‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 145 sur 246 · CLXXXV.— A la sœnr Marie-Dorothée de llncamation Le Conte · texte numérisé non relu

CLXXXV.— A la sœnr Marie-Dorothée de llncamation Le Conte

Sur divers sujets.

4tjuilUt (4653).

Ha très-chère sœur, Il m'a lardé de ne pouvoir vous écrire plus tôt pourvous ôterropinion que vonsavez que je souffre de la douleur, ce qui n'est point du tout, mon ongle n'ayant point été arraché parce qu'il tomboil de lui-même^ et on a un peu avancé son décès en le levant avec une petite spatule, parce qu'il entretenoit de la boue dessous. Depuis qu'il est ôté, il ne laisse pas de jeter et d'être un peu dur par le bout, ce qui fait croire qu'il y a encore de la matière. Mais un sujet digne de grande compassion, c'est celui de ma sœur Marie-Madeleine de Saint- Augustin S qui est revenu au bout de sept ou huit mois qu'on lui arracha, et on lui mit hier un appareil qui lui fait des maux insupportables. La pauvre fille a -bien besoin de vos prières et de celles de nos sœurs, afin que Dieu la soutienne, car il est besoin d'un secours extraordiuaire en ces fâcheuses rencontres.

Madame d'Âumont nous a témoigné la même satisfaction à son retour que vous avez reconnue pendant qu'elle a été avec vous. Elle ne m'a fait aucune mention de l'entretien que vous avez eu ensemble, parce qu'elle sait bien que j'en tirerois avantage, je veux dire de la disposition d'esprit où vous êtes, et que je lui représente quelquefois pour désirer en elle un pareil changement que celui que Dieu a fait en vous. Je ne sais où elle prend qu'on vous laisse à cause des Messieurs : je crois que c'est ce que l'on considère le moins. II faut toujours se décharger sur quelqu'un. Pour mon sujet, ma chère sœur^

< Sujur Marie-Madeleine de Saiol-Âugustin Reuaudot. Elle est morte lelOavrU 1657.

je ne douterai jamais de voire affection à mon égards et il faut que c'ait été en riant et non pas tout à bon, que je vous aie dit que vous ne me connoissiez plus, car je suis très-^loignée de cette pensée; je croirois plutôt que tous excédez en reconnoissance, et quand vous en auriez la moitié moinSj je m'estimerois bien récompensée. Vous m'avez fait rire en me disant que vous vous êtes bien trouvée d'avoir été à confesse à M. Singlin; c'est de quoi je ne doute points quoique je n^en fasse presque plus l'expérience, y ayant plus de trois mois que je n*ai été (à confesse) à lui. Je me veux représenter que j'y ai été et qu'il m'a donné les mêmes conseils qu'à vous, car c'est de quoi j'ai très-grand besoin.

rai été bien réjouie des bonnes nouvelles que madame d'Aumont nous a dites de mademoiselle de Bonœil, et que vous nous confirmez par votre lettre. Je vous supplie de l'assurer de mon service très-humble, et que je l'aime fort chèrement; j'ai grand'pitié des maux qu'on lui a faits; Dieu lui gardoit cette pénitence quand elle seroit plus forte pour la soutenir.

Je suis métamorphosée au regard de ma sœur Marie-Angélique de Saint-Paul ; elle ne me regarde plus comme un loup, soit que j'en aie perdu les qualités , ou que ses yeux iK>îent changés en des yeux de colombe ; il reste à désirer qu'elle en ait aussi le cœur, car il est vrai en elle ce que dit saint Paul : Ce qui est charnel (c'est-à-dire en apparence) est le premier. 11 faut espérer que le spirituel et le sincère viendront après.

L'on ne nous a encore rien dit sur le sujet de vos nièces; nous n'avons garde de lâcher le pied, ayant sujet de croire que J.-C. nous les a données, et que c'est une espèce de démon qui les veut ôter. Nannette est bonne enfant, un peu grondeuse; la petite est encore folichon.

Je suis toute à vous, ma très-chère sœur, et à ma sœur Angélique '. J'embrasse ma sœur Charlotte * avec la permission de notre Hère '.

* Sœur ÀDgélioue de Saint-Jean.

* Sœur Marie-Uiarloite de Sainte-Claire, s La mère Angélique.

CLUXVh— A LA SCBUR MARIE-DOROTHEE DE L^INCARNATION. 269

CLZZXYI.— A la sœnr Marie-Dorothée de l'Incamation Le Conte.

Au sujel des lettres de la mère ÀDgélique ^ la reine de Pologne. — Elle lui témoigne son désir de la retirer des peines où elle est, et lui parle de plusieurs religieuses.

(4«'aotU 4653.)

Madame d'Autnont vous mande Tarrivée de notre mère * en bonne santé. Dieu merci^ et le succès de la visite de madame Tabbesse de Jouarre : elle a pris médecine aujourd'hui et écrit en Pologne ; ce sont bien des afTaires tout à la fois, et dont il n*y a qu'elle qui soit capable. Il ne nous est point échappé de lettres à la reine * pendant que notre mère étoit à Port-Royal ; je crains que nous ne puissions faire notre coup si aisément à présent^ parce qu'elle écrit tard. Il y a plusieurs surveillantes établies pour cela.

Pour ce qui est de vous^ ma très-chère sœur, je ne saurois vous tant plaindre que vous vous plaignez, parce que je ne m'aperçois pas de cette horrible disproportion dont vous parlez^ au moins n'est-eile pas si grande que celle d'un berger à un roi, et si elle a si bien réussi parce que Dieu le vouloit ainsi, vous n*étes pas moins assurée que Dieu veut que vous soyez en la place où Ton vous a mise. C'est pourquoi vous devez espérer que tout ira bien, au moins à l'avantage de votre âme, et je ne doute point que ce ne soit aussi avec bénédiction pour les autres. Ce qui me fait pitié de vous, ce sont les peines que vous avez eues et celles que vous avez encore, dont la plus grande c'est de ne les pouvoir dire. Je ne puis croire que vous manquiez de cette liberté avec M. Singlin; vous seriez la première de celles qui le connoissent qui n'auriez pas eu confiance de lui tout dire. Je le supplierai de vous presser là-dessus, et de vous tirer tout ce que vous avez dans Tâme. Je voudrois pouvoir voler dans votre cellule pour me prévaloir de mon ancien privilège d'avoir entrée dans votre cœur; je ne puis comprendre pour quelle raison vous avez fait ce choix, mais il

1 La mère Angélique, qui revint k Paris le jeudi 31 juillet 4653.

* Les religieuses en prenaient copie à Tinsu de la mère Angélique, qui ne s*en aperçut que Tannée suivante. Voyez ce qu*elle en écrit à M. Fieury le 3 juin et le 24 juillet 4654. LeUres, t. Il, p. 504 et 516.

vaut mieux que je le possède sans mérite^ afin que j'en use avec plus d'humilité. Je vous donne ma parole, ma chère sœur, autant que j'en puis avoir, que je ferai le voyage d'un plein cœur, et que je vous y considérerai encore plus que le dt'isir que j'ai d'une retraite dont j'ai un extrême besoin. Je n'appréhende là-dedans que de déplaire à notre mère ; mais elle a une soumission si parfaite, à H. Singlin qui sera l'auteur de ce voyage, qu'elle est capable non-seulement de Ty faire rendre^ mais aussi de lui ôter la peine qu'elle en pourroit avoir, croyant que je lui suis nécessaire, ce que je suis as'^urée qu^elle n'éprouvera pas, pourvu que les personnes qui la pourront soulager se portent bien.

Nous vous envoyons ma sœur Elisabeth de Sainte-Anne % qui est une des meilleures filles de notre noviciat. Je lui ai dit que notre mère la vouloit envoyer; elle m^a répondu : Tout ce qui lui plaira, sans faire le moindre semblant d'être surprise. Elle est de celles qui sont selon le cœur de M. Singlin. Notre mère la destine à la sacristie. Je pense que ma sœur Philberte' n'a guère perdu de son humeur molle et flatteuse, et qu'elle sera aussi peu intelligente dans l'esprit de la maison que dans la lecture. 11 se faut résoudre qu'il passera toujours quelque fille foible parmi les autres, pourvu que le fond soit à Dieu, comme je crois que celle-ci y est. Pour ma sœur N., je me veux du mal de n'avoir pas assez de bonne volonté; j'étois de même pour ma sœur N. quand elle entra au noviciat, je n'ai pas laissé de lui faire le mieux que j'ai pu, et je Taiine bien à présent nonobstant ses froideurs, parce qu'on entrevoitqueique chose de fort l>on, et puis il y a grande innocence. Je veux aussi aimer celle-ci pour l'amour de vous, croyant que c'est Dieu qui vous a donné ce que vous avez pour elle.

Je salue très-humblement ma sœur Angélique '; j'ai pitié de son angoisse et de la vôtre^ et de celle de toute la maison; cela

* S(i?ur £lisabelh de Sainte- Anne Boulard, née à Orléans, baptisée le fi avril 1628, novice le 29 septembre 4651, avait fait proression le 29 décembre 1652. (Les nouvelles professes demeuraient quelque temps encore dans les exercices du noviciat.) Elle est morte le 20 avril 1706, Agée de 79 ans, et a été la dernière abbesse de Port-Royal-des-Cliamps.

^ Sœur Pliilberte de Sainte -Madeleine Moretle.

^ Sœur AoKélique de Saint-Jean.

CLlXXVir— A MADEMOISELLE PERDREAU. Tli

fait tous les biens du monde à l'âme quand on le prend comme il faut, puisqu'on sait par la foi les promesses de Dieu, qu'en même temps que notre mère sort, Dieu entre pour remplir le yide qu^elle fait. L'on nous confirme tous les jours que la reine viendra dimanche; ce sera vraiment la Susceplion de la Croix; celle dont nous faisons l'office peut sanctifier celle-là, et en elle et en nous, encore qu'il y ait plus à craindre qu'à espérer ce bon effet.

GLXXXYIL— A Mademoiselle Perdreau, à Amboise.

Elle lui conseille de ne se point inquiéter, et de se disposer à rentrer à Port-Royal avec plus d'assurance. Elle lui donne avis au sujet de ses fautes, et de la sainte communion.

(CommencemefU d'août 4653.)

Ma très-chère sœur, je vous conseille de ne vous mettre en aucune peine de la bulle *, non plus que nous qui n'en sommes point du tout inquiétées; nous condamnons ce qu'elle condamne, sans savoir ce que c'est; mais c'est assez de savoir que c'est le pape qui Ta envoyée, et qu'en qualité de filles de l'Église, nous' sommes obligées de révérer tous les décrets du Saint-Siège*. Dieu a voulu que vous ayez rencontré cette petite persécution pour vous faire encore plus désirer de rentrer au port, où l'on est exempt de ces orages, caf nous sommes dans la même tranquillité où vous nous avez laissées. J'espère que tout cela servira à vous faire rentrer d'une manière toute différente de la première, où vous avez paru comme empruntée, au lieu que vous serez libre et assurée comme une fille de la maison. Si ce n'est que Dieu ne vous veuille pas si tôt délivrer de votre timidité, pour vous faire soutTrir celte peine. Il suffit que dans le fond du cœur vous

< La bulle du pape Innocent X, du mois de mai 1653, contre les cinq fameuses propositions attribuées à Jansénius.

* Ce passage est une preuve entre mille de la docilité des religieuses de Port-Royal. Lorsque dans la suite on voulut les obliger à signer que les cinq propositions étaient dans VAugustinus, ce qu'on a appelé la question de fait, elles s*y refusèrent par un effet de la délicatesse de leur conscience, qui ne leur permettait pas, dans Tignorance où elles étaient, de jurer sur rÉvangile que ces propositions étaient dans un (ivre latin qu'elles n'avaient jamais lu.

soyez affectionnée au lieu où Dieu vous appelle^ et aux personnes auxquelles il vous a unie ; et c^est de quoi je ne doute point par les témoignages que vous nous en rendez^ et je les Us dans votre disposition encore plus que dans votre lettre. Ne doutez points ma chère sœur, que Dieu ne vous considère comme si vous étiez effectivement dans les observances de la religion, puisque vous y avez le cœur. C'est ce qui vous doit faire avoir moins de scrupule des fautes que vous faites par dissipation^ et non par attache ni au lieu, ni aux affaires dont vous vous occupez. Je ne vous conseille pas de vous priver de la sainte communion pour des choses semblables; au moins ne devez-vous pas être plus de huit jours sans le faire. Pourvu qu'une âme soit dans la santé, le pain du ciel et des anges est toute sa force. C'est celte manducation sainte qui rappellera votre âme au dedans d'elle-même, et la défendra des distractions et des égaremens où Ton se laisse aller insensiblement dans le commerce du monde.

Notre mère est ici depuis jeudi *; elle vous salue et vous mande d'avoir bon courage et de ne vous étonner de rien. Nos sœurs du noviciat vous embrassent, et vous convient de revenir bientôL Je crois que vous trouverez deux postulantes novices, mais je vous les laisse à deviner sans vous les nommer^ sinon que si vous eussiez été ici vous auriez été la troisième. Mais préparez-vous à n'être plus effrayée ni interdite^ afîn que vous soyez des premières novices après celles-là. Assurez-vous, ma chère sœur, que je suis à vous de tout mon cœur.

Sœur Agnès, R. ind.

CLXZXVIII.— A Madame d'Aumont (à Port-Royal-des-Champs).

Au sujet (J*un pèlerinage que celle dame uvail entrepris.

(9 août 4653.)

Ma très- chère sœur, J'apprends que vous êtes arrivée fort tard et fort lasse, et vous n'êtes qu'au commencement des fatigues de votre voyage. S'il n'avait été entrepris que pour la

I La mère Angélique. Elle retourna à Poit-Royal-d es-Champs le 24 novembre suivant.

CLXXIYIII. — A MADAMB D'ACMONT. 273 ' ^*

fin que vous voulez qu'on croie, j'y aurois regret^ n'étant pas assez fervente pour consentir que vous fissiez un pèlerinage avec tant de peine. Hais Dieu, qui sait pourquoi vous allez, vous tiendra compte de tout ce qu'il vous en coûtert de travail, et vous dira (par quelque grâce nouvelle] : Télois pri* sonnier, et vous êtes venue à moi. Puissiez- vous revenir, ma très-cbère sœur, avec la même santé que vous nous avez quittée, et avec la satisfaction d'avoir obtenu ce que vous désiriez il y a longtemps. C'est en ces sortes de faveurs de Dieu que consiste le centuple qu'il a promis à ceux qui le suivent. Je crois que vous pourrez dire à peu près dans vos allées et vos venues, par un tel temps, les paroles qu'on attribue à saint Laurent : a Mon âme adhère à vous. Seigneur, parce que ma « chair est quasi brûlée pour l'amour de vous. » Ce sera autant de rabattu pour le purgatoire, comme dit ma sœur Marie de Saint-Ignace ^ Je vous supplie très-humblement de rendre mes devoirs à saint Laurent, sous la protection duquel nous avons été près de vingt ans, afin qu'il m'obtienne la grâce que vous me trouviez meilleure que vous ne m'avez laissée. Faiteslui, s'il vous plait, mes excuses d'avoir pris, dès le matin, un bouillon tel que vous savez, que j'avoue qui étoit tel que mérite la maladie de mon âme, que Dieu veut guérir par de tels remèdes, parce que de plus doux ne suffisent pas. Je fais mon possible pour rendre mon visage serein et pour oindre ma tête d'huile de joie lorsque je jeûne de la sorte. Et, en effet, il y a de quoi se réjouir de n'avoir point à combattre la vaine gloire dans une sorte de vie aussi pénitente qu'est la mienne. Je m'en vais faire mon troisième repas, qui sera achevé avant qu'il soit rheure de commencer le premier.

Adieu, ma très-chère sœur; nous vous oublierons moins devant lui que si vous étiez présente, parce que c'est le seul devoir qui nous reste, et que nous ne voulons pas tomber dans cette punition qui seroit trop juste : Adhereat lingua mea faucibm meï5, si non meminero lui.

Notre mère * vous salue très-humblement, et tout le quartier qui vit sous l'ombre de vos ailes.

* Sœur Pougin, converse.

* La mère Angélique.

CIiXXXTX.— A Madame d'Anmont.

Sur divers sujets.

(41 août 4653.)

Ma très-chère sœur^ Vous êtes riche et nous pauyres^ car vous avez entendu un beau sermon % et nous rien que la légende, qui ne dit pas trop bien ce qu'elle veut dire. J'ai eu recours aux miettes que vous m'envoyâtes il y a deux ans, dont j'ai nourri mon âme ; c'étoit de la victoire des passions qui nous doit tenir lieu de martyre. J'espère que vous nous garderez une petite retenue de celui-ci, qui nous suffira si nous sommes spirituelles, comme une goutte d'eau désaltère un oiseau, et il en faut un seau aux animaux de la terre.

Je viens de rencontrer une image du mystère d'aujourd'hui*, je me suis souvenue que vous vouliez de récriture au dos, c'est pourquoi je n'ai osé vous renvoyer toute nue. Il y a deux objets bien ditférens : le premier, d'une douceur, d'une bonté et d'une patience infinie, et l'autre, d'une rage et d'une cruauté épouvantable. C*est le portrait de tous les pécheurs quand ils agissent selon leurs passions enragées. Que cela est horrible, que la furie de nos mauvais désirs ont formé une couronne d'épines à Jésus-Christ, au lieu qu'une volonté flexible et soumise à la sienne et un cœur humble guérit ses plaies. Demandez-lui pardon pour moi, ma très-chère sœur, et je le ferai pour vous, de ce que nous sommes coupables de ce qu'il souffre.

Je me porte bien, Dieu merci. Je me suis réjouie à mon réveil d'avoir à vous mander que j'avois dormi huit heures de suite. Vous trouverez notre noviciat augmenté d'une personne et diminué d'une autre. Ma sœur de BuzenvaP y entra hier, et mademoiselle Bertrand en sort aujourd'hui; elle reviendra

1 Le jour de saint Laurent, 4 0 août.

* 4 4 août, fête de la Susception de la sainte Couronne d'épines de Notre- Seigneur.

* ÏA sœur Madeleine de Sainte-Âgalhe Choart de Buzenval. Elle prit rhabit de novice Tannée suivante, le 6 août 4654, et fit profession le 22 août 4655. Elle est morte le 24 avril 1692.

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