Fille de madame de Gramont
LETTRES DE LA DUCHESSE DE BROGLIE, I9o
A Madame la marquise de Catellan.
Novembre 183?.
Il y a bien longtemps, chère amie, que j'ai voulu vous répondre, mais je suis si excédée du monde que je n'ai guère la force de rien faire. Il me devient impossible de me lever le matin parce qu'il me l'est de m'endormir le soir après le bruit qui m'environne et les efforts qu'il me faut faire pour avoir de la présence d'esprit. Enfin le bon Dieu a béni la force qu'il m'a donnée, car on me trouve très polie, très soigneuse et point distraite ; c'est, comme vous voyez, un vrai miracle.
Il me semble que la majorité de la Chambre se forme, que les chances de notre ministère s'augmentent. Je regrette, je l'avoue, que nous devions une portion de succès à l'horrible
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attentat de l'autre jour * ; je ne puis prendre mon parti de l'appeler un événement heureux.
La mesure de la duchesse de Berry ^ commence aussi à être comprise. On sent que ce serait une justice mensongère que cette justice sans véritables pairs, sans juges impartiaux, qu'il s'agit d'un danger à éviter et non d'une coupable à punir, que personne n'a qualité pour apprécier un crime qui n'en est peutèlre pas un pour elle, puisqu'elle n'est pas obUgée de reconnaître nos lois, mais qui, pour nous, est un péril dont nous devons nous défendre par toutes les précautions qui nous sont nécessaires. Le scandale de sa défense, le trouble mis dans tout le pays par son procès, enfin mille autres raisons que je n'ai ni le loisir ni le talent de vous développer frapperont tous les gens sensés.
M. de Mareuil ne partira que vers la fin du mois de décembre. Sa femme m'a dit qu'il désirait beaucoup que son fils devint secrétaire d'ambassade et ne restât pas près de son père.
1. Tentative d'assassinat du roi, f.iile le jour de Pouverture des Chambres.
2. Le ministère s'était refusé à mettre madame la duchesse de Berry en jugement comme le demandait l'opposition.
Je ne sais pas du tout si Victor pourra arranger cela, et je ne lui en ai môme pas parlé parce que je sais que cela ne sert à rien, mais je vous en avertis parce qu'alors peut-être cela changerait-il vos idées sur Agénor.
Adieu, chère amie, pardonnez-moi si j'écris très peu; j'ai une agitation nerveuse qui m'ôte beaucoup le sommeil et, par conséquent, me force à me lever très tard ; alors mes journées s'en vont en un clin d'œil. Je pense toujours continuellement à vous et à cette chère Amélie.
Mille tendresses à toutes.
Madame de Sainte-Aulaire va arriver dans peu de jours.
A Madame la marquise de Catellan,
10 janvier 1833.
Chère amie, j'ai remis votre lettre très exactement, mais prévoyant bien malheureusement
198 LRTTRES DE LA DCCIIESSE DE BROGLIE.
la réponse. Agénor est beaucoup trop jeune, et dans la vie et dans la carrière diplomatique pour avancer actuellement. Mon mari ne compte, d'ailleurs, faire aucun changement h présent, tout ce qu'il avait à faire est terminé. Le de-gré de criailleries que cela excite n'est pas bien encourageant. L'exemple de Louis de Sainte-Aulaire n'a aucun rapport.
Louis a vingt-trois ans, deux ans de diplomatie et a rempli une mission difficile et dangereuse.
Chère amie, cela m'est très pénible à vous répondre. Cependant, comme je commence à comprendre qu'il n'y a que des peines à avoir dans ce triste ministère, et qu'on ne peut contenter personne, je me suis fait un grand parti à cet égard-là; je ne m'attends qu'à du désagrément. Je crois que les choix qui se font par faveur devraient être encore plus pénibles à ceux à qui on les accorde qu'à ceux qui les font. Quant à moi, si je pouvais conseiller mes amis, dans leur intérêt, je ne les engagerais pas à acheter de faibles avantages au prix de tout ce que cela attire de médisances et de décri dans la société. Pour ma part, je voudrais
être loia de tout cela; et, plus que jamais convaincue que je ne pourrais faire aucun bien en m'en mêlant, je me tiens enlièrement à part.
Je vais donner trois grands raouts, ce qui n'est pas une petite corvée, mais je ne puis m'en dispenser.
J'attends ma sœur au mois de mars; j'espère que la représentation sera un peu apaisée alors.
Adieu, chère amie, mille tendresses à vous toutes. J'espère que vos santés se trouveront mieux de ce temps sec et froid.
A Mademoiaelle Pomarel,
Mars 183.].
Il faut que je sois bien stupide pour ne pas vous avoir répondu. Je le deviens en effet
absolument dans la vie que je mène; je n'ai pas fait autre chose que d'écrire des billets d'invitation depuis quatre jours. Chère amie, j'ai bien besoin de vous voir, de reposer avec mon cœur sur un cœur qui prie et qui aime.
Croyez qu'au milieu de mes douze cents personnes du samedi, je suis bien aussi seule que vous dans votre petite chambre. Mais Dieu est aussi là dans ce désert aride et agité, et sa volonté est bonne sous toutes les formes.
A Madame la marquise de Catellan.
Juin 1833.
Chère amie, je suis bien reconnaissante de votre tendre sympathie. Cette épreuve * m'a été très sensible, mais pourtant, chère amie.
1. La mort d'une jeune personne que madame de Broglie avait élevée avec ses filles.
loin de m'irriter, j ai trouvé de très grands secours dans la bonté de Dieu. Vous la reconnaîtrez comme moi, j'en suis certaine, quand vous saurez que cette pauvre enfant est morte dans la paix, dans la joie la plus céleste. Elle a dit à sa mère qu'elle se trouvait parfaitement heureuse d'aller à Dieu, qu'il fallait se réjouir et non pleurer sur elle, qu'elle avait une famille dans le ciel comme sur la terre, que la lumière de Dieu l'environnait et qu'il l'attendait.
Cette âme craintive, faible et timide a vu sans angoisses, sans terreur, cette mort qui effraie les plus braves. Que pouvais-je demander de plus à Dieu ? Ne s'est-elle pas endormie à la porte du temple, comme disent les anciens, pour se réveiller dans le chœur des anges !
Je suis bien calme depuis cet événement que j'ai tant redouté. Pour la seconde fois, la mort m'apparaît sous la forme d'un ange qui déploie ses ailes, et je puis vraiment dire avec Pétrarque : « e dolce incomninda farsi la morte. » Puisse-t-elle descendre aussi douce sur nos âmes I II me semble qu'elle ne m'offre plus rien d'effrayant.
âOâ LETTRES DE LA DUCHESSE DE BROGLIE.
Ma sœur a été un auge de sympathie ; nous sentons, nous aimons, nous prions ensemble, c'est encore un immense don de Dieu.
Louise et Albert sont bien. Nous partons le premier juillet pour Broglie et les bains de mer.
Adieu, chère amie, je suis bien avec vous de cœur. Louise a été si reconnaissante de votre accueil à tous. Aimez-la toujours un peu.
Je vous embrasse bien tendrement. .
J'ai vu madame de Gramont qui m'a paru très bien , et je compte la revoir ce soir.
^1 J/. Gw'zot,
Juin 1833.
Votre bouquet est charmant, cher ami, et ne peut faire que du bien. Hélas comment trouvezvous le temps de penser à cela? Une pensée
me trouble et en jouissant, c'est qu*il y a bien du triste loisir dans votre âme * et que rien ne la remplit au milieu de toutes vos occupations. Puisse celui qui rassasie l'âme altérée vous faire sentir qu'il peut tenir la place de tout jusqu'à ce qu'il nous rende tout au centuple.
N'allez pas me comparer à mademoiselle C... Je ne prétend point enseigner, ni prêcher, mais je vous souhaite tant de bien!
Mille amiliés bien profondes.
Ma sœur vous remercie bien du billet.
A Madame Anisson du Perron.
Auteuil, 13 septembre 1833.
Tu es bien bonne, chère Sophie, de m'avoir écrit deux fois pendant mon silence. Il est vrai qu'il n'était pas de ma faute. J'ai été bien
1* M. Guizot venait de perdre sa seconde femme.
souffrante tout Tété. Je crois que les efforts de cet hiver, le bruit, le mouvement m'avaient tout à fait agacé les nerfs de la tête. Enfin, me voilà reposée et toute prête à recommencer. Mademoiselle Randall a aussi été, et est encore très souffrante, ce sont des maux d'estomac interminables, mais cependant, grâce à Dieu, sans danger, et qui s'amélioreront avec le temps.
Je vis à Auteuil toute seule avec elle et mes deux enfants le matin, et presqu'en famille le soir. Ma sœur est partie en laissant un vide cruel.
Voilà ton mari nommé*, je pense que tu en es aussi satisfaite que nous le sommes d'un aussi bon appui. De pareils choix doivent faire regretter encore plus la dissolution ; pour ma part, je la regrette déjà beaucoup. On dît que la Chambre arrivera de fort mauvaise humeur, et que nous aurons une session scabreuse; mais on dit toujours cela, et, en attendant, la prospérité est grande. Il faut bien en bénir la Providence; je voudrais bien ne pas être