‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 124 sur 246 · CLI.— A une Religieuse de Port-RoyaL · texte numérisé non relu

CLI.— A une Religieuse de Port-RoyaL

Considérations pour passer utilement le temps de la naissance

de Jésus-Christ.

i janvier 4652.

Ma chère sœur. J'ai long-temps retardé à répondre à votre lettre, ne voyant rien qui pressât. Je me suis acquittée de ce que vous avez désiré de moi, qui étoit de remercier M.Singlin de la charité qu'il a pour vous. Ce vous est une marque, ma chère sœur, que Dieu vous aime et qu'il ne méprise point votre petitesse ; au contraire, si elle vous conduit à Phumilité, il vous préférera à ceux à qui il a donné plus de talens de nature et de grâce, s'ils sont moins humbles que vous.

Je crois que votre dévotion sera augmentée pendant ces saints jours ; mais il faut bien prendre garde de la conserver, car c'est un défaut assez ordinaire, qu'après s'être bien préparé pour célébrer les fêtes, quand elles sont passées, on se ralentit ; de sorte qu'au lieu qu'on devroit avoir profité de la grâce des mystères, on se trouve aussi sèche qu'auparavant, pai*ce qu'on amis ses richesses, comme dit TÉcriture-Sainte, dans un sac percé, c'est-à-dire, dans un cœur qui se répand par les pensées et par les paroles inutiles. Il faut donc se proposer de persévérer dans la même retenue, dans le même silence, et dans un aussi grand recueillement tout du long de cette quarantaine, que vous avez tâché d'avoir le s^iint jour de la nais-

eu. — A INE RELIGIErSE DE PORT-ROTAL. 219

sance de Jésus-Christ; car il ne s'est pas manifesté à nous ce jour-là pour se retirer aussitôt^ mais pour demeurer avec nous non seulement plusieurs heures, mais quarante jours; et nous au contraire^ nous croyons avoir assez fait de Favoir honoré ce jour-là et tout au plus pendant l'octave, et puis nous n'y pensons plus. Jésus-Christ prolonge la grâce de ses mystères, afin de nous donner le temps d'en recueillir le fruit avec plus d'abondance ; et nous sommes si misérables que de nous lasser de nous approcher de lui pour recevoir ses divines influences. J'espère, ma chère sœur, que vous ne ferez pas ainsi, et que vous ne manquerez point, durant cette quarantaine, de faire votre demeure intérieure dans la grotte de Bethléem pour adorer tout ce que Jésus-Christ y fait pour notre salut, tous ses mouvemens intérieurs vers son Père éternel, les affections de sa charité vers les hommes, les larmes qu'il répand par la compassion qu'il a de nos maux, le froid qu'il endure, et le rabaissement extrême où il se réduit pour satisfaire à notre orgueil. Vous vous entretiendrez aussi de ce qu'ont dit les anges en cette fêle : Gloire à Dieu au lieu trii-haut, et paix $ur la terre atu: hommes de bonne volonté. Us nous ont appris à commencer toutes nos prières par l'action de grâces, afin de mériter d'avoir accès auprès de Dieu; car telle personne qui ne mérite pas de rien demander à Dieu, (parce qu'elle use mal des dons qu'il lui fait), ne sera pas néanmoins rejetée de lui lorsqu'elle se présentera pour lui rendre grâces, parce que Dieu est jaloux de sa gloire, et il regarde toujours de bon œil ceux qui ont du ressentiment de ses bienfaits. Et comme la naissance du flls de Dieu étoit inconnue aux hommes, les anges ne purent souffrir que cet état si prodigieux de l'amour de Jésus-Christ demeurât sans reconnoissance ; c'est pourquoi ils ont été les premiers à publier sa gloire, ensuite de quoi ils annoncent la paix aux hommes de bonne tolonté. Cette paix est un don précieux de la grâce de Jésus-Christ naissant, puisque c'est la réconciliation de l'homme avec Dieu, par le moyen de la bonne volonté que Dieu leur donne en les délivrant de la servitude de leur propre volonté, qui est toujours mauvaise et opposée à celle de Dieu, et qui est comme le cœur de pierre, au lieu que la bonne volonté est le cœur nouveau.

et ce cœur de chair dont parle rÉcriture, qui reçoit les impressions et les mouvemens de la grâce. Je tous supplie, ma chère sœur^ de le demander à Dieu pour moi^ comme je fais pour TOUS, qui suis.

Ma très-chère sœur, Votre très-humble et très-affectionnée sœur et serrante.

Sœur ÂGNfis DE Saint-Paul, R«« ind.

GLU. —A Mademoiselle Perdreau, à Bloi«.

Sur le retardement de ceUe demoiselle à venir à Porl-Royal, et sur un vœo qu*elle avait fait, au sujet duquel elfe avait demandé conseil.

De Port- Royal, 4 0 janvier 4 652 .

Ma très-chère sœur. Nous avons reçu vos lettres du 6 de ce mois; je me hftte d'y répondre pour vous tirer de la peine où TOUS êtes, de peur de perdre votre place, à cause du retardement que vous faites de venir ici. Je vous dirai, ma chère sœur, que vous ne devez point avoir cette crainte^ puisque le sujet qui vous arrête est légitime. Au contraire, vous auriez tort de vous présenter, et ce seroit résister à la providence de Dieu qui fait naiire cet empêchement, n'y ayant point d'apparence que vous quittiez monsieur votre frère en l'état où il est, et même étant sur le point de prendre une résolution pour son salut, à quoi il y a apparence qu'il n'auroit pas peutêtre pensé sans cette maladie ; c'est pourquoi vous ne vous en devez pas ennuyer, et elle servira aussi pour voussé|>arer des emplois que vous aviez, ce qui fera qu'on vous regrettera moins, car je crois que vous ne faites plus qu'assister monsieur votre frère et lui tenir compagnie.

Enfin tout ce que Dieu ordonne est toujours avantageux quand nous le recevons de sa main avec autant de soumission et de joie que s'il étoit plus favorable à nos desseins ; comme a fait la sainte Vierge en ce temps où elle quitte son pays pour aller en Bethléem, se laissant conduire à Dieu, ou plutôt aux hommes qui lui commandoient ; et ce qui sembloit si peu convenable, étant proche d'enfanter le fils de Dieu, c'étoit ce qui devoit être selon le dessein du Père éternel qui vouloit cacher cette naissance admirable, et pour cela il fit aller sa sainte

GLIU.— A MADAME d'aUMONT. 2^1

mère dans une grotte qu'elle ne choisit pas, mais la prit par nécessité; pour nous apprendre à accepter tout ce^qui nous arriye^ qui n'est jamais casuel à l'égard de Dieu^ puisqull ne tombe pas un de nos cheveux sans son ordre.

Pour ce qui est du vœu d'obéissance que vous avez fait à monsieur le tliéologal^ vous y êtes obligée pendant que vous demeurez dans Télat où vous êtes ; mais étant appelée de Dieu à la religion qui est un état plus parfait et qui enferme une obéissance plus étroite, ce n'est pas blesser votre vœu, mais plutôt le perfectionner de tous faire religieuse. Je ne vous dis pas cela de moi-même^ mais après avoir consulté des personnes en qui vous devez avoir créance. D'ailleurs vous avez un avantage^ qui est que monsieur le théologal n'im prouve pas votre dessein, H veut seulement n'y prendre point de part, c'est pourquoi vous lui devez obéir en ne lui en parlant point.

Notre mère a reçu votre lettre qu'elle a eue fort agréable, elle vous assure de sa charité. Madame d^Aumont est allée à la campagne pour quelques jours^ c'est le sujet pourquoi elle ne vous écrit pas; ce sera pour le premier ordinaire. Je finis, ma chère sœur, en vous assurant que je suis de tout mon cœur en l'amour de Jésus-Christ, Ma très-chère sœur,

Votre très-humble et très-affectionnée servante,

Sœur Catherine Agnès de Saint-Paul, R»« ind.

GLIU.— A Madame d'Anmont, à Port-Royal-des-Champs.

Elle la remercie des nouvelles qu*elle lui ayait données de son voyage à Port-Roy al-des-Cbamps avec la mère Angélique.

Samedi matin ^Z janvier (4652).

Ma très-chère sœur. Je ne saurois assez tous remercier, comme je fais très-humblement, du témoignage de votre bonté, de vous être rendue présente à nous sitôt après votre absence, par celle que vous m'avez fait Thonneur de m'écrire. Vous nous avez tirées d'une grande peine en nous mandant que le voyage a été heureux, car nous ne savions ce qui arriveroit d'un temps si rigoureux, et d'être partie plus tard d'une heure

2^ LËÏtRBS DE LA MÈRE AGNES.

et demie que Ton n'avoii délibéré. Il ne nous reste que la crainte du mal de gorge de notre mèreS 6t de votre rhume que la saison favorise extrêmement. Je vous recommande et vous supplié de vous chauffer d'importance. Vous êtes en lieu où le bois ne manque pan, et où les cheminées ne fument point Le froid fait un grand progrès, ce qui m'a fait établir auprès de notre feu, où je fais toutes mes affaires de parler et d'écrire. Pour ma médecine, elle est transférée à l'autre semaine, au cas qu'il fasse un temps plus bénin. J'appréhende votre voyage de Gif*, car il me semble que les chemins sont fâcheux, et il y aura bien des neiges; mais il se fait pour une si bonne fin, que Dieu en sera le protecteur s'il lui plait, et vous ramènera cum pace^ scUule et gaudio ad propria. Celles que vous avez laissées affligées' ont offert leur sacrifice à Dieu avec plénitude de cœur, et n'en ont point fait plus mauvaise mine ; au contraire la petite en est plus sage, je dis ma sœur Marie Angélique de Sainte-Anne, la charité du prochain s'étant répandue dans nos cœurs, pour prendre part à la joie des cinquante-quatre personnes qui revoyoient leur étoile qui les doit conduire à Jésus-Christ.

La mère Marie des Anges ^ et les sœurs que vous honorez de votre souvenir, sont vos très-humbles servantes. Elles vous rendent mille grâces de votre bonté pour elles, dont vous leur rendez des témoignages continuels. Elles prennent part comme moi à la joie que vous avez eue d'embrasser ma sœur Marie-Dorothée *, et nous désirons présentement qu'elle tienne la place de toutes celles qui vous aiment et vous honorent ici, afin qu'aux champs et à la ville vous ayez quelqu'un qui vous soit entièrement acquis. La petite se porte bien. Dieu merci. Je la trouvai hier étudiant avec l'applaudissement de ma sœur Hélène, qui s'en louoit fort, et de ce qu'elle avoit appris trois articles de son catéchisme; elle me fit ca-

< La mère Angélique.

* Madame d'Aumont avait, à Gif, une sœur appelée la mère de Sain^ Maur de Chiveroy. V. p. 4 38.

* Les religieuses de Port-Royal de Paris. ^ La mère Marie des Anges Suireau.

* Sœur Blarie-Dorothée de riDcamation le Conte.

CUV. — A La âCBUR MARIE CHARLOTTE DE S^'-CLAIRE. ^23

resse. Pour ce qui est de voire cheminée^ il vaut mieux se taire que de parler. L'on travaille à celle de notre mère.

CUV.— 'A la sœnr Marie-Charlotte de Sainte-Claire

Amanld d'Andilly.

La paii el la joie nous soot nécessaires dans le service de Dieu.

Vendredi 4 9 janvier (1 652).

Ma très-chère sœur^ J'ai longtemps tardé à vous remercier comme je fais de tout mon cœur, de la part que vous m'avez donnée au beau sermon que M. Singlin vous flt devant Noël^ et aux dispositions qu'il avoit opérées en vous^ dont je suis bien édifiée; car c'est entendre le sermon comme il faut que de donner lieu à la divine parole^ qui est comparée à une épée tranchante, de détruire en nous ce qui lui est contraire et d'y établir ce qu'elle demande de vous. Conservez bien, ma chère sœur, cette paix et cette joie dont vous avez reçu les prémices, et que vous reconnoissez être si nécessaires pour le service de Dieu. Ce sont des dons de sa grâce qui prévient notre foiblesse, qui ne se pourroit soutenir si elle n'étoit excitée par ces douceurs. Mais il les faut bien ménager si on veut qu'elles durent, car Dieu les retire aux âmes qui ne les préfèrent pas à tout le reste en mortifiant les vaines satisfactions des sens.

Je vous supplie, ma chère sœur, de demander à Dieu, pour moi, la même fidélité que je vous désire.

Je suis toute à vous.

Ma sœur Angélique^ vous salue, et vos deux autres sœurs*; priez bien Dieu pour la seconde', que Dieu achève ce qu'il a commencé.

< Sœur Aoffélique de Saint-Jean.

* La sœur Marie- Angélique de Sainie-Thérèse et la sœur Anne-Marie de Sainle-Eugénie.

* La sœur Marie-Angélique de Sainte-Thérèse, qui était rentrée à Port- Royal au mois d*octobre 4 654 •

m .'LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS.

GLV.— A la sœnr Marie-Dorothée de l'Incarnatioii le Conta.

Elle a reçu les marques de son souvenir, et remercie Dieu avec elle

des grâces qu'il lui a faites.

Samedi matin 20 janvier (4 652 •

Ma très-cbère sœur, Je ne sais qui a pu dire à notre mère^ que je me plaignois de vous que vous ne m'écriviez plusdepuis qu'elle étoit retournée^ car je n'en ai pas seulement eu la pensée ; et, ç'auroit été bien injustement, puisque voici la troisième fois que j'ai de vos nouvelles depuis ce temps-là. J*ai reçu tout ce que vous nous avez envoyé^ qui m'est une preuve que vous vous souvenez toujours de nous consoler par ces papiers qui sont admirables. Je vous renvoie le plus petit, les autres n'étant pas copiés; nous n'avons su trouver sa liaison, il est néanmoins avec le reste. Pour ce qui est de vos nouvelles particulières, maintenant qu^elies sont bonnes, je ne désire pas d'en savoir le détail, cela se fera mieux de vive voix que par écrit, afin de remercier Dieu ensemble de ce qu'il a rompu vos chaînes et vous a fait éprouver la douceur de son joug. Vous avez bien fait d'en entretenir madame d'Aumont, cela lui est utile, car elle vous croyoit inconvertible aussi bien qu'elle sur cette aversion de Port-Royal (des Cbamps). Je crois que vous l'aurez trouvée changée, son esprit esl fort adouci ; mais le naturel demeure, qui est bien supportable quand il n'y a plus d'arrêt d'esprit : le mien est le pire de tous, mais on est accoutumé de longue main à me souffrir. Tout ce que vous prenez la peine de me dire de votre état me console fort ; je prie Dieu qu'il vous continue sesmiséricordes. Madame d'Aumont m'en a parlé avec sentiment.

Elle m'a dit que vous me recommandiez les deux sœurs : je vous en sais bon gré, puisque c'est une marque de l'affection que vous avez pour elles, et une précaution |)our vêoï qui suis capable de les faire souffrir. Pour ce qui est de ma sœur Angélique, elle est si sage et si soumise que je n'ai rien à supporter

I La mère Angélique, qui «'tait venue à Porl-Roval-d es-Champs le 12 janvier \boi.

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