‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 148 sur 246 · CXCIV. — A LA SOEUR MARIE- CHARLOTTE DE SAINTE-CLAIRE · texte numérisé non relu

CXCIV. — A LA SOEUR MARIE- CHARLOTTE DE SAINTE-CLAIRE

Je ne sais pourquoi vous vous servez daus votre lettre des paroles de TEnfant prodigue , puisque je ne vois point aucune marque de son dérèglement dans ce que vous m'écrivez. Il s'en alla en un pays bien éloigné , et vous ne bougez de votre cellule; il perdit son père de vue, et vous tâchez de ravoir toujours présent; il demeuroit avec les pourceaux, et vous ne conversez qu'avec nos sœurs, qui sont quasi des anges. Il est vrai qu'il arrive quelquefois qu'en un moment on s'éloigne de Dieu, et qu'on nourrit quelque tentation ou quelque passion qui nous rendroit semblables à ce pauvre enfant ^aré; c'est pourquoi il faut dire comme lui : Je me lèverai et m'en irai à mon Père; et tout aussitôt représenter sa misère à Dieu, sachant qu'il ne perd point sa qualité de père, quoique nous ne le traitions pas en enfans ; et après cela ne penser plus qu'à nous réjouir des faveurs qu'il nous fait, et rentrer de nouveau dans la qualité d'enfant qui ne désire que de plaire à son Père, el non pas de mercenaire qui cherche son intérêt. Souvenez-vous, ma chère sœur, que nous n'avons que trois choses à faire : prier toujours, nous réjouir toujours, et rendre toujours grâces à Dieu. Ces trois choses n'en font qu'une, et chacune contient les deux autres. Cet Enfant prodigue commença par la prière, et aussitôt vous voyez le banquet qui fut sans doute suivi d'un grand remercîment. Ainsi ce ne sont pas les péchés, et encore moins les imperfections et les foiblesses qui nous rendent misérables, c'est seulement que nous ne retournons pas à notre Père autant de fois que nous nous détournons de lui. Je le supplie, ma très-chère sœur, de vous faire cette grâce, dont j'ai le même besoin, qui me fait vous demander vos prières pour l'obtenir, et pour être toute à vous autant que je le dois et que je le désire.

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