‹ Lettres de la duchesse de Broglie-- 1814-1838Chapitre 8 sur 33 · Madame Ânisson · texte numérisé non relu

Madame Ânisson

aime pourtant beaucoup. Quand elle est seule, je l'aime davantage. Elle ne reçoit pas encore de monde chez elle cette année. Je crois qu'elle aime mieux se tenir un peu en arrière et elle fait bien. On dit que le salon de madame de La Briche est incroyable d'ultracisme.

M. Mole a parlé souvent pour le ministère dans la Chambre des pairs, mais je suis peu au fait de sa politique, car il évite beaucoup d'en parler.

Le procès de la Chambre des pairs a commencé. Ces messieurs se sont promis le secret, mais ils pensent jusqu'à présent que ce ne sont que les propos de la canaille et des espions qui font les matériaux des conspirations habituelles. Le pavillon Marsan * arbore toujours la modération. Madame a dit : « De la modération; ce sont les intentions du Roi, les ordres de Monsieur. » Je ramasse tout mes petits commérages, chère amie. Il y a si longtemps que je n'ai eu de lettres de vous, que je n'ose plus vous parler intimement. J'ai

1. Demeure du comte d'Artois, du duc et de la duchesse d'Angoulême,

peur de vous avoir fait de la peine. Dites-le* moi avec toute franchise, car si vous me cachiez ■quelque chose, cela me désolerait. Je vous envoie un petit cachet que je vous ai fait faire. Prosper en trouve la devise affectée, mais elles le sont toutes. Je vous envoie aussi la notice d'Auguste * ; elle a très bien réussi ; cela me rend heureuse.

A Madame la comtesse de Ca^tellane.

Paris, 18 janvier 1821.

Chère amie, votre longue lettre m'a fait du bien et du plaisir. Je vous ai déjà dit que Victor est mieux ; cela continue, grâce à Dieu, quoiqu'il soit ennuyé et tracassé de l'état des choses. Il faut que je réponde à plusieurs

1. Notice de M. Auguste de Staël sur radministration do son grand -père, M. Necker.

articles de votre lettre. Prenez garde, chère amie, à cette idée d'écrire un roman ; si cela vous désennuie et ne vous agite pas, à la bonne* heure ; mais prenez garde que le danger pour toutes les femmes, et surtout pour vous, c'est le romanesque. C'est un danger, non seulement pour leur vertu, mais peut-être plus encore pour le naturel de leur esprit et de leur âme. C'est ce qui les trompe sur leurs impressions et les rend fausses à leur insu. N'allez pas vous peindre vous-même. Il y a des étiquettes de roman qui ne sont pas dans la nature, et qui ont bien do l'inconvénient. Ainsi, dans un roman, il n'est pas permis d'oublier ni de se consoler, tandis que, grâce à Dieu, on se console ot on oublie ce qu'il faut oublier dans la vie. Ainsi, chèn> amie, surveillez bien l'influence qu'une telle occupation peut avoir sur vous.

J'aimerais mieux que vous vous préparassiez à suivre l'éilucalion de votre fils, que vous vous missiez en état d^élever un homme, ce pourquoi il faut de^ connaissances beaucoup plus fortes que Ton n'en donne aux femmes. Si vous vouliox fîcrire, je vous conseillerais de faire comme moi un journal de son éducation.

et peut-être d'écrire pour lui, soit des conseils pour quand il sera grand, soit des contes d'enfants, il y en a si peu de bons; soit d'imaginer des méthodes pour apprendre. La même chose pourrait se faire pour votre fille, et, au lieu d'un roman, je vous conseillerais d'écrire, sous la forme qui vous conviendrait le mieux, quelque chose pour la mettre en garde contre les inconvénients de la vie des femmes. Cela aurait un but utile, vous n'y mettriez aucune prétention et vous vous interdiriez, à cause d'elle, tout ce qui peut exalter. Vous pourriez composer aussi des petits discours religieux pour eux; enfin il y a mille moyens de s'occuper en vue de l'éducation ; on peut aussi traduire, c'est une occupation qui disirait sans agiter. Mais écrire un livre ou un roman, quand on n'y est pas poussée par un talent invincible, cela a bien des inconvénients pour une femme. En général, je trouve qu'il faut à ce qu'on écrit un autre but que d'être écrite à moins que cène soient des observations détachées, qui ont l'avantage de fixer les pensées qu'on a. Ensuite, chère amie, je suis bien loin de blâmer l'ouvrage, quoique j'en sois indigne, mais je ne

St LETTRES DE LA DUCHESSE DE BROGLIE.

crois pas qu'il vous soit bon de travailler deux heures toute setde sans autre occupation.

L'ouvrage est très bon quand l'esprit est occupé, mais quand on ne fait que l'ouvrage, c'est un moyen de rêver, et voilà tout. Je vous conseillerais de vous faire toujours lire, ou de causer pendant que vous travaillez, mais de ne pas travailler seule. Par exemple, si Henri * sait lire bien, vous pourriez le faire vous lire tout haut; il serait très flatté et content si vous lui disiez qu'il vous tiendra compagnie et vous fera la lecture; son petit amour-propre s'en animerait, et cela serait une occupation pour vous de relever les mots qu'il prononcerait mal, de lui apprendre à s'arrêter où il faut, et cela serait très bon pour lui. Voilà tous mes petits conseils, chère amie, je passe aux nouvelles d'ici. Les choses vont toujours fort mal. Ce procès de la Chambre des pairs est conduit avec une très maligne intention, mais qui sera, je l'espère, sans résultat. Les ultras ont pris en horreur M. de Latour- Mau bourg ; on parle de Lauriston à la guerre

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