CXCII.— A LA SOEUR MARIE-DOROTHÉB DE L^ITICARNATKUf . i
Nous VOUS envoyons du secours^ savoir : ma sœur Marie- Geneviève que vous eonnoissez, et une postulante ' que vous ne connoissez point. Elle a été proposée au chapitre pour lui donner Tbabit avec ma sœur Pbilberte le jour de saint Augustin ; mais voire besoin a fait cbanger d'avis^ et la réflexion que nous avons faite sur l'étonnement de ma sœur Elisabeth de Sainte-Anne ; ce qui a fait résoudre d'envoyer toutes les postulantes à Port-Royal comme à une épreuve nécessaire. Celle-ci n'est pas de belle apparence^ mais elle est bonne fille. Elle a achevé aujourd'hui un renouvellement à H. Singlin, par un bon mouvement qu'elle en a eu^ n'étant point nécessaire qu'elle en fit, parce qu'elle sortoit des mains de H. Kuélis. Elle est un peu scrupuleuse^ au moins elle a quelquefois des pointillés dans l'esprit qui lui font de la peine. Je lui ai dit de vous être fort sincère. Ne lui pardonnez rien^ car elle le désire ; elle en a besoin^ étant d'un naturel orgueilleux. Elle ne sait point qu'on lui vouloit donner l'habit. Je ne suis pas marrie que ma sœur Pbilberte soit seule, parce qu'on ne s'avisera peut-être pas de dire qu'elle est belle^ et celle-ci lui eût donné lustre. Elles seront bien ensemble votre fille et elle. Celle-ci s'acquitte fort bien des obéissances où on la met. Ma sœur Gertrude l'a eue qui s'en contentoit fort.
Ma sœur Charlotte m'a écrit une lettre qui ne me plaît point trop; elle parott l'esprit embarrassé, et je crains qu'elle n'aime pas tant sa cellule qu'il seroit à désirer. Je vous supplie de nous mander un mot de ce que vous pensez d'elle avant que je lui fasse réponse.
^Je suis toute à vous^ ma chère sœur. Je dis le même à ma sœur Angélique*. Je salue ma sœur Marie-Charlotte avec votre permission.
CXCn.— A la sœur Marie-Dorothée de rinoamation Le Conte.
Sur divers sujets.
22 août 4653.
Ma très-chère sœur, En vous envoyant la suite de saint
' La sœur Marie de Sainte-Luce.
* Angélique de Saint-Jean Amaald d'AndiUy.
Bernard je vous dirai que ma sœur Marie Thérèse^ est reçue^ Notre mère avoil proposé ma sœur Antoinette Valère avec les deux autres ; mais dans l'entre-temps plusieurs sœurs lui ont parlé en se plaignant de sa hardiesse et autres façons de faire, de sorte que notre mère a dit qu'on ne tireroit pas les voix pour elle ; et sa pensée est de l'exclure tout à fait, et de l'envoyer à Poitiers en lui procurant une dot. C'est un sujet pour n'avoir pas pitié d'elle, puisqu'elle sera là plus sortablement. Je vous supplie de dire cela à H. de La Place * quand vous le verrez, afin qu'il ne soit pas surpris d'apprendre un efiTet tout différent de ce qu'on espéroit quand il partit. Je vous assure qu'il fait bon entendre tout le monde, et que les sœurs qui savent quelque chose des filles ont grand tort de ne le pas dire, parce qu'on s'arrête à leurs dispositions intérieures, qui sont pour Tordinaire assez bonnes, et nous sommes celles qui voient le moins leurs actions. Prenez bien garde, s'il vous plaît, à ma sœur Marie-Luce, car il n'y a point de temps à perdre.
Je suis toute à vous, ma très-chère.
CXGin.— A la sœnr Marie-Dorothée de rincamation Le Conte.
Sur la confiance el la soumission avec lesquelles elle devait représenter à la mère Angélique ce qu'elle croyait être utile ou nuisible.
23 août (4653).
Ma très^chère sœur, Je suis touchée de la peine que vous avez eue de ce qui s'est passé touchant Téquivoque de ma sœur Anne de Saint-Augustin '. Je comprends bien que cela vient de ce que vous voulez vous rendre à tout, et ne point contrarier du tout; et quand il arrive qu'il y a lieu de vous en soupçonner, cela vous trouble, croyant donner de la peine ou de la contrainte à notre mère *. C'est l'effet d'un esprit docile et honnête, comme dit la règle, mais il y a de l'excès en cela;
1 Marie de Sainte-Thérèse Collard.
* Le docteur Antoine Arnauld.
* Sœur Anne-Gertrude de Saint-Augustin Garnier. ^ La mère Angélique, alors abbesse de Purt-Royal.
CXGIII. — A LA SCBim MARIE-DOROTHÉB DE L'iNCARNATION. 279
car quel malheur esf-ce que notre mère reçoive cela avec humilité? nous nous en devons édifier et en profiter^ et non pas nous en fftcher. Et si c'étoit une autre qui eût fait la même chose, vous n'en seriez point inquiétée ; ce qui montre que Tamour- propre y a grande part. Il me semble que Tobéissance d'une personne qu'on emploie à servir la communauté, au regard de la discipline de la maison, n'est pas comme celle d'une autre qui est particulière. On peut discerner les choses, et représenter ce qu'on croit être nuisible ou utile, et prendre pour cela les meilleures voies, ou en le disant soi-même, ou en le faisant dire par d'autres. Et si la chose eût été comme vous l'avez crue, vous eussiez dû faire ce que vous n'avez pas fait, ou d'écrire vous-même, ou de faire dire par H. de la Place que cette sœur étoit pénible aux autres étant là, ce qui n'est pas ici < ; car si cela étoit égal , il y auroit moins de sujet de s'en vouloir exempter, mais vous jugez fort bien qu'elle est mieux ici pour elle-même étant plus assujettie. Quand il fut question de délibérer sur son retour, je m*y opposai de tout mon pouvoir, croyant qu'elle s'en prévaudroit fort, et se croiroit nécessaire. Je voyois bien que cela donnoit peine à notre mère, ce qui m'en faisoit aussi ; mais la connoissance que j'ai de sa soumission à M. Singlin qui étoit de mon côté, me le fit entreprendre ; et elle s^y rendit avec une douceur merveilleuse, dont elle ne nous donneroit pas l'exemple, si on n'osoit jamais rien dire contre ses sentimens : et cela ne s'appelle pas contrariété, mais plutôt liberté et confiance de représenter à une supérieure ce que Ton croit être le meilleur, avec intention de se soumettre à ce qu'elle voudra en ordonner. Ce que vous dites que vous ne vous regardez pas comme permanente dans la charge, ne me plaît pas non plus, parce que cela signifie quelque chose qui n'est pas bon. Quand vous n'auriez à y être qu'un mois, vous devriez agir comme si ce devoit être pour toute votre vie. C'est votre fâcherie qui vous a fait dire cela, parce que vous ne voulez point vous brouiller. Il faut le vouloir bien quand cela se rencontre. Ces sortes de brouilleries qui ne viennent point d'opposition aux sentimens, mais seulement
« A Paris.
280 LETTBE8 DE LA MÈRB AGNÈS.
de différences d'opinions^ réussissenià uoeplus grande union, parce que le cœur est meilleur lorsqu'il est dilaté, ce qui fait agir sans tant de réserves que quand il est resserré, n'osant ni faire ni dire ce qu'on croit qu'on n'approuvera pas.
Il me semble que je n'ai pas encore tout dit sur ce sujets mais la messe sonne. Je vous répondrai une autre fois sur les autres points de votre lettre, et à ma sœur Charlotte; faites-lui mes eicuses en attendant.
Adieu^ ma très-chère.
CXGIY.— A la sœur Marie-Charlotte de Sainte-Glaire Amanld d'Andilly, à Port-Royal-des-Champs.
Sar les prifitions que h maladie lui avait occasionnées, et sur la parabole
de TEnfant prodigue.
Gloire à Jésus au Saint-Sacrement!
Ce jour saint Barthélemi (24 août 4653).
Ha très-chère sœur, J'avois intention de répondre à votre lettre incontinent après l'avoir reçue, mais il est arrivé que je n'ai eu aucun loisir de le faire, quoique votre maladie m'en donnât un nouveau sujet. Je crois que vous aurez été bien mortifiée d'être privée du chœur à nos deux grandes fêtes S et j'espère que cela même aura été cause que vous les aurez célébrées avec une dévotipn plus pure et plus spirituelle, celle qui frappe les sens étant bien souvent fort imparfaite. C'est ainsi que Dieu étrécit la voie quand il lui plait^ changeant la retraite d'une cellule en celle d'un lit; et au lieu que dans la première demeure on y pratique la vie des anges, dans la seconde on y exerce celle des bêtes, mais il faut que ce soit de ces animaux dont parle David, qui demeurent dans l'héritage du Seigneur, et même qui sont toujours en sa présence et avec lui ; et pour cela il n'y a qu'à dire à Dieu : Voire volonté soit faite en la terre comme au ciel, pour faire que Tinfirmerie devienne un ciel, et qu'on y chante les louanges de Dieu avec plus d'harmonie que dans le chœur, parce que l'amour-propre n'y mêle point son désaccord.
* L'Assomption de la sainte Vierge et saint Bernard, 45 et 20 août.