CCXXIV. ~A LA MÈRE MARIK-DOROTHÊE DE l/lNCARNATION. 3i
la sorte, car elle n'a guère moins à faire quand j'y suis. Et je crois aussi que c'est parce qu'elle s'aime moins ici qu'à Port- Royal, qui est cause qu'elle y est plus surchargée. Tant y a, ma chère mère, qu'hors le soulagement de notre mère, si elle l'exige de moi, je serai toujours prête à vous témoigner que vons êtes la seconde personne que je désire de satisfaire.
Je suis fort en peine d\] mal de ma sœur Angélique : il est venu à contre-temps, parce qu'il faudroit qu'il fût passé à présent. Je ne pense pas que madame de Chazé * vous fasse de la peine; elle a du respect et de raffection pour les personnes, et son nouvel habit la tiendra au moins quelque temps dans la paix et la joie. 11 est certain que vous n'avez pas ce qu'il faut, non plus que moi, pour soutenir une si grande charge; mais ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu. Et quand vous n'auriez qu'une seule âme à gouverner, vous n'en auriez pas non plus la capacité, car c'est l'art des arts, et il en faut autant pour une que pour plusieurs, quoiqu'on ne se puisse imaginer cela ; et c'est ce qui fait qu'on s'épouvante de la multitude, et qu'on a moins de foi que Jonathas, qui s'en alla seul avec son écuyer attaquer toute une armée, parce qu'il disoit qu't7 étoit facile à Dieu de donner la victoire atissi bien avec un petit nombre qu'avec un grand. Ou bien sll ne la veut pas donner, il faut être aussi content de réussir mal que bien; ce que je n'entends pas à votre sens, qui vous fait espérer qu'on vous déchargera, car ce n'est pas là une espérance, mais une pusillanimité qu'il faut rejeter bien loin de vous, de peur de vous opposer au dessein de Dieu, qui suscitât a terra inopem^ etc. Je vous parle bien inutilement sur ce sujet, puisque vous ne manquez pas de bons prédicateurs qui vous encouragent. 11 faut que j'aille au reste de la grand'messe, car il est trop grande fête pour la perdre. Adieu, ma très-chère mère.
1 Madame de Chazé, sœur Liée Madeleine de Sainle-Élisabeth. Veuve en 4648, elle enlra h Port- Royal en 4649, et fulenvovce à PortRoyal-des- Cbamps, v^^rs juillet 4654, pour y prendre Thabit die postulante et y être éprouvée avant d'être reçue au noviciat. Elle reçut rhabit de novice le 25 mars 4658, et lit profession le i'*^ mai 4659 ; elle est morte le 6 décembre 1 669, âgée de 73 ans.
336 l^TTRES DE LA MÈRE AGNÈS.
GGXXV.— A une religieuse de Port-Royal.
L'ouvrage de notre perfection dépend de Dieu, c*est pourquoi il faut
prier souvent. q
Ce jour de sainte Anne (28 juillef) 4 654.
Ma chère sœur^ Il n'est pas besoin .que vous vous hâtiez de copier le cahier qu'on vous a envoyé, ce sera assez qu'on l'ait ici pour laToussain t.Cet ouvrage, ma chère sœur, est de votre main, et en vous y appliquant et y donnant du temps vous en viendrez à bout ; mais l'ouvrage de votre perfection dépend de Dieu, et afln qu'il y travaille, vous n'avez qu'à vous en attendre à lui, et le prier souvent qu'il ait, s'il lui plait, la bonté de le vouloir faire. Dites-lui ces paroles de David : Opéra tnanuum luarum, Domine, ne despicias. Ces paroles sont bientôt dites, et si vous le faites avec affection, il vous exaucera et vous rendra meilleure. Mais cela ne peut être, ma chère sœur, sans que vous preniez le soin de l'invoquer. Car c'est pour cette raison qu'il a mis notre salut en ses mains, et non pas dans les nôtres, parce que nous serions si misérables de l'oubher et de n'aller point à lui, si notre indigence extrême ne nous y obUgeoit. Ce vous est un avantage qu'on vous occupe à écrire, ce qui vous donne plus de facilité de faire souvent de petites pauses pour regarder Dieu, 11 faut donc vous y accoutumer, ma chère sœur, et vous punir vous-même quand vous y aurez manqué un temps notable, comme seroit une heure, car il n'en faut lK)int passer dont Dieu n'ait rempli au moins quelque moment. Il ne faut ni esprit, ni mémoire pour cela, mais seulement une pente du cœur vers Dieu que la grâce doit donner à toutes les âmes qu'elle anime. Et c'est ce que nous demandons à Dieu tous les jours à primes, en disant ces paroles : Sint pura cordis intima, qu'il seroit bon de répéter plusieurs fois le jour.
L'Eglise dit si souvent, en l'honneur des vierges, que la grâce est répandue en kurs lèvres, ce qui veut dire, ce me semble, qu'en invoquant souvent Dieu, elles ont attiré sa grâce. Exercez-vous donc en cette pratique, ma chère sœur, qui sera le remède à tous vos maux, puisque vous n'en avez point, comme je crois, qui ne se puissent guérir par ce baume sacré