Son fils
et de M. de Montmorency à la maison du Roi.
Ce qui me divertit, c'est qu'Amédée de Pastoret a fait mille bêtises à son service de gentilhomme ; c'est une Ninette à la cour, un peu moins naïve; rien n'est si ridicule que ces bourgeois vaniteux qui n'ont ni la simplicité du tiers-état, ni l'élégance des courtisans. On croit que les ministres veulent faire la session la plus courte possible, et ne présenteront que le budget et la loi de censure. Le jugement de la Cour d'assises sur les troubles de Paris nous a fait grande joie. C'est un juge, ami de Victor, M. de Schonen, qui l'a emporté seul contre cinq. Les juges voulaient poser les questions de manière à les faire condamner aux travaux forcés. Il leur a déclaré qu'il protesterait en plein tribunal, déchirerait sa robe de magistrat, et donnerait sa démission pour ne pas participer à leur infamie. Ils ont cédé. Ce que c'est que la conscience ferme d'un seul homme I Moi, chère amie, je vis toujours de même, sortant fort peu. Il y a eu un superbe bal chez madame d'Osmont, tout est d'or comme dans les Mille et une Nuits. Au moment d'y aller, je me suis trouvée trop fatiguée. Gérard va com-
mencer mon portrait. Ne vous ai-je pas dit que le prince Auguste * a donné le tableau à madame Récamierl
A Madame la comtesse de Rémusaty à Lille,
11 janvier 1821.
Chère madame, il y a longtemps que je vous dois une lettre, mais vraiment je n'ai pas le cœur à écrire. Je ne veux pas parler de ce que je vois ; et ne puis penser à autre chose, tant je suis affligée des spectacles qu'on nous présente.
Vous faites peut-être bien, quoique cela me fasse du chagrin, de retenir monsieur votre fils, car il éprouverait avec tout ce qu'il a de facultés, de plus, tout ce que j'éprouve, et cependant à quoi servirait-il qu'il l'exprimât.
1. Le prince Augaste de Prusse, cousin du roi Frédéric- Guillaume, possesseur du tableau de Corimie, de Gérard.
si ce n'est à faire du mal à lui et aux autres I Nous sommes arrivés au temps où il faut de la prudence, car on perd ses paroles, même auprès de ceux qui marchent avec vous, car il y en a bien peu qui disent les mêmes choses par les mêmes motifs que nous. — Je sors très peu, je veux éviter les disputes et puis je ne peux dire à quel point le mépris du monde a crû dans mon âme. Cette impossibilité de faire entendre un sentiment sérieux à qui que ce soit, cette pédanterie de la frivolité vaniteuse qui va toujours son train comme le cours de la nature physique, au milieu des situations les plus dangereuses, cela me révolte peut-être plus encore que la méchanceté, la rage, la fureur avouée. — Il y a je ne sais quoi de si inflexible dans l'insouciance de ce pays-ci ; il y a quelque chose de si dur dans cette légèreté qui ne laisse pas une demi-pensée à la pitié, à l'humanilé, que je ressens souvent ce que dit Werther :
Qu'il croyait serrer une main de bois, chaque fois qu'il serrait la main d'un homme du monde. Il nous faut une révolution dans l'intérieur de nos âmes pour nous rendre capables de la liberté, car je suis bien sûre
que tant que nous resterons les mêmes, aucune révolution politique ne nous y conduira.
Voilà qui est bien triste, chère madame, je ferais peut-être mieux de ne pas vous écrire, n'ayant rien de meilleur à vous dire, mais c'est un grand soulagement que d'exprimer ce qu'on pense et d'être compris même en idées générales, ce qui n'amuse pas M. de Mézy. Ce pauvre M. de Mézy, je vous assure qu'il est excellent, et qu'il a le cœur bien triste d'être avec des gens qui lui déplaisent. Mais nous sommes dans des temps où les bons sentiments ne suffisent pas pour se bien conduire, et où la morale dit, comme le Christ à ses disciples : Celui qui aime sa vie ne peut pas me suivre. C'est un grand malheur que les temps où il faut une grande énergie pour être simplement honnête, mais nous y sommes et il faut songer à cela dans votre éducation des filles, car il faut les préparer à de fortes épreuves. Voilà que j'ai regret de ce que j'ai dit sur monsieur votre fils, car j'aurais bien envie de le revoir, et vous, cela va sans dire ! Mais quand l'espérer? Au moins, aimez-moi un peu en attendant.
A Madame la comtesse de Castellane.
Paris, 15 février 1821 .
Chère amie, pourquoi donc ne m'écrivezvous plus? Y aurait-il eu dans mes lettres quelque chose qui vous aurait déplu ? Il vaudrait mieux le dire; on ne peut pas écrire sans réponse, car alors on ne sent plus la sympathie pour se dire des choses intimes. Depuis que je ne vous ai écrit, j'ai eu un grand ennui domestique, c'est la trahison de deux de mes gens qui étaient placés chez moi par la police et qui ont porté mes papiers et ceux de Victor à M. Mounier*. C'est un spectacle si trisle que la corruption des classes inférieures et le travail du gouvernement; cela inspire tant d'indignation et de pitié sur la nature humaine
1. Le baron Mounicrélait sous-secrétaire d'État du ministère de Vlntérieur,
que cela m'a beaucoup troublée et attristée.
D'un autre côté, cependant, Victor a parlé comme un ange à la Chambre des pairs; il a emporté la mise en liberté de Fabvier *, el cela m'a procuré une des joies les plus vives que j'aie pu ressentir. Sa position est doublée dans la Chambre des pairs depuis cette année-ci, et c'est un succès de conscience, le seul dont on puisse faire cas dans nos temps. La Chambre des pairs donne un beau spectacle d'impartialité et de conscience, et en exceptant trente ou quarante personnes, les ultras de cette Chambre se font honneur et méritent l'estime, môme de leurs adversaires. Il n'en est pas de même à la Chambre des députés, c'est une averse de fureurs, et chacun dit que cela ne peut pas durer, et qu'il ne faut qu'un mot pour transformer la guerre de paroles en une guerre de faits. M. Mole a été bien dans ce procès, mais il y a plus de quinze jours que je ne l'ai vu à cause de la rougeole d'Alphonse. Depuis que nous ne nous disputons plus, nous sommes tout à fait rentrés dans la relation de simples
1. Le colonel Fabvier, plus tard général, accusé dans le procès jugé à la Chambre des pairs.
LETTRES DE LA DUCHESSE DE BROGLIEi 89
connaissances, et je lui importe beaucoup moins qu'autrefois. Parlez-moi avec confiance, car sans confiance, notre amitié perdrait tout son charme. Chère amie, je vous regrette bien; j'éprouve une sorte d'ennui depuis quelque temps; la politique est si triste que cela ôte même son intérêt; je vois peu de monde, et son importance diminue chaque jour à mes yeux; les succès de figure, et même d'esprit, me deviennent assez indifférents. Une sorte d'insouciance est en moi, et j'aurais besoin qu'un autre me remontât. Depuis cette trahison de mes gens, j'ai été obligée de cesser le journal que j'écrivais puisque je ne me soucie pas de l'écrire pour le bon plaisir de M. Mounier.
C'était une occupation qui m'intéressait beaucoup, et qui me donnait une raison pour observer que je n'ai plus. Je n'ai encore remplacé cette occupation par rien ; ainsi je suis dans un intervalle d'apathie, et j'aurais besoin d'une amitié comme la vôtre pour me remonter. Cela tient aussi à mon état de grossesse qui me produit toujours cet effet.
Eh bien, nous avons acheté une maison en face de la nôtre dans la rue de l'Université;
ne me dites rien contre, chère, à présent que cela est fait.
Madame de Saint-Aulaîre est en Angleterre, mais elle va revenir. Beaucoup de gens croient la maladie de M. Decazes une farce; à quoi cela nous mènera-t-il? Je ne sais; y a-t-il quelque chose qui puisse nous mener à bien?
On dit positivement la duchesse d'Angoulême grosse; madame la duchesse de Berry n'en rit qu'à moitié. M. de Mézy est effrayé des ultras, il prend le mors aux dents, et s'exprime presque comme nous. La partie du ministère Pasquier est aussi effrayée, mais on dit que M. de Serre trahit ses collègues et se lie à l'extrême droite. M. de Montlosier va imprimer un livre ; il est plus fou que jamais.
Adieu, chère amie, écrivez-moi donc, pourriez-vous m'oublier? Non, je ne le crois pas, car je vous aime trop pour que cela se puisse.
A M. W. Wilberforce, à Londres ^
Paris, 3 octobre 1821.
Je suis bien reconnaissante, Monsieur, de la lettre que vous m'avez écrite, j'ai un double plaisir à voir le général Macaulay, d'abord pour son mérite personnel, et puis pour l'avantage qu'il a d'être lié avec vous. J'espère que vous me croirez incapable de jamais oublier les bontés que vous m'avez témoignées, et l'avantage que j'ai eu de vous voir quelquefois en Angleterre; ce sont des souvenirs qui ne s'effaceront jamais de ma mémoire. — Mon-** mari a un bien vif désir de contribuer en quelque sorte à la noble entreprise que vous avez faite, d'abolir entièrement cet horrible
1. Membre du parlement d'Angleterre, célèbre par l'influence qu'il exerça pour l'abolition de la traite des noirs et de l'esclayage.
commerce des noirs. Malheureusement M. Macaulay vous aura dit toutes les difficultés que nous rencontrons ici. Il y en a certainement dans la mauvaise volonté du gouvernement; mais les plus grandes se trouvent peut-être dans l'indifférence du public à cet égard, et dans un fort préjugé national contre tout ce qui nous vient de rAngleterre."^ Le Gouvernement ne met pas de zèle à détruire cet infâme trafic, mais l'opinion publique (si elle était forte) obtiendrait facilement victoire sur un sujet qui ne choque au fond l'intérêt personnel d'aucun des membres du Gouvernement. Celte indifiference du public tient à deux causes, d'abord à ce que malheureusement on est tellement préoccupé des intérêts momentanés du pays, qu'on n'a pas le temps de s'occuper des questions d'humanité générale, ensuite à ce qu'on a de la jalousie et de la méfiance de tout ce qui arrive d'Angleterre.
Les événements de la Grèce contribuent malheureusement à fortifier les préjugés nationaux contre les Anglais, et par conséquent nuisent beaucoup à la nécessité de l'abolition de la traite des nègres. Un des dictons les plus
vulgaires des esprits peu éclairés, c'est de dire que les Anglais ont aboli la traite par intérêt personnel ; et il est facile de répondre à cette niaiserie-là; mais on est plus embarrassé de répondre quand on vient vous dire : « Vous voyez bien que les Anglais agissent par intérêt et non par humanité, puisque dans une cause où la religion, l'humanité, les lumières de la civilisation sont au plus haut point intéressées, ils sacrifient toutes ces considérations à leurs intérêts commerciaux ; comment pouvons-nous croire à leur zèle pour les noirs, quand ils ne montrent aucune compassion pour des chrétiens massacrés par les Turcs? » 11 est certain que la conduite des agents du gouvernement anglais prête à ces reproches. Je sais qu'on peut dire que les mêmes hommes qui ont travaillé à l'abolition de la traite des nègres, s'intéressent encore aujourd'hui aux malheureux Grecs et s'affligent de la conduite du gouvernement à leur égard; mais les préjugés n'écoutent pas les raisonnements et ne s en tiennent qu'aux grands traits qui frappent les gens. Cependant mon mari est bien loin de renoncer à faire des efforts pour une si noble
cause. Il a prié M. Macaulay de lui faire donner connaissance de la pétition qui doit être faite, et d'obtenir que cette pétition fût rédigée en termes modérés. La mauvaise rédaction de la pétition a beaucoup nui à son succès l'année dernière; de plus, on n'avait prévenu personne, ce qui fait que la discussion n'a pas eu lieu comme elle aurait pu l'avoir. En attendant l'arrivée de cette pétition, mon mari sondera les personnes de son opinion, siégeant avec lui à la Chambre des pairs, et s'il trouvait qu'on fût disposé à le soutenir, il en prendrait occasion pour faire une motion pour demander une loi pénale contre ceux qui font la traite. Si, au contraire, il ne se trouve pas sufBsam-» ment soutenu pour faire une motion, il engagera toujours la discussion à propos de la pétition, et il demandera dans la discussion une loi pénale, au lieu d'en faire l'objet d'une motion particulière. Voilà tout ce qu'il croit pou* voir faire maintenant, mais il vous prie de lui faire parvenir les faits qui sont venus à votre connaissance sur la continuation de la traite depuis Tannée dernière. Il s'en servira pour appuyer sa demande d'une loi pénale;
il croit aussi qu'il sera très bien fait de répandre dans le public tous les détails sur les cruautés exercées envers les noirs; peut-être parviendra-t-on ainsi à réveiller l'opinion sur ce sujet. Je suis trop heureuse, Monsieur, de cette occasion qui me permet de témoigner tout le respect et l'admiration que je ressens pour votre caractère.
A Madame Anisson du Petron,
Cauterets, ce 6 août 1822.
Chère Sophie, je suis désolée du malentendu qui m'a empêché de te voir, et qui m'a fait paraître si mal élevée pour toi. Je t'ai écrit un petit billet pour te l'expliquer et, m'en allant, je ne sais si tu l'as reçu; en tout cas, pardonne-moi, chère amie, et crois que c'est un grand chagrin pour moi de ne t'avoir pas vue avant de partir. Mon voyage s'est très bien
passé, je ne suis pas malade du tout, mais obligée encore à rester quelques jours couchée, ce qui me gène pour écrire. Je ne jouirai guère des Pyrénées, ne pouvant pas monter à cheval. Nous avons eu quelques jours d'un temps superbe. Il y a ici madame de Saint- Aulaire*, madame de Gramont, M, Villemain, le duc de LavaP, et puis nombre de gens inconnus à moi. Le duc de Laval est fort diplomate sur l'Espagne ; cependant il dit qu'on y est très unanime et que la conlrcrévolution y est impossible; mais qu'ils n'ont nulle idée raisonnable en politique, ce que je crois aisément. Nous avons eu ici, à ce qu'on prétend, un tremblement de terre, mais pas bien effrayant, puisque la moitié de Cauterets ne s'en est pas douté; j'ai senti branler la maison comme lorsqu'une grosse voiture passe dans la rue, et j'aurais voulu après recourir après l'émotion que j'aurais dû avoir d'un tremblement de terre, mais c'était trop tard.
1. La comtesse de Saint-Aulaire, femme du oomte de Saint- Aulaire, pair de France et ambassadeur.
2. Le duc de Laval-Montmorency, ambast^adeur à Madrid, puis à Rome et à Londres sous la Restauration.
Il y avait ici aussi madame de Mellernich, très bonne femme et bien malheureuse par la perte de deux filles; elle m'a touché le cœur, quoique certes ce nom ne me plaise guère. Il n'est bruit à Vienne que d'un paysan qui fait des miracles et qui a guéri merveilleusement au Nom de Jésus-Christ une princesse Schwartzenberg, le prince royal de Bavière, etc.
Adrien * est touché de ces guérisons aristocratiques parce que jusqu'aujourd'hui les miracles n'opéraient que sur des gens de rien. J'ai vu les lettres qui racontent ces miracles, cela est au moins fort singulier; -ensuite il y a tant de mensonges dans le monde qu'il faut fortement se défier. Je crains plus que je ne cherche les faits surnaturels, et je crois qu'à moins que le fait fût si patent qu'on ne pût discuter, il nuit plus qu'il ne sert à notre croyance religieuse. Adieu, chère amie, racontemoi ce que tu fais, ce que tu penses, et ne doute jamais de mon affection la plus sincère. Parle-moi de Rrosper ; pardon encore mille fois de ce malentendu.