LXXXVIII
A M, Guizot.
Broglic, le G juin t83G.
J'étais tout étonnée d'être sans lettre do vous, clier ami, car je suis accoutumée à ce que vous soyez exact, quand je suis inexacte, et à ce que vous trouviez le temps de tout quand je n'ai le temps de rien, vu que vous avez beaucoup à faire, et moi pas du tout.
J'étais bien aise aussi de votre impression sur All)ert, et je la voudrais plus détaillée. Ses lettres sont charmantes, il se révèle en lui des trésors de conOance par correspondance ; Dieu a préparé de grands secours pour l'absence. Il y en a aussi de bien grands pour une autre absence bien plus cruelle, c'est une intime communion dans son sein, à travers lui, par lui et en lui, avec ceux qui ne sont plus. On
le sent beaucoup ici . Ce lieu est si calme qu'on y entend bien mieux le passé. Il y a une voix qui parle dans le silence de la nature, et le bruit Tétouffe. J'espère que vous y trouverez de la paix. Il y a cinq ans, je vous y voyais de ma fenêtre avec votre femme et votre enfant, si complètement heureux! Et Pauline aimait tant Henriette I
La discussion a été faible, à ce qu'il me semble. Votre successeur se tient bien dans Tombre; il a bien ces vertus modestes qui conviennent à la tendre enfance, j'espère qu'il les inspirera *. Nous avons été indignés contre la Chambre de vous voir lui rendre compte par sous et par deniers! M. Doudan prétend qu'il est un de vos abus les plus criants. Il lit tout le jour, à en perdre la vue parce qu'il pleut, et que nous ne pouvons guère sortir.
Ma scieur va bien, grâce à Dieu ; elle est si prêle pour un meilleur monde qu'on tremble de ne pas la conserver. Mais la bonté de Dieu
1. M. Gaizot était sorti du ministère avec M. de Broglie, et M. Tliiers avait formé le 22 février 1836 un cabinet dont il était le chef. Le successeur de M. Guizot, au ministère de l'instruction publique, était M. Pelet de la Lozère.
2^\-l hîITT«l> l»r LA niu:iiEBSE DE rnocLiE-
tî|vir{mcTn cettt' douleur à «a mère €l doqs la lair-stîni encore. Elle n'a jamaki été en danger, Tuai^ i»llr i{ beaucoup «ouITei^t.
-Aciitui, clier ami, je me j^ouis de tous voir rtvt»! tous nt^ clicrs enfunl^, que J^ aurai tout le li!nu>> iiuinier ici. lionvovez-TUonç bien vite TiiUor ; ililt^ mille ttuidresses à Fraiiroîs; je )u rt^rnmmundc toiijourf; Albert, avec raulori- >:iunr. ih le huître f^'il t a lieu. 3e désire bien ni/i. îrni!|{ nue rÀnyï vnu? ou diezlL deLasooars, 5V, Ci. or. JH Viuviiv pas à droite ou À gauche, \\ mi, ;';ivii)iiie ausrii.
.1 Jf. J7:i^l df Bro^h'f,
Bïv^lie, 18 juin I^16.
... Je vui> Texpliquer ce que lu me dis de ma mèt^. Ses premiers ouvrages ont été faîls Uau;:» ua temps tellement philosophique dans le mauvais seus du mot^ qu'elle n'a pu éviter de
LÊTTUES DE LA DUGIIESSE DE BIlOGLIE. 2)3
subir cette influence, car les idées philosophiques semblaient alors unies à toutes celles de tolérance et de liberté. La Littérature, Delphine ell Influence des passions, sont écrits sous cette influence, mais à dater de la mort de mon grand-père, cette influence a cessé, et on ne trouverait pas un mot qui ne fût pas chrétien dans Corinne, V Allemagne et les Considérations, et le Suicide, en particulier, est tout à fait un livre religieux. Elle combat précisément ce qu'elle avait approuvé dans le livre des PaS" sions. Cette marche progressive d'un esprit aussi éclairé et aussi libre que celui de ma mère, est un des plus grands témoignages de l'action de Dieu. Mon grand-père, moins ardent de nature que ma mère, n'avait pas autant subi l'influence du temps. Pourtant la religion de ses ouvrages n'est guère qu'un déisme fortement coloré de christianisme. Mais il est mort tout à fait chrétien, et réclamant le pardon et le sacrifice d'un Dieu Sauveur.
J'ai entre les mains la Vie de Sir James Mackintosh, qui est un admirable exemple de cette puissance de l'esprit de Dieu. Il est mort avec le nom de Jésus à la bouche, et la paix dans
le cœup, après une vie de discussions philosophiques. Cola est beau, mais bénissons Dieu de toute notre âme de l'avoir connu dès nos jeunes années, et disons de ceux qui peuvent dès quinze ans le servir et l'adorer Félix ante alios. Rien ne remplace la fleur des impressions de la jeunesse vouée au culte de la vérité.
Paul n'a pas l'air jusqu'à présent d'avoir une vocation ecclésiastique, il a l'esprit trop contredisant jusqu'à ce jour,
A M. le comte Duchatel
Septembre 1836.
Je n'ai pas eu un moment de libre, cher monsieur Duchatel, jusqu'à présent, mais si
1. M. le comte Duchatel, collègue du duc de Broglie dans le pi't^cédent ministorc, faisait partie de celui où M. Ouizot venait d'entrer.
LETTRES DE LA DtCHESSB DE BROGLiE. 237
VOUS voulez me dire adieu un moment demain ou ce soir, ce sera bien aimable. Je suis sûre que vous rcgrellcz tous de ne plus avoir à votre têlc celui qui vous a si bien dirigés. Je sais bon gré à ses amis de le regretter pour eux, car il doit leur manquer; je leur sais bon gré. aussi de croire qu'il est plus heureux, de même que moi, que tout se soit passé sans lui. Ce ne sont pas des phrases, et il m'est doux d'être assuré que personne en France ne peut en douter.
Que Dieu vous garde sur cette mer agitée, cher monsieur Duchatel, et si vous menez les choses si bien que nous ne soyons jamais obligés de nous y rembarquer, je vous en aurai pour ma part une grande reconnaissance. Enfin ce ne seront ni le concours de Victor ni mes vœux les plus ardents qui manqueront à vos succès.
A M. Guizot.
7 septembre 1836.
Je reçois un billet de madame de Castellane qui me demande qu'est-ce qui s'est passé qui m'empêche de la voir* et, simplement, je n'en ai pas eu le temps. Cela m'ennuie un peu, autant que ces choses en valent la peine, qu elle croie que je regrette que mon mari ne soit pas dans le ministère. Ne pensez-vous pas que vous y pouvez quelque chose? La lettre de Victor, d'Évreux, vous autorise à dire quelle était son opinion bien arrêtée avant cette crise. Du reste, je n'y mets pas grande importance, je sais que le monde ne peut supposer que les sentiments qu'il a, il faut en prendre son parti. Je voudrais être certaine, cher ami,
1. M. Guizot était entré dans ane combinaison ministétielle à la tête de laquelle était M. le comte Mole et dont le duc de Broglie ne faisait pas partie.
que vous ne vous y trompez pas, parce que, avec voire nature, et Timpossibilité que vous avez de supporter que vos amîs soient mécontents, cela pourrait influer sur votre conduite. J'aurais été blessée, si la combinaison dont nous avons parlé une fois à Broglie, eût été mise en avant, non par amour-propre, en conscience, je m'en sens exempte, mais parce que cela m'eut semblé quelque chose de faux.
Vous trouverez simple que moi je pense ainsi puisque c'est dans l'ordjpe ; je crois que Victor n'aurait pas pu accepter une seconde place, mais je regarde comme un grand bonheur que les circonstances l'éloignent tout à fait des affaires, et je n'ai cessé de le demander à Dieu tous les jours depuis un an. J'ai de l'humeur, une humeur légère, et que je n'ai pas rintention de cacher, de ce que tout ce monde qui le portait aux nues, il y a un an, semble avoir oublié ce qu'il a fait pour le pays, mais je ne veux pas que vous preniez cette humeur pour autre chose. Ce ne serait pas de l'humeur, mais un chagrin sérieux que je ressentirais si on essayait de le ramener au milieu des tracas dont il est dehors.
240 LETTRES DE LiL DUCHESSE DE BROGLIE.
J'espère que Dieu vous donnera de faire beaucoup de bien; vous en avez déjà fait immensément dans le passé. 11 y a des choses que je n'approuve ni ne comprends, à tort ou à raison, dans les combinaisons politiques, vous le savez. Quand cela arrivera, je n'ai pas la prétention que nous nous disions tout le vrai, mais je veux que nous soyons dans cette intention, vous l'avez aussi, de ne jamais entendre, ni dire Tun sur l'autre, que ce que nous ne nous dirions pas Tun à l'autre; mais si, par hasard, il n'en était pas toujours ainsi (car il y aurait de l'orgueil à en répondre), nous ne nous en voudrions pas, et nous serons aussi près de la parfaite sincérité qu'on l'est dans un monde de mensonge. Ne me répondez pas, ne vous donnez aucune peine pour moi.
Je n'en ai pas besoin pour savoir que vous m'aimez. Laissez-moi votre mère et vos enfants le plus possible.
Mille tendresses.
A Mademoisdle Pomaret.
Broglie, 20 septembre 1836.
Chère amie, je profite de ce que je suis en veine d'écrire et de ce que vous me manquez tellement ici qu'il faut que je vous écrive.
Cependant, je le sens, il ne m'est pas possible d'écrire comme je cause, d'abord* parce que les paroles oiseuses, je ne les écris pas et puis j'ai le temps de penser à ne pas les dire, et comme on ne peut pas tout dire en écrivant, il faut faire un choix. Ce choix se fait naturellement en causant, par le ton que prend la conversation, la physionomie de celles à qui on parle, mais en écrivant, c'est plus difficile. M. Guizot part dans deux jours; M. Turrettini est parti. Nous sommes maintenant entre nous. M. d'Haussonville est maintenant de la famille, et je ne m'aperçois pas
24i LETTRES DE hlL DUCHESSE DE BROGLIE.
qu'il n'y ait pas toujours été. M. Doudan sennuie depuis que tout est moins animé, c'est-à-dire depuis que vous n'y êtes pas. Je n'ai plus le moindre mouvement d'esprit ; je n'en ai jamais eu que de communiqué. Pour le moment, je suis engourdie, hébétée : j'ai sur la vie le sentiment qu'on a quand on n'a pas d'appétit. Je n'ai faim de rien. Dieu voulût que j'eusse faim et soif de la justice : J'ai vécu fort cet été, puis je suis retombée avec l'automne. Je sens aussi l'automne de la vie. C'est une impression à laquelle on n'échappe pas ; que de choses cachées dans notre âme I Que faisais-je de ma jeunesse? et pourquoi me vient-il souvent de la regretter, moi qui serais si fâchée d'être jeune? Je ne crois pas à la métempsycose, et pourtant il m'arrive fort souvent de dire en moi-même : Ahl je ferais autrement dans ma prochaine vie, et cela pour des choses qui ne peuvent s'appliquer à l'éternité. On jouit d'une expérience faite, lors même qu'elle ne doit profiter ni à vous ni à personne; c'est que c^esl une vérité. Voilà que je n'ai plus rien à dire, et pourtant je suis sûre que je causerais des heures entières. Il n'y
LLTTRfiS DE LA DUCHESSE DE UIIOGLIE. 243
a pas à se plaindre que M. Guizot soit entré au ministère, mais que ses amis à lui, M. Guizot, lui fassent des compliments qui semblent annuler et faire en apparence oublier complètement Victor. Je ne sais pas ce que Victor aurait fait, mais cela se serait passé autrement, vice versa^ parce que la nature de Victor est autre. Chère amie, n'est-ce pas que vous viendrez en octobre? Victor dit qu'il vous ramènera de Paris. Vous tenez bien plus de place que vous n'êtes grosse, car vous faites un grand vide.
A M. Guizot,
Broglie, 5 octobre 1836.
J'espérais toujours, cher ami, vous dire exactement le jour de notre arrivée, mais comme il dépend d'une lettre que nous attendons chaque jour, il peut être vendredi, samedi ou plus lard. Je vous le ferai dire dès que nous serons à Paris.
Volœ mère me manque beaucoup; j'avais pris une douce habitude d'aller respirer de la paix auprès d'elle; peut-être ne voyez-vous pas autant de près, qu'on le voit à des intervalles, quels progrès admirables elle a fait! Sa volonté est absorbée en Dieu, tout s'est apaisé, et rien ne s'est éteint, et la sérénité a pris le dessus comme dans nos jours d'automne où le ciel finit par être parfaitement pur après avoir traversé tant de brouillards, de vapeurs et de pluie.
Xous avons vainement attendu M. Rossi. Je suis bien triste que la Suisse se soit attirée tout cela, et je crains que mes amis n'en soient fort affligés ^
•Vos enfants font un grand vide dans notre château ; j'aimais mieux les voir courir dehors au soleil que de les sentir dans cette maison au nord que je connais, mais j'avais besoin aussi de les sentir là près de vous.
J'espère qu'ils vous empêchent de vous trop fatiguer, et que vous vous donnez quelques moments pour dire des bêtises ; c'est essentiel
1. II y avait à ce moment un différend diplomatique avec la Suisse, qui donnait asile à des réfugiés français.
à la santé; nous en faisons grand usage, et c'est pourquoi nous nous portons si bien.
Adieu, cher ami, embrassez-les tous pour moi, et de la part de Paul qui leur envoie un petit baiser et un petit bonjour. A revoir, tout le château vous dit mille choses, sous peu de jours. Voulez-vous avoir la bonté de ne rien dire sur le jour de notre arrivée?
A Mademoiselle Pomaret.
Paris, 25 octobre 1836.
Chère amie, Louise et son mari arrivent jeudi ou vendredi ; ils seront sans doute ici dimanche. Venez ce jour-là si vous ne pouvez pas venir avant, ce que j'aurais bien aimé. La maison est fort déserte ; j'ai très mal aux nerfs, ce qui occupe et remplit le vide comme autre chose ; mais c^ mal ne trouble pas la paix du fond, je l'espère au moins. Seulement cela augmente la fatigue du cerveau, et on
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Ilalia, Italia, à v.hï fpfti le «orte
T>ono in feinte delta bcltexxa
fo^i tn, men bel 1a o piu forte I
LETTRES DE LA DUCHESSE DE BROGLIE. 2i7
Nous mettrons ramabilité à la place de beauté, puisque ce sont des dames qui sont vos amoureux. Chère amie, je ris et j'ai le cœur lourd, un cœur qui a besoin du vôtre.
Écrivez-moi, je trouve mes plaisanteries mauvaises; si elles vous fâchent, dites-le-moi tout de suite.
XGV
A Madame la vicomtesse d'Haussonville.
Paris, vendredi, 11 novembre 1836 *.
Notre vie est assez tranquille et assez retirée; nous déjeunons à midi comme à Broglie, la prière à dix heures et demie ; tâche de penser à nous dans ce moment, je pense toujours à toi. Après je m'impose une demi-heure de tra-
1. Ma sœur, mariée au vicomte d^Haussonville en octobre 1836, était pour quelque temps à BruxeUes où son mari occupait le poste de secrétaire d'ambassade et où M. Serrurier était ambassadeur.
!2i8 LETTRES DK LA DUCHESSE DE BROGLIE.
vail intellectuel. Dans ce moment-ci, je lis labbé de Lamennais et Pétrarque; puis j'écris mes lettres, je fais mes petites affaires sans nombre jusqu'à deux heures, alors je sors jusqu'à quatre heures pour des visites. A quatre heures, je rentre, et souvent il vient quelqu'un me voir. Le soir, nous sommes seuls.
Madame Serrurier est venue me voir, c'est la meilleure femme du monde. Tu ne peux pas t'imaginer avec quelle affection elle parle de loi, comprenant toutes mes sollicitudes, me disant que si tu étais souffrante elle te veillerait comme moi, enfin une bonté qui m'a fait venir les larmes aux yeux.
Mon cher enfant, il faut bien faire cas de la bonté, nous sommes trop accoutumés à ne compter que l'esprit, et les gens d'esprit nous laissent dans la souffrance, dans la peine sans aucun souci. Une âme sympathique et tendre est un bien inexprimable, tu le sauras, ma pauvre enfant, quand tu auras vécu. Dieu dit dans la Bible: « La gloire de l'Éternel, c'est sa bonté », et pourtant, il ne manque ni d'intelligence ni de puissance, mais la bonté vaut mieux.
Ce matin, Marc ^ est venu me faire une confession au nom de madame Léopold, c'est qu'elle est catholique et s'est fait passer pour protestante depuis un an. Je ne puis concevoir pourquoi, puisque j'ai des domestiques catholiques comme protestants. Je l'ai, comme tu conçois, beaucoup blâmée, non d'être catholique, mais de l'avoir caché. Alors j'apprends que la pauvre femme s'est faite catholique pour avoir des dispenses sans payer en se mariant. Je lui ai fait un sermon sur ses torts devant Dieu, et je l'ai engagée à examiner sa conscience, et à se décider à être ou catholique ou protestante sérieusement.
M. Turretini va partir dans l'espoir de se n^arier ; le pauvre homme regrette Paris ; il va se ranger dans la raison, mais il regrette les rêvasseries de la philosophie allemande. Il dit qu'oa lui a fait beaucoup de bien à Broglie.