‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 111 sur 246 · CXXIV.— A Madame la marquise d'Aumont · texte numérisé non relu

CXXIV.— A Madame la marquise d'Aumont

Sur la mort de madame le Maître, sœur Catherine de Saint-JeaD, qui mourut à Port-Royal- des-Cbamps, le 22 janvier 4654.

^3 janvier 4654.

Ma très-chère sœur, Notre chère sœur a donné charge à M. de la Place * de vous assurer qu'elle mou roi t votre trèshumble servante, et dans la reconnoissance de tous les biens que vous avez faits à la Maison et que vous y faites tous les jours. M. de la Place écrit cela à M. Singlin. Je n'ose vous aller voir^ ma chère sœur^ de peur de vous attendrir vous-même plutôt que moi qui suis moins sensible. Ce sera après le service^ qui se terminera après les vigiles qu^on dira en suite de vêpres. Je ne me trouve point mal^ sinon qu'on est un peu effrayé et étonné d^entendre la voix de Dieu qui nous parle en ces occasions. ^

GXXV.^A Monsieur Amauld.

Pour le remercier de la lettre qu*il lui avait écrite sur la mort de madame le Maître, sœur Catherine de Saint-Jean*.

25 janvier 4651. tk^

Mon très-cher père^ Je vous remercie très-humblement

1 Le docteur Amauld, qui assista madame le Maitre dans cette dernière maladie, ainsi que M. {de Sacv, 6ls de cette dame^ qui avait été fait prêtre aux quatre-temps de Tavent 4649.

« Voyez cette lettre [Mém. d'UtrecM, t. 111, p. 356)^ ^3 janvier 4651.

182 LITTUS DE LÀ MÊME AttlfiS.

d'ayoir voulu réparer si ayaniageusement la perte que nous arons faite de n^avoir pu rendre les derniers dcfYoirs à ma chère sœur, et d'avoir été privée de ses dernières paroles. Ce que vous prenez la peine de nous rapporter nous donne un grand sujet de croire que Dieu étoit véritaUemeut dans son cœur, et que c'étoit lui qui metloit en sa bouche les paroles qu'elle disoit, et qu'il a voulu qu'elle ait dites pour notre oon* solation, car elle n'avoit pas accoutumô de manifester ses bons sentimens, elles lesienoit plutôt cachés en elle-même; mais Dieu a voulu faire voir qu'elle avoit un trésor au dedans, qu'elle a conservé avec d'autant plus de sûreté qu'elle Ta moins découvert.

J'ai une grande consolation qu'elle ait reçu une seconde fbisle saint viatique, si proche de sa Tm, et lorsqu'elle étoit déjà toute séparée du monde et attachée à Dieu seul. H. Singtin nous avoit donné charge de regarder dans le rituel de Paris nouvellement imprimé ce qu'il ordonne là-dessus. Nous avons extrait l'article que je vous envoie, qui vous confirmera dans ce que vous avez fait, et vous donnera liberté de le faire encore plus souvent une autre fois.

Nous avons donné votre lettre à mon frère \ après en avoir retenu copie. Il l'enverra à M. d'Angers •. 11 appréhende beaucoup, et nous avec lui, l'excès de sa douleur, tant pour sa tendresse, qui est extrême, que pour être seul et sans conso^ lation au dehors, ni peut-être au dedans de lui-même. S'il plaisoit à Dieu qu'il prit cette affliction comme il faut, elle lui ouvriroit les yeux pour connoltre ce que Dieu demande de lui, et pour trouver son repos et son salut fout ensemble.

Nous sommes ici dans les alarmes de la maladie de madame d'Aumont, qui se rend fort fâcheuse depuis hier. Je le mande à M. Singlin, qui se résoudra de revenir, comme je croîs. Ces Y>yages si fréquens le travaillent beaucoup; Dieu sera son soutien, s'il lui plaît.

Je salue très-humblement mon neveu de Sacy, et avec votre permission mon neveu le Maitre, et de Vallemont. Mon

* Araauld dWndilly. * Heari Arnauld. 11 afait été «4cré évéque d'Asgers le 29 juia 1 650.

CXXVl.— A UNE RSUG1BU8E DB PORT-ROYAL. 183

neveu de SaioUElme est venu céans au service^ et puis il s'enfuit sans voir personne ^ Je suis» mon très-cher frère^ entièrement à vous.

ttJULVi.— ▲ m» religieuse de Pori-Rojal.

Elle loue.rinlérétqiiVle a pris à la grâce qu'on a faite à sa sœur. Comment elle se doit acquitter de Toffice divha, et pratiquer Tobéissance et la charité envers le procbaia.

2 mars 1651.

Ma très-chère sœur. Vous avez raison de vous intéresser dans la grâce que Ton a faite à ma sœur N., et de prendre sujet d'en être plus reconnoissante envers Dieu, et plus affectionnée à la religion. C'est en cette manière qu'il faut prendre les int4» rets de nos proches, et estimer qu'on nous fait à nous-même tout le bien qu'on leur fait. Vous êtes aussi entrée dans notre sentiment en ne lui écrivant pas, et en trouvant bon qu'elle vous traitât de même. Priez Dieu qu'il vous fasse la grâce de vous voir en lui, et de vous aimer par l'esprit de la grâce, qui vous unit plus étroitement par une même profession, que par une même origine.

Je crois, ma chère sœur, que ce saint temps voua aura renouvelée dans vos devoirs. Vous savez que la règle dit qu'il faut effacer ses négligences ordinaires, surtout en ce qui regarde rofûce divin. 11 faut aller ponctuellement dès le premier son de la cloche, afln d'avoir le temps de se réveiller auparavant, et d'attirer la grâce de Dieu pour le bien dire. Il faut encore faire les cérémonies soigneusement et respectueusement, comme étant en la présence de Dieu, et parlant à Dieu même, qne nous honorons par la posture extérieure *au tant que par l'attention de l'esprit. Pour ce qui est de l'endormissement, c'est une infirmité naturelle où il n'y a peut-être point de faute* Si vous en remarques, excitez-vous en vous tenant en une' contenance qui résiste au sommeil; et s'il vous emporte malgré vous, ce sera un sujet d'humiliation, et non pas un péché.

A Us étaient fils de madame le Maître. — M. de Séricourt était mort le 4 octobre 4650, V. p. SO.

Tespère aussi, ma chère sœur^ que tous vous exercerez ausâ davantage à l'obéissance ^ns réplique et à la charité vers les malades^ en les servant aussi soigneusement que vous feries Jésus-Christ méme^ car il les met en sa place. U ne faut jamais juger de celles qui ont du mal, puisqu*i)i^ est obligé de les croire, et c^est une dureté el un orgueil de penser le contraire, et encore plus d'oser dire à d'autres ce qu'aiM pensé. U n'y a rien qui déplaise plus à Dieu que de parler àa désavafitege du prochain^ ni rien qui nous rende plus indignes qail ait pitié de nous; comme^ au contraire, ceux qui excusent ses défauts dans leur cœur, et qui les couvrent du silence en n'en parlant jamais (si ce n'est à ceux qui les doivent savoir)^ méritent que Dieu couvre les leurs par sa miséricorde, puisqu'il a dit^ que 4e telle mesure que nous mesurerons les autres il nous mesurera aussi.

Ce doit donc être les deux principaux points sur quoi vous devez examiner votre conscience lorsque vous voulez vous^ confesser : i"* comme vous vous êtes acquittée du saint office, de Toraison, et des fréquentes aspirations qu'on doit faire vers Dieu durant la journée^ comme il est dit dans les Constitutions; V comme vous avez agi vers le prochain, et principalement si vous avez retiré votre esprit de la vue de ses fautes, en priant Dieu qu'il leur fasse la grâce de s'en corriger, avec autant d'affection que vous désirez la correction des vôtres. U n'y a point de voie plus efficace pour obtenir de Dieu qu'il vous délivre de vos imperfections, que de vouloir en délivrer les autres s'il étoit en votre pouvoir, au lieu que l'on se plaît quelquefois à les remarquer et à les apprendre aux autres, qui est un très-grand mal, et que je crois que vous ne voudriez pas faire.

M. Singlin me fit Thonneur de me dire avant que j'eusse reçu votre lettre, qu'il vous avoit vue, et qu'il vous avoit trouvée toute pleine de bonne volonté. Vous voyez comme Dieu a soin de vous, de vous avoir fait parler à lui sans l'avoir demandé. C'est bien tait de préférer toujours les autres à soi en ces rencontres, comme la sainte Cananée d'aujourd'hui» qui ne demandoit que des miettes. Les âmes qui se contentent des moindres secours et des moindres assistances. Dieu les leur

GXXVII.— A MADfelfdlSELIJS PASCAL. 185

rend aussi utiles que les plus grandes. Je vous supplie^ ma chère sœur, de demeurer toujours dans ce sentiment que rien ne TOUS est dû, et de recevoir tout le bien qui vous arrivera ^mme une grflce. C'est cç que dit la règle^ qu'il se faut contenter de toute viUlé et extrémité. Nous voici bientôt à la fête de saint Benoit ^ où Ton nous recommence la règle^ afin que l'intere^ion <kr^ saint nous la fasse mieux pratiquer. Je suis, ma très-chère sœur, entièrement à vous.

CSULVU.— A Mademoiselle Pascal. »

Sur TéUt des personnes retenues dnns le monde malgré elles.

Mars 4 654 .

L'élat de suspension où sont les personnes qui sont retenue dans le monde malgré elles, dans le désir qu'elles ont de n'être qu'à Dieu, ressemble à celui des âmes qui étant sorties de leur corps ne peuvent plus aimer ni désirer que Dieu, et qui pourtant ne le possèdent pas encore; c'est pourquoi je crois que leurs prières pour les morts sont fort agréables à Dieu.

Je ne vous dis rien de notre mère*, parce qu'elle est aussi véritablement vôtre que si vous y étiez déjà. C'est l'avantage qu'il 7 a que tout est réel devant Dieu de ce qui est dans le cœur de ceux qui l'aiment. Soyons de ce nombre, ma chère sœur, et ayons gravé dans l'esprit les paroles que notre défunte * avoit à la bouche peu de temps avant que d'exph*er : a Heureux qui n'est qu'à Dieu, qui de Dieu se contente ! i»

GXXVIII.— A MademoUelle Pascal.

C'est un avantage d'être éproayé.

4«'aortH654.

Je ne suis pas fâchée que le monde tente cette personne; il fait ce que la maison où elle désire entrer seroit obligée de faire ; car la règle leur ordonne d'éprouver beaucoup ceux qui se présentent, et de le faire par des rebuts et des injures ; au lieu

> Cette fête éuil alors le 24 mars.

* La mère Angélique. «

* Madame le Maître.

186 LKITMS DS LA MARE AGSiS.

que le monde tente par des attraits et des douceui'S, parce que n'ayant rien de solide il ne peut agir dans Tàme mais dans les sens; au lieu que la grâce a le pouvoir de s'insinuer dans le fond du cœur, et elle y établit son règne avec une si forte suavité qu'elle surmonte les peines du dehors, et n'est point ébranlée par les contradictions qu'on lui tait.

GXXa.— A Mademoiselle Pascal.

Persévérer dans le bien qn*on a enlrepris.

29 amril 4651.

Vous avez de l'engagement vers cette personne, puisque vous avez commencé de la servir; c est pourquoi vous devez vous mettre en peine de chercher une commodité pour faire ce qu'elle désire. Pensez-y, je vous en supplie, afin qu'on puisse la soulager si elle en a besoin. Ménagez cela comme vous pourrez. L'Ecriture dit que le juste vit de ses inventions. Il n^ a personne qui n'en ait pour les choses qu'elle affectionne; mais celles qui regardent le bien réussissent plus difficilement, parce que Dieu veut qu'on exerce la patience.

CXXX.— A MademoiseUe PascaL Sur le mystère de la mort de Notre-Seigneur Jésut-Chrisl.

20 mat 4654.

J'ai tiré pour vous le mystère de la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Je vous dirai qu'il m'est échu le même mystère, ce qui m'a donné pensée que celui-ci enferme tous les autres qui l'ont précédé, puisqu'ils se dévoient tous terminer à cette mort adorable qui devoit seule opérer la rédemption du monde. De même dans une âme, tous les bons désirs, les bons mouvemens et les bonnes actions que Dieu lui fait faire n'ont point leur perfection et ne contribuent point à leur salut jusqu'à ce qu'ils soient arrivés à ce point d'opérer la mort de la volonté qui s'anéantit heureusement dans celle de Dieu; après quoi la résurrection ne peut manquer de suivre^ qui donne la vie immortelle à cette âme qui a renoncé au principe de la mort spirituelle, qui est la volonté propre. Tâchons donc, ma

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