Madame de la Briche, belle- mère du comte Mole
20 LETTRES DE Lk DUCHESSE DE BROGLIE,
pensées dont on s'est occupé en conversation. Tu me parais un peu triste dans ta lettre ; je crois que tu sens un peu de vide, c'est là recueil de toutes les femmes supérieures; je voudrais te voir un but de travail qui f animal. Je te dirai ce que j'ai remarqué depuis que je suis ici. Alphonse, mon petit frère S est avec nous, et comme il est retardé pour l'instruction, je voudrais le développer par les objets extérieurs, en lui expliquant ce qu'il voit dans ses promenades ou ailleurs, et à chaque instant je suis arrêtée par l'ignorance des choses; à chaque instant je me sens dans l'impossibilité de répondre à ses questions, et je dis : si je savais un peu d'histoire naturelle, de physique, etc., quel bien je pourrais lui faire I Ne serais-tu pas vivement animée par l'idée de faire de ton fils un homme distingué? Tu me parais disposée à la sévérité pour M. de Serre ^; il est vrai qu'il a de l'inconséquence, mais je crois que cette inconséquence lient à un
1. M. Alphonse Rocca, fils du second mariage de madame de Staël.
2. M. de Serre était garde des sceaux dans le ministère libéral formé par M. Dccazes en 1819, après la sortie du duc de Richelieu.
caractère remuable, défaut presque inévitablement attaché au talent. Mais cela n'empêche pas qu'il ne soit à la fois ami sincère de la liberté, sujet fidèle et dévoué de la Maison de Bourbon, honnête homme et grand orateur.
C'est beaucoup, et qu'on me nomme depuis vingt ans un ministre qui eût tout cela. Adieu.
A Madame Anisson du Perron.
5 juillet 1819.
Ma chère Sophie, je suppose qu'il y a quelque erreur, tu ne serais pas si longtemps sans m'écrire. Une quantité de lettres me manquent parce qu'elles ne sont pas affranchies; la tienne sera, je suppose, de ce nombre, et dans cette croyance, je t'écris tout de môme. Adresse, je t'en prie, tes lettres à Fernex, département de l'Ain, si tu veux qu'elles m'arrivent. Je m'ennuie beaucoup de ne pas avoir de lettres et de ne pas savoir ce
^ LETTRES DE LA DUGHESSi! DB BROGLIE.
qui se passe. Ton frère m'a écrit une lettre si mélancolique que cela m'a tout à fait déroutée ; Il me parle des beautés de la Suisse avec un amour qui me fait craindre que les affaires politiques n'aillent mal. J'en serais bien fâchée pourtant, et si ces ministres imaginent de tomber quand ils sont soutenus par une personne d'un aussi grand mérite que moi, ils sont par trop bêtes. On a fait des fêtes à Genève pour M. de Richelieu comme pour un prince, mais il a été très réservé sur les affaires de France, il n'a parlé que d'Odessa et ne s'est point occupé de ces chiens de peuples civilisés comme il les appelle. Il a seulement dit à Alexis de Noailles que lui et M. Laine avaient été de bien mauvais ministres, chose que je ne lui contesterai pas, pour peu qu'il insiste. Du reste, il a les ultras en horreur. En fait de grandeur, nous avons aussi la reine de Suède qui, comme tu sais, est, à ce qu'on croit, amoureuse de lui. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle ne peut supporter que le climat de Marseille, son teint ne lui permet pas d'aller en Suède; c'est un grand argument en faveur de la légitimité^ car le teint des princesses
LETTRES Dfi LA DUGHKSSE DE BROGLIE. 23
légitimes s'accommode du pays où elles doivent régner. Elle est au désespoir parce que l'on a refusé à la soi-disant reine d'Espagne, sa sœur, de venir en Suisse.
Je continue à ne pas sortir. J'ai eu de grands moments de tristesse, des moments où la solitude faisait beaucoup de mal à mon invagination, cela commence à se passer. En avançant dans la vie, je prends de Tempîresur moi-môme; quand une fois je me serai bien prise au collet, alors je serai contente, mais je ne suis pas encore bien sûre de mon affaire.
Ton amie Clémentine soupire après le mariage de la façon la plus lamentable; j'ai assisté l'autre jour à une discussion avec sa mère, où Clémentine déclarait sa vocation pour cet état, et où sa mère cherchait à la calmer. Chère amie, tout ceci n'est pas trop amusant, prends-le pour ce que cela vaut, je n'ai rien de mieux à t'offrir. Ma petite Pauline se forme beaucoup ; elle a pris une vraie passion pour moi; c'est un sentiment indéfinissable que celui que font éprouver les caresses d'un enfant; c'est de l'amour sans trouble, mais aussi sans cette vive émotion qui est une si
grande jouissance. Je ne sais pas trop ce que je dis, à ce qu'il me semble; raconle-moi ton existence un peu mieux que je ne le fais.
Rêves-tu, crains-tu, t'inquiètes- tu, as-tu des scrupules ou des regrets ? Crois-moi, il ne faut pas s'affliger dans une position calme et douce, on s'en arrache les cheveux après. Si quelque malheur survient, on se rappelle le temps qui paraissait insipide comme un temps de bonheur extrême. Adieu, chère, je t'embrasse.
A Madame Anisson du Perron.
12 novembre 1819.
Depuis ton départ, on a recommencé à s'inquiéter beaucoup dans le public ; on a repris toutes les agitations de l'année dernière au point où on les avait laissées. Je ne conçois rien de si fatigant que cette monotonie dans le trouble et ce rabâchage dans l'inquiétude; l'avantage de l'uniformité devrait être le calme.
On parle d'un ministère ultra ou demi-ultra. Le public croit que M. Decazes traite avec les ultras; cela n'est pas du tout mon opinion, je le crois plus décidé que jamais à une marche franche et libérale; du moins, c'est là ce qu'il fait croire à tous ses amis ; s'il les attrape, il les attrape bien. Ton mari doit t'écrire tout cela. De nouvelles de société, je n'en sais point, on revient par degrés de la campagne, mais mes petites dames ne sont pas encore revenues. J'ai vu deux ou trois fois M. Mole, mais la dernière fois, il avait l'air fort soucieux, et, par extraordinaire, il n'a pas été aimable du tout. On parle beaucoup de ses liaisons avec les ultras, mais tu sais comme on l'accuse toujours de tout. Ce qui est sûr, c'est qu'il y a beaucoup de mouvement dans ce parti-là.
Ils vont, ils viennent en Bretagne, ils se croient sûrs de leur fait. Les libéraux, au contraire, ont una magnifica paoura. On espère trouver un moyen constitutionnel d'éliminer Grégoire * parce qu'il n'a pas de domicile
1. L'élection de Tabbé Grégoire dont le vole avait été si violemment révolutionnaire à la Convention, causait en ce moment une graDde émotion, et servait aux membres de la droite pour attaquer auprès du roi le ministère de M. Decazes.
dans risère ; mais les ultras ne se contenteront pas de cette douceur-là; ils veulent le jeter par les fenêtres qu'on vient de faire à la Chambre des députés.
La notice * ne paraîtra pas avant huit jours, cela m'ennuie beaucoup. Parmi les personnes qui parlent de toi avec grand intérêt, j'ai oublié M. de Mézy. Je le vois souvent, c'est un excellent homme, mais il est colère comme un coq, et il se fâche toujours quand même on est de son avis par l'idée qu'il serait possible qu'on ne le fût pas.
Adieu, chère amie, j'espère d'ici à quelque temps avoir des choses plus intéressantes à te dire, mais tu n'as qu'à te rappeler l'année dernière, et tu sauras notre situation, excepté que les craintes de l'année dernière étaient, je crois, mieux fondées. M. de Talleyrand est arrivé, M. de Richelieu arrive, et alors on nous menace de temps en temps de l'un ou de l'autre, mais je crois que l'incapacité de l'un et rimmoralité de l'autre ont été assez usées à l'œuvre pour qu'on n'en recommence pas*
1. La notice de madame Necker de Saassure sur madame de Staêh
A Madame Anisson du Perron.
10 décembre 1819.
Chère amie, ta lettre m'a fait grand plaisir, je suis bien aise de te sentir un peu moins tristement établie que je ne le craignais. J'ai tort d'avoir été si longtemps sans t'écrire, mais, en vérité, ici Ton ne fait rien. Il y a eu, en efTet, bien du grabuge depuis toi ; on t'en aura beaucoup écrit. Mon mari a refusé le ministère parce qu'il a cru que cela nuirait à la mesure que l'on veut proposer *, mesure qu'il approuve, et qui, comme tu sais sûrement, consiste à doubler la Chambre, changer l'âge et faire quelques modifications à la loi
1. Le changement de la loi d^éloction de 1817^ que M. Decazes comptait proposer et qui fut en effet voté Tannée suivante quand M. Decazes fut renversé et que le duc de Richelieu rentra aa poayoir.
des élections. Il a jugé que cette mesure ne pouvait passer que par le centre et une partie des ultras, et qu'ainsi son nom dans le ministère serait un inconvénient. Il peut s'être trompé, mais il a agi en conscience, et non pour ménager sa popularité, car il la perd bien davantage par la manière dont il se met en avant, que s'il était ministre. Dans le pouvoir, on conserve toujours bien des amis. Je me trouve dans une singulière position, non pas rapprochée des ultras, Dieu m'en préserve ! mais brouillée avec les libéraux. Cependant nous n'avons pas changé, mais quand on reste à la même place, les objets tournent tout autour de soi, la force passe d'un côté, et avec elle entraîne bien du monde. Il y a une quantité de personnes qui paraissent libérales à présent, qui ne Tétaient pas dans les temps critiques. C'est très comique d'entendre les sophismes des ministériels dans la bouche des libéraux. Ils disent tous à présent : Ah ! mon Dieu, ne changeons rien, n'innovons pas, il nous faut de la stabiUté, nous sommes trop jeunes en liberté pour de pareils changements, etc. Les ultras dans ce moment-ci se
croient très forts, ils ont emporté l'exclusion de Grégoire aux cris de : Vive le Roi ! comme en ^8^3. Ils sont aussi insolents que cela convient à des gens qui espèrent, et mon aversion pour eux augmente à mesure que je m'éloigne des autres. Jamais confusion n'a été pareille à celle-ci, toutes les opinions sont divisées ; les doctrinaires * eux-mêmes, tout petits qu'ils sont, ne sont pas d'accord.
Royer-CoUard a perdu la tète à force de douter et d'afTirmer ; toutes les difficultés qu'il aperçoit lui donnent le vertige, il n'a pas voulu être ministre par peur, il ne veut plus rien faire ni rien dire par peur aussi des clameurs générales. M. de Serre, par-dessus le marché est malade ; on a offert le ministère à M. de Richelieu; il a déclaré que si on lui faisait une "pareille proposition, il s'irait cacher bien loin. Le pouvoir en est venu à ce point que c'est insulter quelqu'un que de le lui offrir.
Nous aurons, je crois, un ministère ultra
1. C'était le nom du petit groupe d'hommes politiques dont faisaient partie M. Royer-Collard, M. Camille Jordan, M. Guizot et le duc de Broglie.
qui ne durera pas longtemps, et puis après Dieu sait quoi ! Je voudrais bien être à Nice près de toi tranquille. Victor va mieux, mais les médecins lui conseillent l'Italie ; il ne peut pas quitter son poste malheureusement* Il est fort triste et moi aussi sur l'état de celte pauvre France. Il me semble que la société est encore nulle; la politique envahit tout, on n'a plus le temps de lire, de se plaire, de s'aimer, et s'il y a quelque chose de bon à cet état*là, c'est que les inquiétudes personnelles sont étouffées dans le trouble général. J'ai été l'autre jour au grand bal de l'ambassade d'Espagne, les ultras y dominaient, M. Marcellus y était et M. Cornet d'Incourt y dansait; c'était le jour de l'exclusion de Grégoire, et on les entendait se féliciter de tous les côtés. Il n'y a rien de si comique que de voir toutes les jeunes femmes faire leurs grâces à ces députés du côté droit en lunettes. Madame de Castellane * arrive dimanche ou lundi, j'ai une grande impatience de la revoir; elle me plait toujours.
1» Cordelia Greffulhe, comtesse de Castellanne dont le mari a été maréchal de France sous le second Empire.
LETTRES DE LA DUCHESSE DE BllOGLIE. 31
Écria^moi ton impression sur la notice, on Ta aimée beaucoup ici, mais la brochure politique l'étoufife.
Adieu, chère amie, pense à moi en te promenant sous les beaux orangers; je voudrais y être avec toi et jouir du climat et de ton amitié.
Je te serre contre mon cœur. Parle-moi bien de ta santé.
A Madame Anisson du Perron,
12 janvier 1820.
Je suis encore bien plus coupable que je n'étais, chère amie, il y a un mois que je ne t'ai écrit, mais c'est qu'on ne peut rien faire ici; la vie est prise d'une façon inouïe. Nous sommes dans le fort de Thiver, il y a beaucoup de bals, de fêtes. Je danse un peu, et cela m'amuse beaucoup, mais ma santé m'oblige à une grande modération. Je n'ai pas pu aller, par exemple, à un beau bal du duc de Berry,
avant-hier. Madame de Castellane y était, et elle a eu un grand succès; elle est un peu maigrie, mais fort jolie et fort aimable cette année-ci. Je trouve qu'elle gagne en naturel et en grâce; elle me plaît beaucoup toujours.
Nous parlons souvent de toi, comme tu penses; on te regrette beaucoup; on s'informe de tes nouvelles constamment. Je rencontre beaucoup ton mari, je crois qu'il a un peu d'amitié pour moi, ce qui me fait grand plaisir. La politique de la société est moins âpre cette année, mais celle des journaux l'est en revanche terriblement. Il y a un mouvement de l'opinion publique terrible contre ce ministère. Je vois bien des gens raisonnables et ne tenant pas à la gauche qui trouvent que nous avons tort. Cela me fait de la peine, mais je suis bien convaincue que nous avons raison. Je parle peu politique, parce que c'est un rabâchage pénible et continuel. Madame de Castellane et moi, nous allons apprendre VHistoire de France de M. de Montlosier * ; il nous
1. Le comte de Montlosier, membre de TAssemblée constituante en 1789 et de la Chambre des pairs sous le gouvernement de 1830 : auteur d'un ouvrage intitulé : la Monarchie française.
donne une première leçon demain. Je vais beaucoup au spectacle : j'ai vu la nouvelle pièce de .M. Casimir Delavigne; elle est un peu froide et l'ordre d'idée en est commun, mais sauf ces deux inconvénients assez graves, il y a de l'esprit et de la verve. Il y a vraiment des jeunes gens de talent à présent, et si ce pays pouvait jouir d'une liberté animée et tranquille, il grandirait à vue d'œil. Je ne te parle pas de la maladie de M. de Serre, qui est à présent le grand accroc de toute chose; il va mieux, mais je n'espère pas qu'il puisse parler dans cette session. M. Decazes est aussi malade, c'est une vraie épidémie. Tu me demanderas alors ce qu'on fera, je n'en sais rien. On cherchera quelque méchant petit expédient, quelque changement à la loi des élections, et l'on ira cahin-caha jusqu'à l'année prochaine. Voilà le plus probable et aussi le plus mauvais. La maladie de M. de Serre a tout gâté. M. de Custines est, à présent, fort à la mode; il a beaucoup d'esprit, mais un esprit qui manque de simplicité et de vigueur. Alexis de Noailles s'est marié, et jamais l'on n'a rien vu de si tendre que cette union. Voilà toutes les petites
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bêtises de salon ; du reste, on est triste et agité, Excepté madame de Castellane, je suis plus que jamais ennuyée de toutes les femmes de ma société, et je te regrette constamment. Mon mari est bien, mais le froid est horrible; t'en ressens-tu, là-bas? Je voudrais que tes progrès fussent plus prompts, mais il faut de la patience. N'en faut-il pas toujours pour vivre? Qui est-ce qui n'a pas un tourment d'un genre ou d'un autre? Tu dis que j'ai des succès dans le monde, je le crois, cependant je ne me sens pas bien disposée. Je vois bien des choses en moi et je suis dans mes mauvais moments. Le monde offre bien peu de chose à l'âme; je le pense toujours plus, et toujours plus cela m'attache à ce que j'aime. Écris-moi avec détail ; pardonne ma paresse , car je l'aime beaucoup. Je t'embrasse de tout mon cœur.
A Madame Anisson du Perron,
Î2 février 1820.
Chère amie, ton mari te racontera mieux que moi tout ce qui vient de se passer d'horrible *. Cet assassinat que tu connais déjà te sera raconté par lui dans toutes ses affreuses circonstances et ses suites désastreuses. Mon imagination en est poursuivie, j'en rêve la nuit. Jamais contraste n'a été plus affreux; c'est au milieu des masques, des fêtes, des joies que cela est arrivé. Jamais la pompe, la légèreté de la vie n'a été si près de l'horreur de la mort. Bossuet ne se serait jamais figuré un pareil rapprochement. Toutes les haines
1. L^assassinat du duc de Beri'y, qui amena la chute de M. Decazes et la rentrée du duc de Richelieu au ministère, aveti Tappui de la droite.
renaissent plus violentes que jamais sur ce tombeau : les fureurs politiques ont pris la place de la douleur: on ne nous laisse pas le temps de pleurer en paix, il faut tout de suite se mettre en guerre. Les ultras se sont montrés féroces dans ces huit jours, les femmes surtout; ils se sont acharnés sur M. Decazes comme sur leur proie, enfin, ils l'ont fait tomber; c'est heureux pour lui, car sa vie était menacée. Je ne sais si c'est heureux pour nous, car je crains que ce ministère ne soit entraîné par le côté qui le pousse, et, d'ailleurs, excepté l'honnêteté de M. de Richelieu, je ne vois aucune garantie. Enfin, c'est égal, arrivera ce qui pourra, il aura toujours de fières difficultés à vaincre. Ton mari te dira tout cela mieux que moi. Je vois assez souvent M. Mole, quoiqu'il ait été bien occupé de politique. Cependant il m'a donné sa parole qu'il ne serait pas ministre et je le crois. Ton frère est fort triste de ce changement. Guizot vient de donner sa démission*; il était difficile qu'il restât à cause de la
1. M. Guizot était conseiller d'état et donna sa démission à la suite de la chute de M. Decazes.
violence des haines contre lui. Prosper n'est point du tout dans la même position. Je vais profiter de ces funesles circonstances pour vivre plus retirée, car je crois que la société ne sera bien lot plus tenable; il y a des maisons où, quand on défend M. Decazes, on vous dit qu'il a été votre amant. Quel pays mal arrangé, mon Dieu I Je suis attristée de ce que tu me dis sur ton découragement; heureusement que ce triste séjour va finir. Mais ce qui me désole, c'est que je ne serai pas en Suisse quand tu y passeras. Je n'irai qu'au mois d'août, après les eaux. Nous aurions passé un temps bien doux ensemble sur les bords du lac. Tu rencontreras peut-être madame Necker en Italie, car elle y va à présent avec madame de Rumford*. Je t'assure que tu ne dois pas regretter cet hiver, car il est bien triste, Paris est consterné. Cette pauvre madame Greffulhe est dans des transes affreuses. Elle avait donné un bal superbe deux jours avant la mort du duc de Berry et la maladie de son mari. J'y avais un costume égyptien qui m'allait fort
1. Mademoiselle Paulge d'Yvoi veuve, femme en prcmièivs noî'es du célèbre Lavoisicret en seconde du comte de Uumford.
bien. Tout le monde était doux et bienveillant; nous voilà bien reculés. Adieu, chère amie, ma lettre ne t'amusera pas beaucoup, et tu auras ton mari qui t'amusera davantage; je me réjouis de cela, mais je ne puis me consoler de ne pas te voir en Suisse. Je t'embrasse de toute mon âme.
A Madame la Comtesse de Castellane.
Février 1820.
Chère amie, je me tourmente de l'idée que vous enverrez votre fils voir ce malheureux corps *. Savez- vous que cela est très dangereux? il pourrait en prendre des attaques de nerfs qui dureraient toute la vie, surtout s'il tient de vous une disposition nerveuse. Ne lui raconterez-vous pas assez cette déplorable histoire, et voulez-vous qu'il apprenne à haïr son pays? D'ailleurs, il s'agit de sa santé; je n'y ai pas