Tragédie de Schiller traduite en vers par M. Lebrun
y a eu aussi des poésies d'un jeune M. de Lamartine, qui ont fait fureur. Tu le verras peut-être, il est parti pour Naples. Il a la plus belle figure du monde, c'est un vrai héros de roman, prends garde à ton cœur. Adieu, chère amie, j'ai un peu causé avec toi, mais trop peu, je te regrette bien constamment. Il y a des choses en toi qu'on ne peut retrouver chez personne. Donne-moi bien des nouvelles de ta santé. Mille amitiés à Ion mari. Clémentine est ici, je l'ai vue quelquefois, nous avons été ensemble voir ta maison. Elle est très mélancolique.
A Madame la comtesse de Rémusat, à Lille ^.
Paris le 13 juin 1820,
J'ose à peine profiter de la permission que
1. Mndcinoisello de Verçonne, comtesse de Rémusat, mère de M. Charles de Réimisat, disputé, ministre et membre de l'Académie française». Son mari, le comte de Rémuisat, était pi-iîtet à Lille.
VOUS m'avez donnée, madame, d'autant plus que tout ce que nous avons à nous dire est si douloureux, que cela ôte la force de l'écrire aux personnes qu'on aime. Je crains que vous n'ayez été inquiète ; cependant il n'y a pas lieu aux craintes individuelles, et surtout les doctrinaires qui, comme vous le savez, sont insupportables à tout le monde, ne sont pourtant pas en butte à la haine des partis ; leur obscurité les met à l'abri ; autant vaudrait se fâcher contre les axiomes philosophiques : mais si je puis vous rassurer pour toute inquiétude pour les objets de votre affection, je ne puis que vous affliger sur tout le reste *. Tous ces événements vous auront été racontés mieux que je ne peux le faire, et sans doute monsieur votre fils qui sent cela si bien, vous aura peint le désolant tableau de cette Chambre où l'on n'entend plus la vérité nulle part, où l'injure et le mensonge ont pris la place de toute discussion. La haine entre les partis est montée plus haut que vous ne l'avez jamais
1. Le changement de la loi d'élection venait d'être voté après des scènes de troubles populaires.
vue ; la manière insultante et dédaigneuse avec laquelle les membres du côLé droit ont écoulé les injures et les dangers de leurs collègues, a fait naître dans ceux-ci une rage bien difficile à détruire et qui n'atlend que le moment de l'explosion, pour s'exhaler. Il est bien clair que le côté gauche ne compte plus que sur la force du nombre, et le côté droit sur la force des sabres et que chacun se rit des formes légales dans lesquelles on veut qu'ils se renferment encore.
Il y a tant de mensonges de tous les côtés, qu'au milieu de Paris, nous ne pouvons savoir ce qui se passe dans les rues. On nie les faits, on controuve les procès-verbaux ; chacun a une version contradictoire sur le même fait, que chacun prétend avoir vu ; enfin c'est un trop mauvais milieu que d'clro honnête homme dans ce moment-ci. Je crois qu'il y a bien des gens qui s'en dégoùleront. L'amendement des deux collèges a paru un accommodement dans les Chambres, mais je crains bien qu'au dehors la différence ne soit pas sentie, et que les coups de sabre n'aient compensé le bienfait de l'élection directe. Le
LETTRES Dn: LA DUCHESSE DE BROGLIE. 45
Garde des sceaux * s'est montré dans tout ceci bien partial; tout en étant irrité contre lui, on est dominé par son grand talent et par une certaine énergie d'impressions bonnes ou mauvaises, qui est rare dans un pays où il y a tant de sottises en toute chose ; mais, en même temps, il est haï des classes inférieures; toute sa manière irrite et choque, et sa popularité de l'année dernière s'est tournée en aversion. Du reste il ne faut pas s'attendre à la popularité pour personne qui veuille raisonner aujourd'hui. Ceux qui ont soutenu et qui soutiendront l'amendement, seront fort décriés dans la masse du public. Il y a ici un combat dont la victoire quelconque nous sera funeste ; aussi jamais n'y eut-il meilleure occasion de dire : ¥ah ce que dois, advienne que pourra. Celui qui regarde en arrière, comme dit l'Évangile, ne peut pas marcher dans ce temps-ci, car il est impossible de s'allier avec les passions avides ou factieuses, corrompues ou féroces, que l'on voit de tous les côtés. Les émeutes paraissent
1. M. de Serre qui avait conservé le ministère de la Justice dans le cabinet du duc de Richelieu.
it) LETTRES DE LA DICUESSE DE UROltLIH^
<e «îalnaer. pour quelque tempa-du moiimv il «*ï^t bien difficile ilespérer que cela dure. Les ministres prétendent avoir entre leurs mains !es tils de la conspiration, mai& ils- soat «tiix-mèmes tort divisé^, car M. de Serre vecili reprendn^ une marche plus- libérale, et M^ de Richelieu ne le veut pa^. AL Pasquifir est renlrf^ «ians* la nullité la plus complète. Farts est un trinte .^)eclacle. Le soir, on se croit (iins une place de guerre; on ne rencontre partoal que de* soldats-. Ces- malheureux habitants des Taileri(i» ont, de leur cùié, une horrible peur^ (le manière que la pitié et Tindigmitioii enc-nl d'un côté à TaiiLi-e, sans- que rame poisse .^arrêter sur aucun sentiment. Votre d^)art nous a doTKî porté mallieur: un autre mstUieor ftj*t celui de vous perdre^ qui était dé'ià Wen HfHUfif f:ar, aa milieu de cette triste année, le nfmreuif d^n^ joors que vous avez passés ici me .«(^ft i^ ^'m\ pré^rieux et le seul doux. II me m'whh (\un vou» donniez un nouveau mouyatwui h um Ames, et que vous nous donneriez tmïuU'unui <le la force pour supporter tout mUii Jm V'tvln binn souvent encore que je luVii VttU caiiMor avec vous, et puis pas du
tout , VOUS n'êtes plus là ! c'est bien triste.
Madame de Gatellan * est bien accablée par l'ennui et la fatigue de la maladie de sa fille ; elle me fait une profonde pitié.
Adieu, madame, que je serai heureuse, si ma lettre me vaut quelques mots de vous !
A M. de Lascours^.
à Lascours, par Anduze^ département du Gard,
Le 16 juin 1820.
J'ai bien des torts envers vous, rmj dear Sir^ mais j'ai la confiance que vous me pardonnez et que vous ne doutez jamais de mon afTection.
1. La marquise de Calellan, femme du marquis de Gatellan, magistrat et pair de France.
1 . Le baron de Lascours, alors colonel en retraite, plus tard général et pair de France. U épousa mademoiselle d'Ârgenson, sœur de mère du duc de Broglie.
Si VOUS saviez dans quel boulevari nous vivons! J'ai été à la Chambre pendant ces derniers temps, et cela prend toute la matinée. C'est un trisle spectacle que je me suis donné là ; jamais on n'y a entendu la vérité ; un homme que j'aimais beaucoup, M. de Serre, s'y est montré partial et violent ; les hommes du côté gauche n'ont montré ni modération, ni sincérité ; ils avaient trop Tair de compter sur l'insurrection, et l'insurrection n'est pas si prête qu'ils le croient.
18 juin.
Je reçois à l'instant votre lettre du 8 juin. Oui, j'ai pensé à vous ce jour-là, je l'ai passé fort tristement, mon âme était mal disposée; je me reproche de vous écrire si peu; vous avez l'air triste. Mais les lettres ne compensent pas une heure de conversation, la vie que nous menons dessèche et hébète beaucoup ; je voudrais bien vous voir dans les Pyrénées.
Je me mettrai en roule après la discussion de la Chambre des pairs, c'est-à-dire les pre-
miers jours de juillet. J'irai d'abord à Cauterels : si vous y veniez, nous y passerions un temps bien agréable. Qu'on est heureux de s'arracher à tout ce qu'on voit ici I Le Gouvernement a montré un mépris du peuple révoltant; c'est toute l'arrogance du bonapartisme, avec toute la frivolité de l'ancienne cour ; je remercie le ciel que vous n'y ayez pas été ; au nom de Dieu, soyez sage dans ces temps-ci, croyez-moi, il y a de la perversité dans tous les partis, on ne peut se liguer avec personne aujourd'hui, sans courir le risque d'être entraîné au mal. Une exaspération profonde reste au fond des cœurs dans le peuple d'ici, mais on n'en voit plus de signes extérieurs.
Le ministère est, à ce qu'on dit, divisé; M. de Serre, tout mauvais qu'il ait été, voudrait reprendre une marche plus raisonnable, et MM. de Richelieu, Latour-Maubourg, etc., s'y opposent. On parle beaucoup de nombreuses arrestations ; un jeune homme que vous connaissez peut-être, Fabreguettes, a été arrêté. J'ai vu un de vos amis de Perse, bien monté. Mais je vous le répète, ce qui est pur et honnête doit se tenir en arrière maintenant.
Vous êtes dans un pays bien vif; je vous en conjure, au nom de mon afifection pour vous, au nom des droits que j'ose dire qu'elle me donne, soyez bien réservé, bien en arrière dans ces temps-ci. Nous ne voyons nulle part un point de ralliement pour les amis de Tordre et de la liberté; leur rôle est de carguer les voiles, en se tenant prêt. On agite la question de la dissolution de la Chambre, dans le ministère. M. de Serre penche pour, mais les autres hésitent; ce serait encore une bonne chance ; il pourrait sortir de cette loi des élections, amendée, une Chambre forte, nombreuse, énergique, et qui prendrait les rênes de nos affaires. Ce sont là les seules voies heureuses et légitimes de salut. On parle de mouvements à Brest, à Rennes, mais je m'inquiète surtout du Midi. Vous avez peut-être encore le temps de m'écrire un mot tout de suite, ou bien écrivez-le-moi aux Ormes, département de la Vienne, pi^ès Poitiers; j'ai bien besoin de savoir de vos nouvelles : je me fais des reproches aussi d'avoir négligé notre correspondance, dites-moi que vous ne m'en voulez pas, surtout que vous ne doutez pas de moi* Vous
êtes triste, pourquoi donc? ou plutôt pourquoi pas? Pauvre France, voilà encore une fois tes espérances qui s'éloignent! On a traité le peuple d'une manière qui m'a indignée. J'ai vu les dragons charger de mes fenêtres 1 Peutêtre l'hiver prochain aurons-nous une année 1815: cependant cela devient difficile avec une loi d'élection amendée comme celle-là, elle produira peu d'ultras et beaucoup de libéraux.
J'ai été comme vous indignée du discours de M. de Serre sur M. de La Fayette. Il a marié sa petite-fille comme vous savez. Il est toujours excellent et plein d'espérance. Je vois souvent madame Greffulhe; elle m'intéresse beaucoup par sa tristesse douce et simple, mais vous me manquez dans cette société-là; vous me manquez bien plus encore dans ma société intime à moi. Venez dans les Pyrénées, c'est mon refrain, nous y causerons bien.
A Madame Anisson du Pe)Ton.
Eaux-Bonnes, 21 juillet 1820.
Chère amie, me voici établie à Bonne, et c'est loin d'être gai , je t'assure. J'ai été enchantée de plusieurs choses dans la route; de Bordeaux d'abord, dont la vue est ravissante : je m'enchantais déjà du Midi, des figures prononcées, de la vivacité des habitants, je me représentais le Midi et le voisinage de l'Espagne; j'ai été aussi charmée de Pau et de la roule jusqu'ici, qui est la plus pittoresque du monde, à la fois sauvage et cultivée, mais arrivée ici, je me suis trouvée prise entre quatre noires montagnes sans possibilité de voir plus loin. Le climat y varie avec une rapidité inouïe ; en une demi-heure, vous avez chaud, froid, du soleil, de l'ouragan; la moitié de la journée, ces montagnes sont en partie
cachées par les nuages, et alors on est enfermé de tous les côtés par le ciel et par la terre.
La société réunie ici n'est pas très amusante; madame de La Grange, madame de Beauvau qui sont assez en train et un M. Gallois, capitaine, parent de notre ami M. Gallois, l'un des fameux cinq \ qui est assez gai et bon enfant, voilà toute notre ressource. Notre vie se passe à boire de l'eau tiède, c'est le plus divertissant, et puis à nous rencontrer à la promenade, à nous réunir le soir dans un salon sale. Cependant nous avons le temps de nous occcuper, aussi je lis les Éludes de la nature de Bernardin de Saint-Pierre où je trouve un grand charme, quoique le système d'idées soit bien souvent pris dans le faux : cependant l'autour y est toujours sincère, ce qui fait que cela ne choque pas : il y a bien plus de vérité que dans M. de Chateaubriand; mais c'est une façon trop anodine de voir le monde, et les voies de la Providence sont
1, M. Gallois était Tun des cinq membres du Corps Législatif qui redigèrent après la campagne de Russie l'adresse dont Napoléon fut vivement blessé.
54 LETTRES Dï LA DUCHESSE DE BROGLIE.
plus mystérieuses et plus graves que cela. La nature que je vois ici ne me séduit pas, elle me paraît plus triste et moins sublime que celle des Alpes, mais il ne faut pas juger par ceci qui est l'endroit le plus laid de la contrée. Victor se porte bien ; s'il était malade ici, je crois que j'y perdrais la tête, car rien n'est plus attristant que la vue et la vie qu'on mène. Écris-moi donc, ce sera une charité; dis aussi à ton frère qu'il m'écrive ; ce serait bien honteux pour sa galanterie si je lui écrivais la première; cela ne tardera pas s'il reste encore quelque temps sans m'écrire, car tu sais que je l'aime beaucoup. Cela m'est très doux de vous aimer tous les deux et de voir là une liaison que je prolongerai toute ma vie, si Dieu le permet. Je suis inquiète de madame de Castollane; parle-moi d'elle si tu la vois; parle-moi aussi de sa santé. Je ne t'ai pas assez vue à mon gré à ton dernier séjour à Paris. Gardons cela pour l'hiver prochain.
Tâchons de nous aimer chaque année davantage, car tu sais, les amitiés qui n'augmentent pas, finissent. Je serais bien fâchée que la nôtre Unît jamais, chère amie, et j'espère qu'elle
sera aussi longue que ma vie. Adieu, je t'embrasse de tout mon cœur.
Adresse toujours tes lettres à Bonne, Basses- Pyrénées, par Pau.
Dis à Prosper que nous avons été ravis de voir dans le discours de M. François que les feuilles de t^bac suivaient de près le laurier, et que je lui demanderai la première fois que je le verrai, un peu de méditalion et de laconisme*. Se peut-il que ce soit dans un pays où l'on se prétend moqueur, et susceptible de saisir le ridicule, qu'on puisse faire un tel discours? 11 nous a fait rire pour la première fois à Bonne.
A Madame la comtesse de Castellane,
Bonne, 21 juillet 1820.
Chère amie, je vous fais réparation, je me suis fâchée trop tôt ; j'ai reçu avant-hier votre
1. M. François de Neufchâteau, membre do TAcadémio, venait de faire un discours dont on s'était moqu(?.
56 LETTRES DE TA DUCHESSE DE BROGLIfi.
bonne lettre, mais qui me tourmente bien. Ces maudits médecins qui ne s'accordent pas 1 Comme je vous regrette ici, comme nous aurions le temps de nous voir, de causer! c'est le plus triste séjour que je connaisse ; je ne veux pas vous le répéter comme je le sens, de peur de vous en éloigner ; au reste, on y trouve les traces de votre beau-père partout, et on n'entend parler que de M. de Castellane*. Il faut que j'aime bien ce nom-là pour ne pas le prendre en grippe ainsi que celui des eaux chaudes, de Gabar, de Laruns que j'entends répéter tout le jour et qui me portent sur les nerfs. Et puis les verres d'eau ! Ah ! les mallieureux verres d'eau liède, pas si tiède que la conversation qui s'en suit. Combien en prenez-vous? Cinq, six. Je me porte bien, mais j'en prends par compagnie. Et moi, par reconnaissance.
Voilà Tuniformc dialogue que vous connaissez, au reste, mieux que moi. Il y a comme ressource madame de Beauvau et madame de La Grange qui sont aimables et bonnes personnes.
1. Le comte de Castellanc, père du maréchal, avait été préfet des Basses- Pyrénées.
mais il faudrait du génie pour fournir à la conversation entre quatre montagnes si tristes et si sombres.
Je m'occupe, mais je ne suis guère bien disposée ; je suis si hébétée que je n'ai pas même la force d'être triste et que je regrette presque les moments où je suis triste. Ce qu'il y a de plus fâcheux au monde, c'est l'affadissement de la vie, c'est pourquoi il faut entretenir en soi une source toujours vive d'enthousiasme.
La religion et le devoir sont les seules continuelles, car tout le reste a des intermittences ; encore dans la religion, il y a des moments de sécheresse, mais qu'on traverse par le sentiment du devoir.
J'ai besoin qu'on me remonte comme une montre, et alors je me monte par mes paroles, et c'est ce qui fait que j'ai une apparence si morale , c'est qu'à mesure que Ja pratique est en défaut, je renchéris sur les beaux discours.
Vous m'êtes une occasion de prêcher: j'arrive chez vous toute découragée, toute mécontente de moi: j'arrive chez vous, je vous gronde, et j'en sors convaincue de mon mérite par toutes \ les belles choses que je vous ai dites ; mais si
VOUS vouliez me prêcher à votre tour, vous auriez bien de quoi, car je ne vaux pas quatre sous pour rheure actuelle. Cette nature-ci me paraîtd'une beauté triste, je ne m'y accoutume pas encore, et il faut que je connaisse une nature pour l'aimer. Il faut que j'établisse un langage avec elle, et c'est ce que je n'ai pas encore fait avec celle-ci. J'ai pourtant été ravie de Pau et de la vue du château ; mais arriver ici après cela, c'est bien cruel ; du reste, ce lieu-ci a de bonnes choses. Je bavarde ici peut-être en pure perte, car vous ne recevrez pas ma lettre si vous avez quitté Paris; M. de Mézy seul aura le bonheur de la lire. Je vis, et je suis triste à pendre, triste d*être loin de vous, triste de vos crachements de sang. Ah 1 mon Dieu I qu'est-ce que la vie et puis nous-mêmes et puis tout I Chère amie, j'aime vos lettres à la folie, écrivez-m'en souvent, je me sens prête à pleurer d'être si loin de vous et de ne pouvoir vous embrasser, chère, bien chère.
Si je ne vous dis rien de Victor, c'est qu'il est très bien ; les eaux ne lui font point de mal. Il vous aime beaucoup, je vous assure, beaucoup, pour lui*
A Madame Anisson Du Pérou,
Cautcrets, 10 août 1820.
Chère Sophie, je suis bien triste de n'avoir aucune nouvelle ni de toi ni de ton frère.
Cependant, sans avoir de réponse, je continue à écrire. Et d'abord, je me justifie d'avoir écrit à d'autres personnes de ma route, en disant que c'était des réponses à des lettres écrites aux Ormes, et tu ne m'as point écrit aux Ormes. Je vois par les journaux que ton frère pense à partir S je pense que tu en seras bien malheureuse; pour ma part, j'en serais désolée. Désolée de le perdre, et puis désolée de lui voir faire, à mon gré, la plus haute folie qui se puisse (ceci entre nous). S'il est décidé, c^est
1. M. de Barante avait été nommé ministre à Copenhague en même temps qu'on le révoquait comme conseiller d'État ainsi que MM. Royer CoUard, et Camille Serdan, et Giiizot. 11 n'accepta pas celte situation»
inutile; mais il me semble, et il semble à Victor qu'il aurait le plus grand tort sous le rapport de position politique et sous le rapport de fortune. Sous le rapport politique : il servirait un ministère qui renvoie tous ses amis, un ministère que toutes les personnes de notre opinion ne peuvent plus servir, il accepte comme faveur ce qui est une disgrâce. Il perdrait donc sa position politique qui était simple, noble et excellente, restant à la Chambre des pairs. Sous le rapport de fortune; il ferait un voyage très cher, dépenserait là-bas beaucoup d'argent pour être obligé de revenir dans six ou huit mois quand les ministres seront encore un peu plus ultras. Tous les changements lui seraient funestes, et je défie qu'il n'y ait pas quelque chose de changé d'ici à six mois. Ne lui parle pas de cette lettre pourtant s'il part, car je serais au désespoir qu'il partît avec un mouvement d'humeur contre moi. Les choses se tranchent bien. M. de Serre s'est brouillé avec tousses anciens amis; c'est, pour ma part, le sentiment le plus pénible, car j'ai contre lui, contre sa conduite, un degré d'irritation douloureux. Mais, du reste, je ne suis pas
fâchée que la position soit claire, et que nous n'ayons plus de ménagements à garder avec le ministère. L'hiver prochain, nous reprendrons notre position de ^8^5, en ayant soin cependant de ne nous engager avec aucun parti. Et quant à moi, je compte me renfermer dans le cercle de mes amis, et tâcher de réuhir autour de Victor tout ce qui est sagement ami de la liberté; et, quant à la belle compagnie, en user très modérément, car ce n'est pas le cas de faire des avances aux salons, c'est-à-dire aux ultras. Nous sommes maintenant dans une situation où, à proprement dire, il faut marcher seul, mais si cela a quelques inconvénients, cela est compensé par la certitude intime que j'éprouve que notre cause est la seule bonne, la seule noble et la seule vraie, et je ne me sens bien plus fière et la tête bien plus haute que quand j'avais bien des gens derrière moi. Mais quelle douleur que Prosper, si bien d'accord d'âme et d'esprit avec nous, se sépare de notre petit ♦noyau! Je ne puis me résigner à cela. Nous avons ici toute l'ancienne cour de Bonaparte d'un côté, et puis des dames de Bordeaux très ultras de l'autre. Ni l'un ni
rautro n'est guère de mon goût; cependant dans le choix, je vis avec les ex-bonapartistes que je connais et qui, pour le moment, ont le dessous. C'est madame Gazzani, madame de Saint-Aignan et une madame de Montesquiou qui est fort bien. Madame Joly de Fleury est ici; elle fait beaucoup de courses extraordinaires et je ne l'y suis point. Le pays est original plutôt que beau ; c'est très sauvage, très enfermé, il y a des vues pittoresques et surtout bizarres; mais la vue du lac de Genève me paraît bien supérieure à tout cela. Et je suis même impatiente de sortir de ces gorges étroites pour retrouver un large horizon, pour revoir le coucher du soleil qui n'existe point ici. La vie y est très décousue, on ne fait rien, et cependant on ne s'amuse guère. Mais, à ma grande joie, M. de Lascours est arrivé hier. Il a fait des progrès en raison et en esprit dans la solitude, c'est un tout autre homme que celui que nous voyons chez madame de Girardin. Il s'occupe de son département ; il y .a beaucoup d'influence. Les haines y sont bien vives et chaque parti est en armes. S'il est vrai comme on le dit, que l'on envoie M Trinquelaguex
présider le collège électoral, cela mettra le feu. Mais quoi que je voie, je ne puis croire à une semblable infamie. Ah! M. de Serre 1 M. de Serre! De quoi n'est-il pas capable à présent! J'ai un chagrin indicible sur lui. Chère Sophie, je partage bien toutes tes peines, tous tes chagrins; je voudrais être près de toi, et je me dis que peut-être je te ferais du bien car une aussi tendre affection que la mienne est pourtant une douceur. Victor se trouve très bien. Donnemoi des nouvelles de madame de Gastellane, je n'en ai plus.
Adieu, chère, bien chère amie, que ne puis-je t'embrasser de tout mon cœur.
A Madame la comtesse de Gastellane.
Cauterets, p août 1820.
commencée le 26.
Chère amie, j'ai été bien heureuse d'avoir une lettre de vous à la fin ; il est vrai qu'elle était si bonne qu'elle compensait voire silence.
6i LETTRES DE LA DUCHESSE DE BROGLIE.
Ce matin, vous m'apprenez la conspiration *.
qu'une estafette nous annonçait hier soir. Je suis bouleversée et jugez ce que c'est que d'être si loin, d'attendre encore quatre jours pour le courrier; on nous annonce aussi la mort du Roi, quel événement ce serait dans ce moment ! Je conçois vos inquiétudes, j'espère que M. de Castellane n'aura pas de difficultés dans son régiment. Recommandez-lui bien la prudence et la modération ; sans doute, qu'il fasse son devoir avec fermeté, mais qu'il n'outrepasse rien dans ces malheureux temps ; quand on est peut-être dans le cas de frapper sur ses compatriotes, il faut faire ce qu'on doit et pas plus, car ensuite dans les temps calmes on se prépare de douloureux souvenirs par une vivacité môme honnête. Faites-lui comprendre cela, chère amie, car, venant de moi, il se méfierait de mes conseils. Mais c'est à vous de le rendre sage et prudent ; en général, c'est à nous autres femmes à tout adouTîir, car nous serons témoins, je crains, de grandes violences de part ou d'autre.
1. La conspiration contre le gouvernement de la Restauration, découverlc en 1820 et jugée par la Chambre des pairs l'année suivante.
29 août.
Je reçois une lettre de votre beau-père ; je le remercie* du fond de mon cœur des meilleures nouvelles qu'il me donne de vous, mais vraiment il est inouï de ne pas m'en donner d'autres dans de pareils moments, quand nous sommes ici dans d'affreuses transes. Enfin, il me dit qu'il bâille, et cela me rassure: on ne bâille pas dans les grandes crises.
J'espère que l'instruction du procès durera assez longtemps pour me permettre d'emmener Victor en Suisse; je suis un peu rassurée aujourd'hui. Ainsi donc, je peux vous répondre avec calme à votre bonne et longue lettre.
D'abord, chère amie, je vous demande en grâce de lutter contre ce découragement qui est la plus funeste maladie de l'âme, car elle ouvre la porte à toutes. Il faut le repousser comme une tentation ou le supporter comme un malheur, mais ne jamais s'y livrer. Il vaudrait mieux regarder son existence sous un point de vue triste, et prendre la vie comme une croix, que de se laisser affadir^ c'est le pire, car c'est la mort morale.
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tîti lUTTRrS DE LA Dl'CUESSE DE BROGLIE.
Aiu^i ilonc, dites-vous plutôt: je suis uialheurtnise, a^ vide est une souffrance, et il faut urariuer de eouraj^e contre elle, que de dire: jo uiVnuuio» el de vous laisser aller. Quant à V\vs jHtites diflîcuUés de famille, elles m'inquiMeul aussi, car un petit point laissé dans co gt^iUH>-h\ gïH>ssît avec le temps. Mais il vous ost bien aisé de mettre tout cela sur le compte do la maladie, et de revenir comme vous étiez. (Ve>4t uu tlo vos avantages et de vos charmes »|ue Tamour dont toute votre famille vous en- Un\w ol h pureh' cCun esprit doux et paisible, eouuue dit Saint-Pierre, avec laquelle vous >4upporlez ce qui ne vous i>lait pas. Ne perdez I^^H (H^lle grâce devant Dieu et devant les houuues.
Pour \\m qui prêche, je n'en serais pas capable, et je me tinTaisde là beaucoup moins bît^u (pie vous» Mais avec les indifférents, ce qu*ll y a de mieux, eVst de les rendre heureux, un Huit pnr aimer le bonheur qu'on leur a doruu^ et cela rt^jaillit sur leurs personnes.
Vous voyagez pour votre santé ; tout ce qui vous inquiète se fera pendant voire absence ; vous n'y pouvez plus rien , et comme disait
M. Dubucque, la nécessité rafraîchity non pas, comme dit le vulgaire, parce qu'il faut souffrir ce qui est inévitable^ car, c'est une des meilleures raisons pour se désoler, mais parce que ce qui est inévitable est la volonté de Dieu, donc, une volonté bienfaisante ; vous savez que tout tourne à bien à ceux qui aiment Dieu,
Qui sait si ce procès qui vous tourmente n'aura pas des avantages inconnus pour vous?
Enfin, vous avez fait votre devoir. Celui qui vous reste à accomplir, c'est de vous soigner et de laisser tomber votre inquiétude. Je me sers d'une expression mystique, mais c'est qu'elle a un grand sens ; il ne dépend nullement de nous de ne pas penser, mais il dépend de nous de séparer notre volonté de nos pensées, et de ne pas nous y livrer ; alors elles font du train à la porte de notre cœur, mais sans y entrer ; et c'est ce qu'il faut nous essayer à faire souvent, surtout nous autres femmes. A quoi se passerait la vie, si ce n'était à se gouverner soi-même ?
Pour moi, j'ai toujours l'âme bien agitée ; doutes, terreurs, scrupules, inquiétudes sur l'avenir, tous mes diables sont après moi ; je
lutte, je triomphe, je retombe, et je ne sais comment tout cela finira; mais, en vérité, l'inquiétude et le trouble est si fort mon élément que je ne sais ce qui m'arriverait si j'étais délivrée ; je ne suis pas bien sûre que je pusse supporter le calme.
Mon mari est très bien ; s'il me faut le quitter, cela me sera une grande douleur. Ma petite est très bien, son éducation m'occupe, et c'est la distraction la plus forte pour moi. Du reste, je m'ennuie ici à crever. Après avoir vu toutes les belles choses à voir, je suis retombée sur une vie décousue, fatigante et fade, sans occupation, sans devoir à remplir, ce qui me tue, je compte les heures et les jours pour partir.
Chère amie , ne passerez-vous pas par la Suisse, se pourrait-il que nous fussions un an sans nous revoir? Cela, c'est un affreux chagrin pour moi. Votre lettre est toute aimable, toute tendre, et je dois vous dire quelle m'a frappée comme agrandissement de votre esprit; vos idées sont d'une nature plus simple et plus haute; en tout, vous grandissez certainement. Si c'est le chagrin qui en est la cause,* au moins ce résultat est bon.
Chère, écris- moi à Ferney, déparlement de TAin ; car lu sais comme je faime. Ditesmoi aussi que mes conseils ne vous déplaisent pas.
A Madame Anisson du Perron,
Coppet, 1er octobre 1820.
Chère amie, pardonne mon silence, j'ai tant couru le monde, je suis si campée qu'il m'est impossible de rien faire. Aller de Cauterets à Coppet, puis ne rester à Coppet que trois semaines, cela bouleverse, cela étourdit toute pensée. Il faut d'abord que je te remercie de ce que madame Necker m'a dit que tu m'aimais beaucoup, cela m'a fait une bien grande joie. Comme tu es un peu réservée, on est souvent en inquiélude sur ton affection, mais ce témoignage indirect m'a élé bien doux. Madame Necker, du reste, t'a trouvé de la grâce, de
l'esprit, et en tout une très apjréable personne On parle aussi de toi ici avec les plus grands éloges ; on est très reconnaissant de la joie que tu as montrée en revoyant Genève, et l'on voudrait bien que tu vinsses en Suisse l'année prochaine. Moi, je suis de ces gens qui le voudraient bien, et c'est la seule chose qui me donne de l'humeur contre ta maison de campagne. Si j'arrive à temps, j'irai pourtant la voir ; je crois partir d'ici dans dix ou douze jours.
J'ai prié Prosper d'écrire à Victor sur la réunion de la Chambre, mais nous ne recevons rien de lui, c'est-à-dire j'en ai reçu une très aimable lettre, mais qui ne me disait rien là-dessus. Dis-lui toutes mes excuses pour ne pas lui avoir répondu. Quant au petit portrait, chère amie, si j'ai un jour libre d'ici à mon départ, au milieu de toutes mes visites, etc., je le donnerai à cela, sinon je te promets que je ferai faire mon portrait à Paris pour toi, comme tu voudras et par qui tu voudras. On dit que pour les femmes, mademoiselle Romilly n'est pas très bonne. J'ai une grande joie, c'est d'emmener à Paris mon petit frère, Alphonse,
avec moi ; ce pauvre enfant en a une joie qui me touche le cœur; il devient très gentil; j'espère que tu lui donneras un peu d'affection ; tes fils sont bien petits, mais je désire pourtant les rapprocher un peu. Il aura un précepteur avec lui, et nous lui donnerons de bons maîtres. Sa fortune, qui sera considérable, le met à même d'avoir une éducation très soignée, mais ici (soit dit entre nous), il était entre les mains de parents peu spirituels. Je te parle de mes plus grands intérêts avec confiance, chère amie, et cet enfant en est un bien vif.
Adieft, chère amie, celte lettre est assez bêle, et je crois que je le suis devenue aussi à courir la poste; mais cela ne m'empêche pas de t'aimer de tout mon cœur.
Nous avons eu ici M. de Forbin au vol, et j'ai bien regretté qu'il nous restât si peu, car il était plus aimable que jamais. A propos, j'oublie de te dire que j'ai écrit trois fois à madame de Castellane sans avoir de réponse.
Cela me fait de la peine, mais comme voici la troisième fois, il me tente assez de ne pas renouer. Cependant je me connais, je me lais-
serai reprendre parce qne je suis indignement faible. J'ai cni que sa lettre était perdue pour n'avoir pas été affranchie, je lui ai dit de m"écrire à Ferneï, département de l'Ain, je n'ai rien reçu depuis. Ah! vive les gens simples, je déteste les bizarreries, si j'en ai, c'est bien malgré moi, et au moins, j'en évite la peine aux autres tant que je puis. Adieu encore.
Je serai très honorée, très flattée, très enchantée, elc, de recevoir M. Eugène Anisson, je crains qu'il ne s'ennuie : je le mènerai sur l'eau, et je ferai tous mes efforts pour le rendre assez romanesque pour qu'il se jette cfèdans; on le repêchera, et il sera alors un jeune homme accompli. Je n'ai pas les mêmes projets sur ton mari quoique, s'il me permet de le dire : / like him vcnj munh.
A Madame la comtesse de Castellanc.
Paris, 25 novembre 1820.
Que vous dirai-je de la politique? On est fort effrayé des élections, les ministres euxmêmes le sont quoiqu'ils fassent bonne contenance. On répète beaucoup que le Roi a dit :
« Nous sommes comme cet homme qui implorait Saint-Georges pour sauter à cheval, et Saint-Georges l'a si bien aidé qu'il a sauté de l'autre côté*. » J'ai vu M. de Mézy qui a été bafoué, moqué par les ultras de Lille ; il dit que le plus modéré des quatre est M. de Béthisy. La grande question est de savoir si M. de Villèle se déclarera avec le ministère contre rextrôme droite; s'il le fait, le minis-
1. Des élections partielles, qui venaient d'avoir lieu, avaient accru le nombre des membres de la droite.
Urre tieodra quelque temps. Mathieu de Montij>:'rc&CT que j^aii m hier, m'a paro fort doux. On jTèche la moiératioii de partout; on n'enteni fias que cette phrase: Xous serons rr.d'^'n. 14 ê^TX'ut modérés. On parle beaucoup d'indemnitts pour les émigrés, mais on dit que M. Rot n y reul pas consentir. Le bruit de sa sortie du ministère se répand beaucoup, il serait, dit-on, remplacé par M. de Villèle. Les nouvelles extérieures sont à la guerre. Le prince Castelcicala a dîné Tautre jour chez M. Pasquier officiellement. La libéralité de la duchesse de Berrj ne se confirme pas. Je sais par la maison d'Orléans qu'elle a fait de vifs reproches à sa tante de recevoir le prince Carini \ et elle a dit que s'il venait chez elle, elle le ferait sauter par la fenêtre. On a répandu le bruit de la grossesse de Madame ^, mais c'est une bêtise. J'ai vu vos belles-sœurs, on les dit très montées, mais elles sont toujours très douces à l'extérieur. Madame de Laborde
1 . Le prince Carini était envoyé par le gouvernement révolutionnaire de Naples.
2. Iji duchesse d'Angoulême qu'on appelait Jlfadawc (parce qu'elle était fille d(^ roi), tant que son mari n'était pas dauphin.
et moi, nous avons turlupiné M. de Girardin sur son plat vote pour M. de Kergorlay ; les ultras se moquent de lui, et nous le lui avons dit.
En votre honneur, j'habite toujours mon grand salon à présent ; je ne sors presque pas le soir, je vois peu de monde ; mais j'en suis bien aise ; je me sens un peu irritable et je n'aimerais pas voir des personnes d'opinions différentes,
.1 Madame la comtesse de Castellane, à Marseille.
Paris, le 30 décembre 1820.
Chère amie, j'apprends de votre mère, que vous passez l'hiver à Marseille ; cela me paraît bizarre. Je regrette pour vous le beau soleil de Nice, et je ne comprends pas pourquoi nous ne vous avons pas ici. Enfin, si vous êtes bien, si vous êtes calme, je trouverai tout pour le mieux. Notre hiver s'annonce, du
reste, comme très sombre, et ceux qui ne sont pas ici ne doivent pas le regretter. Vous aurez vu la nomination de nos nouveaux ministres*.
On s'attend à présent tous les jours au renvoi des trois méprisés^ MM. Siméon, Portai et Roy.
Les nouveaux ministres n'ont pas encore voulu s'asseoir à côté de leurs collègues, ni quitter les bancs du côté droit. Le centre droit mène une vie bien dure, toujours traitant avec les ultras et toujours obligé de céder. Le pauvre M. de Mézy dit, tous les soirs : « on était fjourtant convenu de s'entendre / » Il a une répugnance pour les ultras, qu'il n'ose pas avouer. II dit : « Je n'ai pas voulu donner ma voix à M. de Bouville, mais ne me citez pas, » et il aime mieux être moqué par nous, que rudoyé par les autres.
Tout cela ne me donne pas grande envie d'essayer de la société, aussi je mets très peu mon nez dehors. J ai été, hier, chez madame de Rumford entendre une superbe musique,
1. MM. de ViUèle et de Corbière nommés ministres sans portefeuille dans le ministère du duc de Richelieu.
mais là je suis en force. Peut-être iraî-je ce soir chez madame de Bruges voir les mines que l'on y fait, pour rentrer bien vite et me réjouir de n'y pas aller souvent. Victor est beaucoup mieux, le temps froid lui est meilleur que le temps humide ; il ne tousse plus et n'a plus d'oppression ; c'est un grand soulagement et une grande grâce de Dieu. Le pauvre M. de Montlosier vient encore quelque fois tomber chez moi comme dans la fosse aux lions, alors ce sont des haros contre lui, dont il se tire très bien. Je cultive j comme on dit à Genève, votre M. de Rigny * ; il me plaît; il a de l'esprit et de la décision et puis il sait toujours de vos nouvelles I II vous est attaché; il a de Familié, de l'attrait pour vous et puis de l'inquiétude aussi sur vos voyages, sur vos résolutions, tout cela comme moi. Voilà longtemps que je n'ai de vos lettres, chère amie. Les deux miennes vous auraient-elles fait de lu peine ? Je parle aussi souvent de vous à Sophie * ; elle s'en plaint, mais elle vous
1. Uamiral de Rigny, ministre la Marine sous le gouvernement de 1830.