CCXIX.— A LA SCEUR ANGELIQUE DE SAINtE-AGNÉS
général, on ne laisse pas de s'excuser intérieurement, pensant qu'on ne fait pas pire que les autres; et c'est ce qui rend plus coupable qu'on ne le seroit d'ailleurs, de ce qu'on remarque les mauvais exemples et on ne considère point les bons. Je crains ce défaut en elle, et cependant ceifx-ci l'accuseront devant Dieu, et les autres ne l'excuseront pas. Je remarque dans quelques-unes de nos sœurs du noviciat, qui sont les mieux intentionnées^ qu'elles ne voient que du bien et sont ravies de la maison, au lieu que d'autres y voient beaucoup de manquemens. Et c'est une marque que ces personnes ne demeureront pas, non pas qu'on veuille qu'elles ne discernent point, et encore moins qu'elles estiment bien ce qui est mal, mais on désire qu'elles s'occupent d'elles-mêmes et du désir de leur perfection, en sorte qu'il ne leur reste point d'application volontaire pour autre chose. J'ai donné votre lettre fermée à N., avec désir qu'elle me la montrât, afin que ce me fût un sujet de lui parler; mais elle ne l'a pas fait. Elle peut changer, si Dieu lui en fait la grâce, sans parler autrement que par ses actions, puisque quand Dieu parle au cœur, il nous dit assez ce que nous devons faire.
Enfin, ma chère sœur, vous êtes en paix après vous être fait de grandes violences, et si vous cessiez de vous en faire, vous perdriez cette tranquillité; car il n'y en a point en ce monde qu'en mourant tous les jours à soi-même, c'est -à-dire, tantôt à une passion et tantôt à l'autre; mais quand il n'y en a plus de dominante, c'est-à-dire de volontaire, le combat en est doux, et n'empêche pas que la paix de Jésus-Christ n'emporte le prix dans nos cœurs. 11 y a apparence que vous ne fussiez pas entrée dans l'étal où vous êtes si vous n'eussiez changé de lieu S 6t néanmoins il sembloit que vous ne fussiez point obligée à faire cet effort; cela nous apprend, ma chère sœur, que quand on ne veut faire précisément que les choses qu on doit, Dieu nous traite de même et ne nous donne que ce qu'il nous doit, et il ne nous doit rien ; tellement que nous demeurons dans notre misère avec toutes nos bonnes œuvres, parce qu'elles ne se font point avec élargisse-
* En/cillaulài Purl-Huyal-des-Çhamps.
3l8 LEtTBES DE LA MÈRE AGNÈS.
ment de cœur, mais plutôt par mesure^ comme si l'on avoii peur de faire trop, de s'humilier trop^ se soumettre ou de souffrir trop du prochain. Et cependant il me semble qu'il n'y aura que ce trop-là que Dieu regardera et qu'il récompensera en son jugement, selon cette parole de l'Évangile : Ce que vous mettrez davantage, je vous le rendrai à mon retour. Si cette maxime étoit bien imprimée dans nos cœurs et que la pratique en fût en usage dans la religion^ les anciennes préviendroient les jeunes dans l'humilité > dans la déférence^ dans l'accommodement à leur humeur, avec discrétion toutefois et d'une manière qui ne leur fcroit point de peine ni de honte^ mais qui seroit si convaincante que les moins dociles apprendroient à faire de même. Dieu nous fasse la grâce, ma chère sœur, d'agir de cette sorte pour contribuer au changement de celles qui en ont besoin, et au nôtre propre, qui doit toujours aller le premier, et je crois que c'est en pratiquant nous-mêmes les vertus que nous souhaitons aux autres. Pour ma sœur N., j'ai pensé qu'il n'y avoit rien à faire à son égard, sinon de conserver. pour elle une entière charité, dont on est toujours redevable; mais je crains bien de ne l'avoir pas assez agissante qu'il faudroit qu'elle fût pour former une prière continuelle pour elle, car je crois ne lui devoir pas moins que cela, et je sais bien que je ne le fais pas. Il faut laisser faire Dieu, ma très-chère sœur, et la recommander à la parole de sa grâce, afln qu'elle détruise et édifie en elle lout ce qui est nécessaire pour être la demeure du Saint-Esprit, puisqu'il vient en la terre pour se former un temple dans l'âme de chaque fidèle. Je le supplie, ma chère sœur, de rendre le vôtre un des plus purs et des plus spacieux, en le dilatant par Paccroissement de sa sainte charité, et qu'il se fasse place, s'il lui platt, dans mon cœur qui est si étroit.
Avec la permission de notre mère S je vous supplierai de saluer très-humblement de ma part mes sœurs N-, N. Je les remercie très-humblement de la part qu'elles me font la grâce de me donner à leurs prières, parce que je ne doute point qu'elles ne le fassent, quoique je n'en éprouve pas les effets,
^ La mère Angélique.
€CXX. — ^A LA ■»£ ■AftlE-DOBUTHÊB DE L'|>CAB!IATI0>'. 'M\}
étant toi^oars en Tétat que Dieu sait, et dont je le supplie de ne pas se soutenir, non plus que tous, ma chère sœur^ de toutes les peines que je vous ai données. Je ne laisse pas d'être, du meilleur de mon cœur^ entièrement à vous.
GCXX.— A la mère Marie-Dorethée de llneamation Le Conta, prieure de Port-Royal-des-Champs.
Sur divers sujets.
26 mat (1654).
Ha très-chère mère. Je n'ai point vu H. de Gournai * ; M. Singlin a été d'avis de nous priver de cette consolation |)our les raisons que vous dites de la conséquence, à quoi je n'ai pas manqué de faire la même réflexion que vous, par Tesprii d'Adam qui veut toujours des préférences.
Nous disons à notre neuvaine au lieu d'Exaudi l'antienne Adjuva nos Deus qui est dans le même sens , c'est pourquoi il n'importe laquelle. Nous avons dit Exaudi deux neuvaines, savoir pour nous et pour la Pologne. H de Saint-Cyran nous a appris qu'il falloit toujours joindre deux intentions avec la principale : nous le faisons ainsi à toutes. Je vous envoie le billet de celle-ci pour me mieux expliquer.
C'est un grand don de Dieu en vous, ma très -chère mère, que la liberté de Tcsprit, et qui ne tend qu'à le rendre plus soumis à la grâce. Si votre charité n'étoit augmentée, vous n'auriez pas été délivrée de cette crainte qui vous resserroit tant.
Je suis tout à fait touchée de votre enfant ; j'espère pourtant en Dieu premièrement, et puis en la qualité de son esprit qui est ferme.
Que dites- vous de masœurAnne-Harguerite*7C'est celle qui nous tient le plus au cœur présentement, conme ont fait toutes
* M. de Sacy.
' Sœur Anne-Marie de Sainte-Marguerite, cinquième fille de M. Ârnauld d'Audilly. Elle fil profession en 4658, et prit le nom de sœur Anne-Marie de Sainte-Eugénie.
3^ LBtTRSft DE Là UÈME AGtiÈS.
les autres à leur tour; c'est quelque bon augure qu'elle s'jiiine à Port-Royal, ayant fort appréhendé d'y aller.
Je salue très-humblement toutes nos sœurs et me recommande à leurs prières.
CCXXL— A Madame d'Anmont.
Au sujet du voyage de cette dame à Port-Royal-des-Champs, et sur la fêle de la Pentecôte.
Gloire à Jésus au Très-Sai nt -Sacrement !
Mercredi matin, TI mai (4654).
Ma très-chère sœur. C'est pour yous dire un petit bonjour, pour suppléer à Tadieu qui a été si court que j'en suis demeurée toute honteuse. Nous avons appris voire arrivée sans infortune^ Dieu merci, le plus tôt qu'il se pouvoit, notre mère nous Payant écrit hier au soir. Vous aurez eu la consolation^ ma très-chère sœur, de participer à la grâce du Saint-Esprit en la compagnie de tous vos amis, tant de ceux qui étoient loin que de ceux qui sont près. C'est une des pensées de H. de Saint- Cyran qu'il le faut recevoir de la sorle^ parce qu'il est un don commun. Je le supplie qu'il nous tire à Jésus Christ^ comme il est dit dans l'Evangile d 'aujourd'hui ^ afln que nous puissions être enseignées par cet Esprit divin que le Fils de Dieu nous envoie, pour élre le maître des hommes aussi bien que leur consolateur. Mais avant que d'être consolé par lui, il faut avoir reçu son instruction, et souffrir pour cela qu'il fasse un grand bruit et une tempête dans notre esprit et dans notre cœur pour lever tous les empêcheniens qu'il y rencontre.
Nous eûmes hier la princesse depuis six heures jusqu'après comphes. C'est Theure qu'elle choisit tous les jours. Il faudra la prévenir en soupant précisément à Theure de la communauté. J'ai écrit ce matin à Montmartre pour n9tre paix avec la bonne mère. Je suis, ma très-chère sœur, plus à vous qu'à moi-
^ Mercredi dans rocUive de la Pentecôte.
CGXXII.— A LA SOBUR MABIE-A WBMfiUE DE SAINTE-THÉRÈSE. 32i
même. Je vous supplie de me permettre de saluer très-humblement la mère prieare ' et les trois Augéliques. J'embrasse notre chère enfant *.
GGXXU — A la sœur Marie-Angélique de Sainte-Thérèse
Amauld d'Andilly.
Nous ne sommes pas assez toucliés de ce qui n^est counu que de Dieu. On ne saurait trop se fortifier contre la honte humaine.
Vers mai 1654.
Ma très-chère sœur^ J'espère que je ne serai point en peine de vous mander Tintentiou de M. Singlin pour votre regard, et qu'il vous le dira lui-même ^ mais je crains qu'il n'aille que jeudi ' et qu'ainsi vous passiez ce jour si saint dans Pétnt où vous êtes^ et que votre répugnance à le porter vous fasse de la peine. Je crois pourtant, ma chère sœur^ qu'elle n'est que dans la superOcie de Tesprit^ et qu'au fond du cœur vous êtes bien aise de satisfaire à Dieu par la voie qui lui est la plus agréable^ qui est l'humilité. Il n'y a rien qui gâte plus le bien que nous faisons que la vue des créatures; l'Ecriture sainte dit que Dieu brisera les os de cetix qui veulent plaire aux hommes, c'est-àdire qui ont égard à eux, au lieu de ne regarder que Dieu. Je sais bien qu'on ne peut pas empêcher d'avoir quelque confusion d'être remarquée^ mais il faut l'offrir à Dieu pourlaguérison de nos plaies qui sont pour Tordinaire plus intérieures qu'extérieures. Et^ parce que nous ne sommes pas assez touchées de ce qui n'est connu que de Dieu, il est nécessaire pour notre remède que notre état paroisse au dehors, afin que le ressentiment que nous en aurons nous apprenne à ressentir les maux de notre fime qui sont cachés aux créatures, mais qui attirent l'indignation de Dieu sur nous^ au lieu que notre humiliation attire sa miséricorde.
Je me suis plus étendue sur ce sujet qu'il n'étoit besoin; j'espère pourtant que vous n'en aurez point de peine^ et que vous
^ La mère Marie-Doroibée de rincarnation Le Conte.
' (Test peut-être M^e de Monglat. Elle éUit nièce de M<°« d*Aumont.
' A Port-Uoyal-des-Champs, où ^ette sœur était alors.
â22 LETTRES DE LA MÉRB AGNÈS.
ne penserez pas pour cela que j'aie pris au criminel ce que vous m'avez mandé de votre répugnance. Ce n'est point du tout en ce sens que je Tai pris ; mais il me semble qu'on ne sauroit trop se fortifier contre la honte humaine qui prend la place de celle qu'on devroit avoir en la présence de Dieu, selon ce que dit saint Augustin sur sainte Madeleine, que parce qu'elle rougissoit au dedans, elle n'a point eu de honte au dehors.
Je suis bien aise que vous éprouviez que l'on respire la dévotion où vous êtes, mais c'est par voie de grâce prévenante, et non de grâce efficace ; car on ne la possède pas pourtant si on n'a soin de Tobtenir par les mêmes voies que Ton doit pratiquer partout, qui sont la prière fréquente, le silence et le recueillement ; et c'est pour cela que je vous désire la joie spirituelle, c'est-à-dire un amour dominant; car ne vouloir les choses qu'à demi, c'est une tristesse spirituelle qui affoiblit l'âme et qui dessèche les os, comme dit TEcrilure, qui dit encore que la joie rend Vâge florissant-, c'est ce qui fait aimer la mortification pour imiter le Fils de Dieu, lequel ayant la joie en main a choisi la croix.
Je suis toute à vous, ma chère sœur, autant que j^y suis obligée.
CCXXIIL— A la sœur Marie*Angéliqae de Sainte-Thérèse
Amauld d'Andilly.
Elle se réjouit de ce qu^elle avait été reçue pour la profession, et de loo désir de réparer dans sa profession les fautes de son noviciat. — C'est pir la pénitence intérieure qu'elle doit rendre î\ Dieu les preuves de son amour.
Vers le hO juin \ 654.
Ma très-chère sœur, La joie que j'ai ressentie de la grâce que Dieu et nos sœurs vous ont faite, m'auroit portée à vous la découvrir aussitôt s'il m'eût été permis, et qu'il n'eût pas été de justice de la faire remonter à sa source, ne doutant point que ce ne soient les prières de notre mère * qui vous aient fait arriver au port, et par conséquent c'étoit elle qui
* La mère Angélique.