‹ Lettres de la duchesse de Broglie-- 1814-1838Chapitre 29 sur 33 · Madame la marquise d*HaussoDville était aveugle · texte numérisé non relu

Madame la marquise d*HaussoDville était aveugle

les places. Cette foule était très curieuse, très attentive, mais froide, froide pour la personne de M. Guizot, et encore plus froide pour tous les sujets dont il était question. D'abord, l'éloge du xvni® siècle n'a fait aucune impression ; ce souvenir est complètement éteint, et bien que je n'aime guère Voltaire et Rousseau, je suis encore la seule peut-être qui ait été bien aise qu'on leur rendît justice. Il n'y a que le nom de Napoléon qui ait un peu tiré l'assemblée de son apathie ; la révolution de Juillet, la Restauration attaquée, et tous les sujets moraux et politiques ne semblaient nullement l'intéresser. Le discours, qui était très beau, était en même temps très impartial, comme l'est M. Guizot, impartial dans la même phrase, vous disant le « mais ^^ avant que l'éloge fût fini, et il est certain que cela refroidit beaucoup : on l'a donc écouté froidement ; mais après, on l'a très vivement applaudi, et tout le monde dit que c'est admirable..*

C'est vraiment affreux de voir le plaisir du mal désintéressé, dans les gens les plus sérieux, quand ils sont dans le monde. Quand je pense

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que ce monde si mauvais, si indififérent, si froid, va s'occuper de te retourner de tous les côtés, ma pauvre chérie, en t'admirant beaucoup, mais en n'ayant pas le moindre souci de ton bonheur et de ton bien, cela me donne un besoin bien vif de prier Dieu de toute mon âme de te diriger en toutes choses, petites et grandes, et je suis sûr qu'il le fera si tu le lui demandes aussi.

A M, Guizot,

12 janvier 1837.

Cher ami, voilà un pupitre à lire dans son lit que François * avait désiré hier ; il m'est si pénible de n'avoir aucun moyen de lui dire combien je Taime que je lui ai écrit quelques

1. François Guizot était atteint d^ane fluxion de poitrine dont il mourut le mois suivant.

mots en même temps. Voyez s'ils ne contiennent rien qui puisse l'émouvoir, et donnezles-lui si vous n'y avez pas d'objection. 11 y a quatre ans, vous étiez bien heureux, mon pauvre aîni ! Dans peu d années, toutes nos douleurs seront effacées, et il ne nous restera de cette terre que le souvenir d'y avoir aimé et prié.

Mille tendresses.

A M. Guizot.

Février 1837.

Faites-moi écrire par M. Génie comment est François ce soir, cher ami, ne me l'écrivez pas vous-même. M. Doudan repassera plus tard chez vous. Croyez-vous, cher ami, que François n'éprouverait pas quelque douceur, s'il voyait quelquefois prier à côté de son lit ? Votre mère en éprouverait, je crois, un grand

soulagement- Vous-même, n'en éprouveriezvous pas? Vous qui croyez tant à la puissance de la prière ! Il me semble qu'Élisa l'eût fait, et que, loin de l'inquiéter, cela l'aurait calmé. Qui sait ce que peut la prière, non seulement pour l'âme, mais pour le soulagement du corps ? M. Andral me l'a dit une fois d'après son expérience. Et ce n'est pas vous qui le nierez. Il me semble qu'un malade qui ne voit pas prier près de lui doit se sentir isolé, même au milieu des meilleurs soins.

« Quelqu'un souffre-t-il ? Qu'il prie! » Ne me répondez pas à cela, j'ai calmé mon âme en vous le disant ; tout ce que je pense, du reste, je n'ai pas besoin de vous en rien dire. Adieu.

A Mademoiselle Pomaret.

Fontainebleau, mai 1837.

Je vous raconterai tout ce qui se passe ici et ne veux pas gâter mes récils, d'autant que

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j'ai toujours mal à la tête. La Princesse * est charmante, elle a juste la figure qui est l'organe de l'âme, des yeux grands et pourtant qui ont l'air de ne pas l'être assez pour laisser regarder dans son âme qui est pleine d'intelligence et de curiosité. Elle a l'air assuré et modeste, curieux et gai, pleine de confiance dans l'avenir. L'entrevue a été bien touchante, c'était vraiment l'émotion de famille doublée ou centuplée par la destinée de tant de millions d'être.

Depuis, c'est bien fatigant, bien monotone, bien vaniteux comme toute cour. J'espère que. la cour ne m'empêchera pas d'être heureuse ailleurs, comme dit Massillon; mais assurément elle ne me rendrait pas heureuse. Mais je ne veux pas empiéter sur mes récits. Dieu veuille que tout aille bien jusqu'au bout I La grande duchesse ^ est une femme profondément sensible, chrétienne et élevée. Adieu, toute chère, vous êtes si bonne pour moi, cela me paraît tout simple.

1. La princesse Hélène de Mecklembourg, qui arrivait vn France pour épouser le duc d'Orléans.

2. La belle-mère do la Princesse qui l'avait accompaprnéc en France.

i€0 LETTRES DE LA DUCHESSE DE BROGLIE.

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A Madame la vicomtesse d'Baussonville.

Coppet, 1er juillet 1837.

... Goppet est très bien arrangé. Je suis bien contente d'y être, et pourtant mon cœur se serre. Être ici sans fille, c'est mélancolique. Je me reproche aussi d'éprouver quelquefois de la peine à revoir des lieux où j'ai trop vécu, et par conséquent bien souffert. Il semble qu'on entende le bruit du temps à C!oppet. C'est ici que tu es née, et que les pauvres yeux m'ont regardée pour la première fois. Que Dieu te bénisse, mon enfant! Hier soir, nous avons eu un bon pasteur évangélique qui est venu faire le culte du dimanche. En entrant dans cette salle à manger pleine de figures recueillies et sérieuses, ma pensée s'est reportée sur ce passé si animé et si brillant de Coppet, et j'ai béni Dieu d'avoir ainsi sanctifié ce séjour plein de souvenirs. Il m'est

revenu alors à la pensée plusieurs conversations de ma mère, où elle défendait vivement TÉvangile, et je me suis dit qu'elle avait déjà peutêtre ainsi attiré la bénédiction de Dieu sur ce séjour... Ta tante trouve Paul parfaitement gentil, mais pas trop bien élevé. Son intelligence fait de grands progrès, et devient un secours pour le faire obéir ; il y a déjà un pelit spectateur qui raisonne en dessous...

L'ouvrage de M. Merle d'Aubigné sur la Réformation est tellement partial que cela fuliguo. On est mécontent de la critique du temps actuel, et Ton ne peut plus supporler le panégyrique habituel... Voilà le lac et les chemins envahis par les bateau.x à vapeur et les omnibus : l'espace est décidément vaincu par l'homme, mais son confrère le temps le vengera toujours...

Adieu, mon pauvre enfant, ce château est bien vide sans toi; je voyais hier deux petites filles brune et blonde, dans l'avenue, je me croyais il y a dix ans. Dieu bénisse ton séjour à Gurcy \ mon enfant, et te donne cette paix qui embellit tout!

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