Le procès des ministres de Charles X
2. Neveu de madame de Catellan, préfet et député sous la monarchie de 1830.
♦^i' '. TTirirH^^ 3h: t% Dr^cwrssr »e bioclie.
A JV. k bas, ':^ «fr Bmtffae.
I^jns. 30 jaiiTîer 1832.
Chiw Pro^fuer* tous désira que je vous écrive, ji^ le âii:^ le plus tât po^ble« Xofre malheur €st bien gnnd \ làen eoai|ilel. Quelques per- S)i>Qnes m^'cnit em de la force, du courage, ont TU eu nm quelque cfac^ de singulier, tout eit4a n*e$t pas* Rien ne répond moins à la force que ee que j VprouTe. Je m'abandonne entre les bras où j*ai déposé mon pauvre enfant. Comment croire que la piélé pourrait ôter la douleur, les regrets ? C*est en Dieu qu*est la source de Tamour, et pour ôter la douleur il faudrait i>ter Tamour. Quand notre Sauveur a dit à la mère: « Xe pleure point! » il lui a rendu son
i. La duchesse de Broglie menait de. perdre sa fille aînée âgée de quatone ans.
fils et lui-même a pleuré ; mais s'il n'ôte pas la douleur, il peut ôter l'amertume et donner la paix.
La paix va très bien avec la souffrance quand elle est pleine d'espoir. Je sais que, s'il eût été possible. Dieu m'eut laissé mon enfant, car je sais qu'il m'aime du même amour (et mille fois plus grand) dont j'aime mon enfant. Je sais que je suis l'objet de son infinie compassion, et cette conviction, qui est une pure grâce, peut m'apprendre à m'unir à sa sainte volonté. Cette volonté qui est non seulement sainte, mais pitoyable à l'infini, a compté toutes nos larmes , et quand elle nous en fait tant verser c'est qu'il y a un but, un but bien grand, bien salutaire dans le mal qu'elle permet ; le mal n'est que pour nous, car la parfaite félicité de mon ange m'est assurée.
Dieu m'a encore inondée de témoignages dont peut-être j'aurais même pu me passer, sachant sa foi et son innocence, mais il a, dans sa miséricorde, pourvu à toutes les inquiétudes de mon imagination. Si son père l'avait prise par la main sans me dire où il la menait, je
ne lui en aurais pas tant demandé, et qu'est-ce que lamour de son pauvre excellent père pour elle à côté de celui de son Père céleste? Qu'estce que le mien? Qu'est-ce celui d'aucune mère auprès de cet amour infini, et qui n'a pas une seconde d'interruption? Elle est dans les bras de cet amour; je puis dire que mes yeux de chair Vy ont vue, car l'expression de sa figure avait un caractère que l'imagination humaine ne peut pas se créer à elle-même, le caractère (l'nno paix qui n'a point de nom sur la terre, d'une paix qui n'a ni commencement ni fin, la paix de Dieu. Néanmoins, cher ami, n'allez pas croire que la conséquence logique de cette conviction soit d'ôtcr les regrets. Ohl non, c'est la pauvre sagesse humaine qui raisonne ainsi et la grâce de Dieu est plus simple et plus vraie. Je la pleure à chaque instant, je pleure tous ses pelils plaisirs sachant son bonheur: j'aurais voulu qu'elle eût pu aussi goûter de la vie, dont elle eut tant joui ! je l'aurais voulu, je l'ai bien demandé, et si c'eût été possible je l'aurais obtenu, mais je pleure avec paix et espérance, je ne cherche à rien concilier, j'alterne entre un regret déchirant
de ne plus la voir, et un sentiment de repos de ce qu'elle est bien. Je ne fais aucun effort, je reçois ce que Dieu m'envoie, douleur, espérance ; j'accepte aussi ce poids de la raison naturelle qui nous donne des moments d'insensibilité sèche, où tout semble disparaître. Mes impressions ne sont rien, quoi qu'il arrive. Celui qui a pris soin de l'enfant accomplira son œuvre dans le cœur dévasté de la mère.
Victor est bien soumis, bien fermement convaincu, sa tristesse est profonde, mais son esprit est libre. La vie s'arrange très bien avec le malheur; je ne conçois pas qu'on change tout comme si c'était un hôte inaccoutumé. Je l'ai toujours regardé comme pouvant venir et maintenant je ne crois pas qu'il me quitte.
Adieu, cher ami, vous voilà au fait de nous, je n'en ai pas tant à dire ordinairement, le silence est un grand calmant, mais parler à ceux qu'on aime, leur dire qu'on les aime d'autant plus que tout devient plus réel dans le malheur est aussi nécessaire.
Embrassez vos enfants et votre bonne Césanne pour moi.
A M. le baron de Barante.
Paris, 8 mars 1832.
Cher Prosper, il y a bien longtemps que je devais vous écrire, mais après vous avoir tant parlé de moi, il m'a été un peu difficile de recommencer. Je ne sais pas et je n'aime pas beaucoup raconter mes impressions douloureuses auxquelles personne ne peut rien. Notre Seigneur, après avoir dit :
— Mon âme est triste jusqu'à la mort, ajoute :
— Mais que dirais-je? Ta volonté soit faite!
Cela me paraît le résumé de ce qui se passe
dans une âme soumise et affligée. Que dire après qu'on a parlé de la bonté de Dieu et de son éternelle espérance? La vie qui reprend, les choses qui se remettent à leur place, les cœurs qui se referment; tout cela fait le vide
plus grand, mais tout cela ne trouble pas la paix du fond de Tâme. L'absence du bonheur ne nuit pas à la paix, c'est bien plutôt l'ardente espérance de la jeunesse qui la trouble* Avec mon enfant chéri je vois aussi s'éloigner cette jeunesse si trompeuse, si exigeante de soi-même et des autres.
Toute une carrière triste et calme s'ouvre pour toujours devant moi. Pour toujours! Ce mot a un singulier sens. Les plus grandes douleurs à vingt ans ne sont pas cela. Il y a même dans la violence des impressions quelque chose qui garantit contre leur durée; mais quand la tristesse s'allie avec l'ordre, le calme, une certaine liberté d'esprit, on sent que c'est un hôte qui ne vous quittera plus. Alors reparaissent à la fois avec les^ rêves de Tenfance et de la jeunesse, toutes les espérances, tous les mécomptes, tout cela se groupe autour d'une grande douleur, et le tout ensemble apparaît comme ces paysages mélancoliques d'où les derniers rayons du soleil se retirent. Mais ce soleil qui abandonne cette terre en éclaire une autre plus belle, dans laquelle notre âme peut vivre à moitié. La sécheresse du temps où nous
\ ivons rend celte vie de rame plus difficile : il Y u si peu • l'amour du beau, d^admiratioiL, d\4ans élevés, que Toa ne sait comment lier oe monde aride à un autre meilleur. Pour ceia, la retraite vaudrait mieux.
Voilà bien des ivcits de soi pour une perï^onne qui n'en voulait pas faire. Il faut peuplant t*n sortir t4 penser un peu aux autres.
Nous sommes tous occupés de Texpédilion d'Italie ; on la blâme comme on blâme tout.
Je ne crois pas qu'on put faire autrement, car Télément critique est le seul actif dans les àmcs maintenant. Victor croit cependant qu elle aura un bon résultat. U a bien relevé la Chambre des pairs, je puis le dire sans amourpropre. C'est à lui qu elle doit son attitude, attitude qui ne plait pas toujours complètement à tous les gouvernants, car les meilleurs n'aiment jamais beaucoup l'indépendance et la fermeté. Nous n'en sommes pas moins bien Y^^s amis avec ceux qui, en réaUté, veulent et font le bien du pays.
Victor est fort triste, .mais bien occupé, il soupire après la campagne et moi aussi.
A Mademoiselle Pomaret.
Paris, 13 mars 1832.
Revenez-nous donc bientôt, chère mademoiselle, j'ai bien besoin de vous revoir : il me semble que vous avez l'expérience de tant de choses que j'éprouve que vous me ferez du bien. Un malheur au bout de deux mois est tout autre chose que le premier jour : c'est le malheur bien plus vrai, bien plus entier. On le comprend tout entier. J'ai bien plus souffert, sans être abandonnée, mais enfin j'ai compris ce que c'était. J'aimerai encore Etioles, il me semble que j'aimerai toujours aussi la nature, mais je ne sais ce que j'éprouverai en la retrouvant dans toute sa pompe, en entendant cet appel au bonheur qu'elle fait de toutes parts, quand le bonheur n'est plus possible. Cet âge où nous sommes est celui où
iSO LETTRES DE LA DUCHËSSÈ DE BROGLtE.
l'irréparable se fait sentir : il n'y en a pas pour la grande jeunesse, il n'y en a plus pour la vieillesse; mais à trente-cinq ans on est dans la réalité. Ah I la réalité I comme elle nous cerne de toutes parts, non seulement dans le coup qui nous frappe, mais de partout. On ne sait pas qu'il y a autant d'illusions du malheur que du bonheur. On en attend beaucoup pour soi, beaucoup pour les autres, pour toutes choses. Une grande secousse doit amener tant de choses, puis quand elle n'amène rien qu'elle-même, qu'à côté du vide, chaque chose a repris sa place, quand on a mesuré ce que peut produire la plus grande émotion, quand on a toisé la pitié de chacun et qu'on sait juste où elle s'arrêtera, il y a un manque d'espoir de tout sur la terre, un désenchantement ironique qui nous dépraverait, si la pensée de l'infinie compassion de l'inépuisable amour de Dieu ne venait tout ranimer; son image grandit dans ce dépouillement général : tout bon, seul pitoyable, seul ami fidèle ; quand on se connaît bien soimême et les autres, on puise en lui seul Tamour qui n'est qu'en lui pour le répandre
sur les autres. Quel long bavardage, et pourtant je déteste écrire. Je finis bien vite. Vous voyez comme vous m'entraînez, je voudrais bien vous faire du bien; vous êtes bien plus à plaindre que moi, et cependant je ne vous parle que de moi. Je vous embrasse tendrement, si vous le permettez.
A Madame Anisson du Perron,
Broglie, 6 juin 1832.
Tu es bonne, ^hère amie, d'avoir pensé à m'écrire et à me plaindre de cette triste arrivée. Elle a été, en effet, très cruelle; Pauline est présente partout ici, elle mettait la paix et la vie tout autour d'elle. Elle exerçait déjà une bonne influence, elle avait une petite école, elle aurait embelli tout autour d'elle. Dieu en a décidé autrement, et je sais que sa volonté est bonne. Il m'a entouré de consolation ; elle-
rL.*::iic s\±^i rcrii de p^elits irailés, rassemblé r-rs SGF lr< aflQiotioos que j'ai trouvés chjznire tu t anÎTant comme si elle 3::e Ie> eu: ïiir^^sà*^ Uu cahier de passages de i*£*rnl'xre suinte copiés portait pour inscripuca : .1 va tanle. BiaAnarux ceux qai fleurent y rjT xU serml 'S'jnstsi^s : el c'est à nous tous réuais »iaris sa chambre déserte qu'il semblait à préstut d»-<iiuê. J'ai beaucoup souffert les premiers jourss. je commonce à présent à éprouver plu5 de calme. Son àme me semble planer tout autour, el quand je puis me dégager d»^ souvenirs trop terrestres, je souflfre moins.
Il ny a point de choléra ici. V^ictor est à Êvreux où il n\ en a pas non plus, grâce à l>ieu. Louise est assez bien, quoique toujours fort jaune* J^aurais bien besoin de quelqu'un pour elle pour les arts. Elle dessine et fait beaucoup de musique, mais toujours seule, ce qui renipèche d'avancer. J'ai écrit à Prosper n l'occasion de madame de Bazancourt, mais quelle année, mon Dieu I Ces pauvres Mole *
t. M. Mole avait perdu sa seconde fiUCf madame de Chviiuplàtreux, une des premières victimes du choléra de 1832.
font bien pitié. Comment souffrir ce que je souffre sans avoir les mêmes secours ? Que faire quand on demande le bonheur à celte vie au Keu de n'y chercher que la tâche que Dieu nous donne?
La population de ces pays est bien peu avancée; elle est surtout demandante à un point de vue désespérant. Il n'y a aucune élévation ni indépendance. Combien de pauvres êtres languissent dans l'aveuglement moral !
Adieu, chère amie, tû as été si bonne pour moi cet hiver que je ne l'oublierai jamais, et que cela a encore redoublé ma tendre amitié.
Si tu peux m'écrire quelques lignes sur mademoiselle Mac-Carthy, tu me foras plaisir.
A M. le baron de Baranie»
Broglio, 11 septembre 1832.
Le choléra ne sévit plus ici; Dieu nous a tous préservés. Nous avons tout lieu de comprendre
que lui seul décide et qu'il n'appelle que ceux qu'il juge bon d'appeler à lui. Notre pauvre boui^ a été fort désolé. Nous avons vécu six semaines au milieu d'une répétition de douleurs. Néanmoins on est frappé de la facilité avec laquelle on meurt partout; on trouve assez de conviction, d'abandon à la volonté de Dieu et peu de regret de la vie dans cette classe.
J'ai cru nécessaire de nous sortir un peu de tout cela par un petit voyage. Nous avons visité la Normandie et Le Havre : tout cela est très beau, la mer s'accorde bien avec la douleur, elle parle beaucoup plus d'une autre vie que de la terre, et je m'y sentais rapprochée de tout ce que je pleure. Présentement nous voilà de retour.
A Madame Anisson du PefTon,
Broglie, le 12 septembre 1832.
Ma chère Sophie, j'ai fait une course au Havre qui m'a empêchée de l'écrire plus lot.
Ce petit voyage nous a un peu distraits et ranimés. Nous sommes de retour ici où il n'y a plus de choléra, grâce à Dieu. Sa protection a été bien visible sur nous. Si nous savions combien nous devons chaque jour de grâces à sa bonté, je crois que la vie nous deviendrait bien plus douce. Le sentiment de cette protection constante adoucit toutes les souffrances, mais il faut le prier de nous le donner, car nous ne pouvons pas l'avoir par nous-mêmes.
Nous resterons ici deux mois. Louise et Albert sont très bien portants. Nous avons visité un très joli pays, j'ai joui de les voir contents; Pauline aurait joui encore plus vive-
ment, mais son bonheur actuel est plus pur et plus complet. Je sens bien l'utilité de cette image dans le ciel qui m'oblige à vivre en voyageur sur cette terre. Je crois que quand notre âme se détache d'elle-même, elle arrive à jouir mieux, même des biens passagers de cette vie, mais ce détachement est difficile à atteindre. J'ai cruellement souffert cet été, mais ce voyage m'a fait quelque bien.
Je voudrais savoir comment tu te trouves dans cette Auvergne où tu as tant vécu. On est fort agité pour le ministère à Paris; il paraît qu'on va le changer avant la session, et cela met tout le monde fort en émoi. Nous sommes ici bien loin de fait et de pensée de toutes ces agitations.
Adieu, chère Sophie, je voudrais bien savoir que tu es tout à fait remise. Je t'embrasse tendrement toi et tes enfants. Mille choses à ton mari.
A Madame la comtesse de Sainte-Aulaire^
Broglie, 5 octobre 1832,
Chère amie, Victor est parti pour Paris sur une lettre du roi qui lui demande de venir causer avec lui sur la formation du ministère ^. On dit qu'on lui proposera les affaires étrangères. Je ne crois pas qu'il accepte : du moins sauf nouvelles raisons, il n'y est pas disposé. J'espère donc qu'il va nous revenir dans peu de jours. Dites cela à votre mari et à votre famille, sans en parler hors de là. La nouvelle sera bien connue, car M. de Rémusat est venu lui porter cette lettre sans aucun mystère. Chère amie, je ne crois pas qu'il accepte : je le craindrais comme dangereux,
1. Victoriiie du Rouve, oomtesse de Sainte-Aulaire. M. de Sainte-Âalaire était ambapsadcur à Vienne.
2. Le duc de Broglie fut nommé ministre des affaires étrangères le 11 octobre 1832.
i88 LETTRES DE LA DUCHESSE DE BROGLIE.
mais pour moi tout genre de vie m'est égal, et celui où je serais forcée de sortir de moi vaudrait peut-être mieux. 11 faut se connaître, j'ai beaucoup souifert cette année de la solitude et j'ai un besoin de mouvement extérieur qui m'était inconnu dans le bonheur, et prouve que Dieu ne domine pas encore ma vie. La vie tranquille a beaucoup moins de charme pour moi, et cependant il me semble que le bruit du monde briserait mon cœur et ma tête. Quel mélange que nous!
Chère amie, si par hasard Victor était forcé d'accepter les affaires étrangères, comme votre place serait semblable à la mienne, vous me direz co qui a été utile à votre mari dans votre manière qui a été parfaite, ce qu'il faut être avec les diplomates, leurs femmes, de quoi il faut parler, politique ou autre. Occupez-vous do cela. Je n*ai plus autre chose à faire dans la vie que ce que je dois. Hélas I tout fait sentir son mal. L'idée d'un mouvement soulage un instant; c'est une illusion, et on se retrouve plus souffrant après.
A Madame la comtesse de Sainte- Aulaire.
Paris, 20 octobre 1832.
Chère amie, je n'ai pas encore pu écrire.
Mon déménagement a mêlé une ' telle agitation physique à l'agitation morale, que je ne puis me remettre. Victor est très confiant, il a un calme qui vient de Dieu. Vous comprenez que toute la situation dépend de l'extérieur, de l'affaire d'Anvers *. S'il y obtient le ferme concours de l'Angleterre, la majorité suivra. Je donne mardi mon premier grand dîner.
Quel contraste, chère amiel Je suis comme emportée par une machine à vapeur, sentant par secousse mon malheur, et le reste du temps absorbée par la crainte de mal faire.
Donnez-moi beaucoup de conseils. Je trouve
1. Le siège d'Anvers fait par les troupes françaises en 1832, pour assurer rindépendance de la Belgique.
rimmoralité bien grande en tout. Mon salon me fait souvent l'effet d'un vrai désert. J'y ai les yeux pleins de larmes souvent, et cependant assez de présence d'esprit. Se trouver ainsi replongée dans la vie, quand la moitié de soi n'y est plus! Je ne sais ce que j'éprouve. J'admire Viclor, je sens l'honneur d'être sa femme, et puis la place de Pauline est plus vide que jamais.
Je ne puis m analyser en écrivant. J'espère que vous allez revenir : cela me cause tant d'ébranlement que je ne puis nommer cela de la joie. Je suis bien aise que les premiers temps soient passés. Si vous étiez arrivée dans le moment, je n'aurais pu suffire à l'agitation de mon âme. Le conseil des ministres est parfaitement uni. Le roi est très décidé; c'est une force. Adieu, je ne vous écrirai qu'après le mardi â3 octobre ; cette première réception me bouleverse.
A Madame Anisson du Perron.
7 novembre 1832.
Chère Sophie, il m'a été difficile de te répondre plus tôt; les lettres et les billets insignifiants envahissent ma vie depuis que je suis ici. Il me faut répondre que je ne puis rien et ne me mêle de rien à des gens qui se figurent que je puis beaucoup pour eux, et c'est du temps bien bêtement employé. Chère amie, cette nouvelle situation était bien imprévue et bien en désaccord avec l'état de mon cœur, mais ce n'est pas là ce qui importe, et la tâche est bien difficile pour Victor; je ne dois pas penser à moi. Il a très bonne espérance et beaucoup de courage. Les aflfaires extérieures prennent une bonne tournure, et il semble aussi que l'opinion commence à
i9â LETTRES DE LA DUCHESSE DE BROGLIE.
s'éclairer. M. Dupin est arrivé dans de très bonnes dîsposilions. L'horizon parait s'éelaircir.
Nous serons très voisines, chère amie ; j'irai souvent, si tu le permets, me promener dans ton jardin avec Louise, car mes matinées lui sont tout à fait consacrées. Le soir, ma porte est toujours ouverte, et j'espère faire preuve de bonne volonté en donnant à dîner et recevant tout ce qui veut bien venir. A cette condition, je pense pouvoir me dispenser du grand monde et des fêles qui contrasteraient trop avec mon cœur.
Nous attendons bientôt Prosper; j'aurai une grande émotion en le revoyant. Je juge comme
toi madame de B , mais c'est le passé plus
que le présent qu'il faut blâmer. Ce qu'elle fait n'est peut-être qu'une conséquence inévitable de ses premiers torts. En général, le monde est plus sévère pour les conséquences que pour le point de départ, et c'est pourtant là où est le vrai mal.
Ce que tu me dis de ton heureuse disposition me fait bien plaisir, j'en bénis Dieu et le prie de te la continuer. Adieu, bien chère amie, je t'embrasse tendrement.
A Madame la marquise de Catellan,
21 novembre 1832.
Chère amie, je regrette de n'avoir pu vous écrire plus tôt. Mon déménagement subit a mêlé une agitation physique à l'agitation morale qui me rendait fort incapable. Je commence à me reconnaître un peu. Il me semble que je rêve, il y a un tel contraste entre l'extérieur de ma vie et l'intérieur de mon cœur que, par moments, cela me semble insensé.
Cependant, chère amie, je sens les secours de Dieu, il me donne la force de chaque chose.
Peut-être un jour, si Victor a pu être utile, en aurai-je une grande joie, mais à présent, je ne puis que trembler quand je cesse de souffrir. 11 a un calme que Dieu lui envoie, il me pénètre de respect, et je sens bien que
i94 LETTRES DE LA DUCHESSK DE BROGLIE.
les contrariétés personnelles sont peu de chose auprès de tels intérêts. D'ailleurs on n'est guère contrarié quand on n'a plus de bonheur.
Agénor' est parti bien vile pour un pays bien froid. Quand je l'ai appris, je me suis senti un cœur de mère pour toutes les chances d'un voyage pour lui. Amable m'en a paru contente. Ce qu'elle m'a dit d'Amélie ^ me déchire le cœur. Ah ! que Dieu la préserve !
Tout cela retentit dans mon cœur.
Je ne sais quand ma sœur viendra, je la désire bien; toujours et partout, elle est un charme et un soutien.
Priez pour moi, chère amie, je voudrais pouvoir le faire constamment.
Je vous embrasse bien tendrement.
1 . Le comte AgéDor de Gramont, petit-fils de madame de Catellan .