‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 139 sur 246 · CLXXV. — A LA SOEUR ELISABETH DE SAIlfTE-AGNÈS · texte numérisé non relu

CLXXV. — A LA SOEUR ELISABETH DE SAIlfTE-AGNÈS

GLXX¥.— A la sœur Elisabeth de Sainte-Agnès le Féron, noTice

à Port-Royal-des-'Champs*.

Elle Texhorte ^ travailler à vaincre ses répuffoances. — Heureuse oécessilé que celle qui nous vient de la part de Dieu.

Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacrement!

Ce 29 mari 1653.

Ha très-chère sœur. Je croîs bien ce que vous dites, qu'il ne fut pas en votre pouvoir de parler à rassemblée ; mais ce n'est pas une bonne excuse, puisque votre impuissance est une punition de l'adhérence que vous avez à votre inclination, qui vous domine après de telle sorte que vous n'en êtes plus maîtresse. Quand Notre-Seigneur dit que celui qui fait le pichi est serviteur du péché, est-ce a dire qu'il ne pèche plus parce qu'il est dans cette servitude? Au contraire, il est d'autant plus criminel que le péché règne davantage, parce que c'est une marque qu'il s'y est abandonné pleinement. Je dis de même, ma sœur, que la grandeur de vos répugnances vient du peu de fldélité que vous avez à les vaincre; et par conséquent au lieu de vous excuser elles vous rendent plus coupable, parce que Dieu regarde le principe, qui est le peu d'amour que vous avez pour lui, qui vous feroit vaincre votre amour-propre en des choses qui d'elles-mêmes ne sont point difficiles, et où l'on use de toutes sortes d'accommodemens pour diminuer votre peine. Je ne veux pas dire en vous alléguant ceux qui commettent de grands péchés, que vous soyez criminelle; mais vous devez reconnottre que (Test la seule miséricorde qui vous en prései*ve, et que sans elle, en suivant vos inclinations comme vous faites, vous seriez capable d'aller bien loin.

C'est ce qui vous doit faire estimer davantage la grâce de votre engagement, dont Dieu seul est l'auteur. Il est vrai que vous n'y êtes pas entrée de vous-même, mais cela ne vous oblige pas moins d'y correspondre, puisque vous avez em-

* Voy. p. 445.

brassé volontairement le conseil ^ qu'on vous en a donné, pour éviter un nnalbeur dont vous étiez menacée '. Et il n'y a point de meilleure marque de vocation que lorsque Dieu fait naître des occasions^ ou qu'il permet qu'il en arrive^ qui nous obligent d'entrer dans son service. C'est une contrainte beureuse et une nécessité favorable qui arrêtent les inconstances de notre esprit, et nous déterminent par l'autorité qui doit être absolue de la part de Dieu sur sa créature. Il est dit dans rÉvangile^ qu'un roi commanda qu'on fit entrer par force plusieurs personnes dans sa maison pour participer à son festin. Cette violence étoit une faveur, c'est pourquoi elle n'exemptoit pas de punition celui qui y entra sans sa robe nuptiale. Faites donc état, ma cbère sœur, que votre engagement s'étant fait de la sorte^ vous ne devez point considérer s'il vous est difficile ou non d'y satisfaire, mais seulement vous mettre en devoir de bien user de cette grâce et de cette conduite, sans laquelle vous seriez encore dans vos irrésolutions, ou plutôt vous n'y seriez plus^ puisqu'il auroit fallu prendre une très-malbeureuse et très-dangereuse résolution.

Et pour ne vous point flatter dans vos découragemens, qui sont de véritables ingratitudes, je vous dirai que c'est tout de même que si vous marchandiez si vous devez être chrétienne; car ce que l'on vous demande le plus ne sont que lesfondemens du christianisme, Tamour de Dieu^ la fidélité à la prière, le renoncement de votre propre volonté^ de votre curiosité, le rapport de vos actions à Dieu, le désir de lui plaire, et les violences qu'il se faut faire pour cela, sans lesquelles on ne ravira point le ciel.

Ce sont des obligations indispensables à toutes les conditions^ mais dont la pratique est sans comparaison plus difficile dans le monde que dans la religion ; et après que Dieu vous a délivrée de ce pesant joug imposé à tous les enfans d*Adam^ vous vous plaignez que le joug de Jésus-Christ qu'il a rendu si doux vous est insupportable. Dites souvent à Dieu, ma cbère sœur, ces paroles de saint Augustin : Da quod jubés, et jubé

1 De la mère Angélique.

' De sortir de PoruRojal et d*étre engagée dans le mariage.

CLlXVL— A La mère MARIB-ANGÈLIQUE ARNAIILD. *253

quod vis. Vous entendez bien cela^ et vous aurez plus de dévo-' tion à le dire en latin.

GLXXVI.— A la mère Marie-Angélique Amanld.

Sur Taffaire des religieuses des Iles d*Auxerre, qui, par le conseil de la mère Angélique, sVtaient soustraites k la juridiction des moines de Clteaux.

Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacremcnt !

Ltmdi matin (mars 4 653) .

Ma très-chère mère^ L'on dit que le roi de Pologne n'est pas mort; qu'il a été empoisonné^ mais qu'un contre-poison l'a sauvé.

H. Singlin Qt hier un sermon merveilleux. Mgr d'Auxerre s'y trouva qui en fut fort satisfait. Il vint tard^ c^est pourquoi il ne put entrer^ et tout ce qu'on put faire fut de lui donner une chaise auprès de la porte de la sacrislie. Il vint au parloir après le sermon pour remercier du secours qu'on donna à madame des Isles et apporter sa lettre. Il dit toute l'affiaire qui n'est pas telle qu'on pensoit. Le fait est tel. L'évéque qui a permis rétablissement dans Auxerre (qui fut Mgr de Meaux) y mit cette condition que les PP. de l'ordre ne les pourroient visiter sans sa permission. Mgr d'Auxerre leur défendit ensuite d'en recevoir aucun s'il n'avoit cette permission. M. de Clteaux ayant envoyé un commissaire avec une carte de visite, l'abbesse lui fit voir la lettre de défense de Mgr de Meaux, et lui dit qu'elle ne refusoit point de recevoir ses ordres le recon* noissant pour son supérieur^ mais qu'il fit donc lever la défense de l'évêque. Là-dessus il menace d'excommunication et la jette en même temps^ sans considérer que ces filles étoient liées et qu'elles ne pouvoient éviter la désobéissance de part ni d'autre.

Or, cette clause de leur établissement avait été agréée par M. de Pontigny, ayant pouvoir du chapitre général de traiter celte affaire.

Mgr de Meaux leur conseilla d'appeler à Rome de cette excommunication. Le pape commet trois évoques : Mgr de Nevers en éloit Tun. H. de Clteaux comparoit devant lui, il l'écoute.

Il étoit question ensuite d'entendre les filles sur cela. H. de Citeaux appelle comme d'abus et plaide depuis quatre ou cinq ans. Dans cet intervalle^ les filles obtiennent un bref sur lequel elles ont des lettres patentes avec les conclusions du procureurgénéral. H. le premier président, qui étoit pour lors leur ami, leur conseilla de ne point poursuivre la vérification^ parce que Tarrêt qui seroit donné sur Tappel leur en serviroit^ croyant leur affaire indubitable.il y avoit donc procès quand elles ont obtenu le bref^ mais non pas sur la juridiction qu'on ne leur a point contestée^ mais sur un appel [K)ur une excommunication injuste.

A la dernière audience, Tavocat des filles fit voir que Tappel comme d'abus n'étoit pas valable. Cela fut jugé tel. L'autre avocat dit qu'il vouloit appeler du bref. On lui répondit qu*il falloit donc appeler Mgr de Heaux qui étoit en possession depuis deux ans. Il n^a point encore été appelé, c'est pourquoi cela va bien loin. Et H. de Citeaux a reçu un coup de massue de se voir si loin de ses espérances. Hais ce qui est fâcheux, c^est qu'il a fait florès à madame de Saint-Antoine, qu'il a bénie avec grand applaudissement, ce qui l'a fait caresser à M. le premier président.

Mgr de Meaux dit que c'est un paradis que cette maison, et qu'elles sont si unies qu'il n'y en a pas une qui n'ait signé la supplique; qu'il n'y a que la considération de l'avantage des filles qui le porte à se maintenir dans leur conduite, qu'autrement il s'en tiendroit fort chargé, qu'il a employé trois semaines à y faire la visite; qu'il a de la peine à leur trouver des confesseurs; néanmoins il se trouve bien récompensé de ce qu'elles sont bonnes. Il croit que l'affaire^ ira bien, et qu'elle fera la planche à plusieurs autres pour se délivrer du joug des moines.

H. Singlin nous a dit de faire un annuel à saint Joseph pour M. de Luynes. Nous ne venions que d'achever la neuvaine de la marquise, et je n'avois point encore rien dit de l'annuel, c'est pourquoi j'ai dit qu'on le feroit pour H. de Luynes, et qu'on diroit une oraisou pour la marquise.

Je suis toute à vous, ma très-chère mère.

CLXXVll. — A MONSIEIR LE MAlTRE. ^o5

GLXXVU.— A Monsiear le Maitre.

Sur la manière humble et docile avec laquelle il avait reçu ravertissement

qu*elle lui avait donné.

t avril 4653.

Mon très-cher frère, Je vois bien que je me suis méprise en vous accusant d'avoir excédé où il n'y avoit pas sujet de le croire. Hais je vous dirai mon intention; je crus que ce n'étoit qu^un échantillon de ce que vous seriez capable de faire de vive voix, et je crus devoir prévenir cette effusion de charitéqui auroit été trop remplie d'onction; et j'ose vous dire qu'un peu de sécheresse sans dureté pourtant^ sans indifférence et sans mépris, seroit plus pardonnable que ces grands épanchemens que je m'élois figurés. Je ne me repens pas néanmoins, mon très-cher neveu, de ma pointillerie, puisqu'elle a servi à me faire connoîlre votre docilité et votre bonté, que je croyois bien être grandes envers le père et la mère, mais je ne pensois pas qu'elles s'étendissent jusqu'à ma petitesse.

Que ce m'est un avantage de vous avoir humilié, afin d'apprendre à aimer l'humiliation à votre exemple !

Ck)mme Dieu fait tout pour ses élus, il permet aussi pour leur bien tout ce qui arrive de mal. Que si nous osons espérer être de ce nombre, nous devons prendre comme un préservatif tout le blâme qu'on nous donne. Vous avez été très-ponctuel à lever une des accusations qu'on nous donne, qui est de ne tenir pas sa parole, en nous renvoyant si promptement les papiers, ce qui étoit le premier chef de votre petite lettre. Le second étoit fondé sur ce qu'on dit que les Arnauld n'estiment qu'eux-mêmes et qu'ils sont admirateurs les uns des autres. Vous avez encore réparé ce défaut en nous assurant par vous et par votre avocate' que vous ne voulez point estimer la personne dont il s'agit (ma sœur Angélique de Saint-Jean d'Andilly) pour ses qualités naturelles, et que votre charité sera discrète et sage pour ne la pas produire plus qu'il ne faut.

J'ai dévotion à ce verset : Domine an te le omne desiderium

1 La sœur Marie-Dorothée de rincamation Le Conte,

meutn, et je dis de mêine : Seigneur^ toutes mes aiTecUons sont devant vous pour les régler comme il vous plaira. Ce n'est pas^mon cher frère^que je veuille diminuer l'inclination que vous avez pour N., car certes elle le mérite bien en toute façon^ mais elle sera plus forte et plus solide quand elle se répandra moins au dehors.

Tout ceci est superflu puisque vous avez déjà tout ce que je vous désire et à quoi je vous exhorte. Hais j'ai cru ne devoir point répondre si succinctement à une si longue et si bonne lettre comme la vôtre. Je vous dirai encore pour conclusion que je ne prétends pas répandre de Thuile sur votre tête en vous donnant des louanges^ puisque vous n'avez aucune part à celle que je vous donne d'être humble et doux, n'y ayant que Dieu qui arrête votre orgueil et votre fîerlé naturelle, comme vous le reconnoissez fort bien. Pour moi j'aurois bien sujet de me plaindre de tout ce que vous me dites d'avantageux, mais il ne faut pas toujours tancer^ encore qu'on ait affaire à un esprit si docile qu'il le veut bien toujours souffrir. Priez Dieu pour moi, mon cher neveu, en suite du sermon où vous aurez bien pleuré, et ce sera de l'eau-de-vie qui allumera le feu dans votre méditation.

CLXXyin.— A la sœur Marie-Dorothée de rincamation Le Conta.

Au siijel de M Antoine le Maître; elle la remercie de s'être rendue

son avocat.

Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacrement !

Vendredi malin (4 avril) 1653.

Ma Irès-chère sœur. Je vous sais bon gré et je vous remercie de tout mon cœur, de vous être rendue l'avocate de frère Antoine». Vous avez eu à défendre une bonne cause, car certes je vois bien qu'il est innocent de la chose dont je lui avois écrit. Quand sa faute auroit élé grande, il l'auroil réparée par sa lettre qui est si bonne et si humble que rien plus , et ce qu'il vous a dit encore, qu'il aimeroit moins N.« que la

< Antoine le Maiire.

* La nœur Angélique de Saint-Jean.

GLXXIX. — ^A LA 8(Kl}R MARIE-DOROTIIÉE DK L'iNGAEN ATION. 2«H7

moindre de la maison^ si elle étoit la moins yertueuse^ c'est la meilleure marque qu'il puisse donner que son cœur est droit au regard de ses affections.

Vous avez eu raison^ ma chère sœur, de défendre la personne, car il est certain que le fond en est très-bon. Cela lui faisoit grand bien d'aller à confesse à H. Singlin ; depuis un an qu'elle n'y va plus, elle en a eu du découragement; j'espère qu'elle le verra plus à Port-Royal qu'elle ne fait ici.

Pour retourner à frère Antoine^ vous le pourrez assurer, si l'occasion s'en présente, que je suis plus édifiée de lui depuis sa faute prétendue que je n'étois auparavant. Car c'est plus d'être humble et docile comme il est, que de ne point faire de fautes. Admirez, ma chère sœur, le peu de façon qu'il y a avec ces personnes, à qui Ton peut dire tout ce qu'on veut, et qui le reçoivent avec une simplicité d'enfant. Et à nous autres il faut plus de précautions et d'adoucissemens que si l'on parloi t à des reines. Il faut tâcher de devenir comme eux, puisque cela vaut mieux que tous les avantages que nous avons dans notre condition par-dessus la leur. Je vous dirai, afin que vous ne me croyez pas trop critique, que je n'avois trouvé à redire au billet de frère Antoine que parce qu'il étoit de lui, je veux dire que c'étoit un préjuge de ce qu'il seroit capable de faire envers N. ; et il est bon d'aller au-devant de ces choses-là qui qui ne font bien à personne, et qui ont autrefois fait tort à celle-ci.

Je ne sais sw vous avez une Semaine de la Passion que j'ai trouvée dans les papiers de ma sœur Anne; je vous l'envoie pendant que H. de Sacy est en train de nous faire du bien. Je suis toute à vous, ma très-chère sœur.

GLXXIX.— A la sœur Marie-Dorothée de rincarnation Le Conte.

Au sujet de mademoiselle de Bonœil et de la sœur Philberte, que l'on envoyait à Port-Royal-des-Gbamps.

Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacrement I

Jeudi ttiatln (8 ou 16 mat 4663).

Ma très-chère sœur, M>°« d'Aumont a désiré que je vous écrivisse en faveur de M"« de Bonœil, pour vous ôter Tappré- T. I. 47

bension que vous pourrez avoir d'elle, craignant qu'elle ne soit pénible à gouverner. Elle a encore quelque petite humeur^ mais si Ton n'avoit point vu pire^ on ne s'en apercevroit pas. C'est une merveille qu'elle ait pu se résoudre à communier en ayant eu tant d'éloignement. Elle a toujours été mieux depuis, qui est une bonne marque. Elle prie beaucoup Dieu, mais c'est toujours dans un livre, n^ayant pas encore l'usage d'écouter Dieu dans le silence. Elle s'attend d'aller à tout l'office quand elle aura l'habit. J'espère qu'elle profitera plus à Port-Royal, n^ayant pas le parloir, ni Tentretien d'une sœur qui n'est pas des meilleures. H'"« d'Aumont lui a rendu de très-grands assujettissemens depuis deux mois; je ne doute pas que Dieu ne lui en sache gré, Tayant fait \\out l'amour de lui. Je me promets que vous gagnerez son cœur, et qu'avec cela vous en ferez ce que vous voudrez; vous serez secourue de ma sœur Angélique ^ qui est déjà en ses bonnes grâces. Je ne lui ai pas encore dit un mot à cette pauvre sœur, depuis qu'elle nous a quittées. Je vous supplie que je la salue dans celle-ci. En pensant à lui écrire il m'est venu en Pesprit ces paroles de saint Paul : Soit que nous vivions, soit que nom mourions, nous sommes au Seigneur. De même, soit que je lui écrive, soit que je ne lui écrive pas, je suis toute à elle; et je ne crois pas faire mal d'usurper ces paroles, puisque l'amour dont nous aimons notre prochain doit être le même amour dont nous aimons Dieu.

Ma sœur Philberte ' a été plus sage que je ne pensois; je pense qu'elle est de ces personnes que plus on leur pardonne, et pire c'est; il la faut un peu secouer pour séparer la paille d'avec le bon grain. Je me promets que cette épreuve lui servira, au moins n'y en a-l-il plus à faire après celle-ci. Je suis toute à vous, ma très-chère.

i De Saint-Jean.

* Elle élaii postulante. On la fit revenir à Paris, où elle prit Tbabit de novice le 28 août 1653. Elle s^appebit Philberte de Sainte-MaiJeleine liorelle.

Page 1