G€XXV1. — A LA SOEUR DENISE DE SAINTE-ANNE
de la présence de Dieu, qui nous empêche de tomber quand nous en sommes prévenues, et qui nous relève quand nous y avons recours après nos chutes. Croyez, je vous supplie , ma chère sœur, que nous sommes toute à vous, en Jésus-Christ Notre-Seigneur.
GGXXVI. ^A la sœur Denise de Sainte-Anne Gossart de nan,
novice <.
Sur la profession religieuse ; elle doit la regarder comme
un second baptême.
Vers juitteth^H.
Ha très-chère sœur , Le sentiment que vous nous témoignez d'avoir au regard de votre profession, qui est de vous en estimer indigne, me fait espérer que Dieu suppléera à ce qui vous manque, si vous vous maintenez dans cette humble défiance de vous-même, qui vous fera veiller sur vos actions, afin que les habitudes que vous avez apportées du monde ne vous fassent plus agir.
Je ne doute point, ma chère sœur, que vous n'ayez un grand désir de vous renouveler toute dans une action si sainte que celle de votre consécration à Dieu, que Ton appelle un second baptême, parce que Ton y dépouille encore une fois le vieil homme, et que Ton renonce aux mœurs du siècle d'une façon particulière pour se revêtir de Jésus-Christ, c'est-à-dire de ses vertus, de son humilité, de son obéissance, de sa charité, et surtout pour être attachée avec lui à la croix en renonçant continuellement à soi-même.
C'est en suite de ces désirs, ou plutôt de ces dispositions, que la profession religieuse enferme la grâce du baptême, qu'elle efiace les péchés passés, et donne un secours très-puissant pour les éviter à l'avenir. Et comme ce premier sacrement qui ne se reçoit qu'une fois répand son influence sur toute la vie d'un baptisé, de même la profession que vous ferez doit avoir son effet tout le temps de votre vie, en sorte que toutes vos actions répondent à la sainteté de cet état.
Il me semble, ma chère sœur, que notre bonheur, qui sera
i Elle fit profession le 20 août 4654, et mourut le 26 décembre 4693, âgée de 75 ans.
3i8 LETTRES DE LA UEUÈ AGNÈS.
le vôtre consiste principalement dans sa stabilité^ je veux dire qu'il nous exempte, par l'immobilité de nos vœux, des changemens 'et des inconstances qui nous pourroient arrirer par notre foiblesse dans le service de Dieu. Et cette fermeté est une image de celle que nous devons avoir à ne nous relêdMtr Jamais, et à ne déchoir point de ces grandes idées que Ton a au commencement de la fidélité qu'oj» doit à Dieu, qui doit plutôt croître et s'augmenter dans la suite des années.
C'est, ma chère sœur, ce que nous nous prontettons de vous, et que si votre noviciat a été défectueux, ce vous sera une obligation d^ètre meilleure professe. C'est de quoi nous nous entretiendrons bientôt de vive voix, ayant désiré que vous revinssiez plus tôt pour vous donner du temps pour pratiquer ce que dit le Prophète : Tenez-vous en repos, et voyez que le Seigneur est Dieu. Car encore que les actions extérieures qui sont faites par obéissance ne soient pas contraires à ce repos qui veut dire, comme je crois, qu'il faut cesser de mal faire, néanmoins on a besoin quelquefois de ce repos extérieur au regard des actions ordinaires, et cela pour écouter Dieu et pour mieux concevoir qu'il est Dieu, c'est-à-dire qu'il est une majesté infinie à laquelle nous devons un souverain respect, un souverain amour et une souveraine fidélité.
Je le supplie, ma très-chère sœur, qu'il vous imprime et à nous ces vérités dans le cœur, autant que nous les avons dans l'esprit, n'y ayant quasi personne qui ne sache ce qu'il doit à Dieu , quoiqu'il y en ait si peu qui le lui rendent. Je sais ce que je vous dois en lui, et je désire qu'il me fasse la grâce de vous le rendre.
CCXXYIL— A la mère Marie-Dorothée de rincamation Le Conte,
prieure de Port-Royal-des-Champs.
Au sujet de l'éloge de M«»«Guillard, pensionnaire de Porl-Royal. — Elle lui répond sur la peine qu*elle lui témoignait de s'eulendre appeler mère. — Professions à Porl-Royal de Paris.
Dimatiche 16 août (1654).
Ma très-chère mère, Nous avons lïi à notre mère* Téloge que
* La mère Angélique. Elle était revenue à Paris vers la fin de juillet 6oi.
CCXXVIl.— A LA MÈRE M^RIE-DOROTHÉB DE L'INCARNATION. 3i9
M. de la Placera écrit de la petite Guillard s qu'elle trouve fort bien ; elle dit qu'il est du style dont saint Grégoire de Nazianze écrit de sainte Gorgonie, sa sœur. En effets ces grands hommes de l'Eglise n'oublient pas les moindres particularités de ce qu'ils racontent. Pour moi qui suis uo peu pointilleuse^ je youdrois qu'on ôtât deux lignes qui sont que : u Le jour de saint Augustin, quoiqu'elle se porlât mieux la veille et qu'on ne la crût pas si proche de sa fin, on lui donna, etc. d J'ai peur qu'on dise à l'avenir, pourquoi on lui donna, puisqu'elle étoit mieux ? Il suffiroit de dire : Le Jour de sainl Augustin on lui donna. Mais cela ne vaut pas le parler. Pour la longueur^ on ne lit les éloges qu'une fois en trois ans^ ce n'est pas pour ennuyer^ et quand on voudra les lire encore moins on le pourra faire; c'est assez qu'ils soient écrits pour celles qui viendront après nous. On s'asseoit pendant ces lectures, afin de les entendre avec plus de patience.
Nous vous avons envoyé la vie de la mère Anne de St.-B. Je ne sais si vous recevez les choses, et si elles ne demeurent point au tour de céans. Je vous ai aussi fait noter les tons des pseaumes, en la manière que j'ai cru qu'ils seroient plus aisés à comprendre : si vous l'entendiez autrement, mandez-lenous.
Je ne crois pas que vous obteniez de M. Singlin que je vous appelle autrement qu'il ne m'appelle lui-même'. C'est cela qui est ridicule qu'un prêtre appelle une fille de ce nom , et nonseulement un prêtpe^ mais il y a des évêques comme Mgr de Langres qui le font. C'est pourquoi quand madame de Fontevrauld vous appelleroit ainsi ^ ce ne seroit rien auprès du moindre prêtre. Tenez- vous donc en repos de ce côté-là, ma chère mère, et nous y laissez aussi; c'est la moindre de vos douleurs, puisque vous en avez bien d'autres; il vous faut endurcir au mal, en ne vous plaignant plus de ceux à quoi vous devez être accoutumée.
Je crois que notre mère vous mande (}u'il y aura des pro-
1 Le docleur Ârnauld.
« Marie Guillard. (vuy. p. 275.)
> C'est-à-dire nière^ titre qui se duuoail aux prieures, et non pas aux soub-prieures.
fesses jeudi S mais non pas celles pour qui la fête étoit faite. Vous savez que ma sœur Ânne-Eugénie^ est mal* et ne sauroit être guérie pour ce jour-là; et c'est une conséquence de retarder ma sœur Marie-Ângélique-Thérèse*, aûn que Port- RoyaP ne vienne pas deux fois; ce retardement lui sera utile s'il plaît à Dieu; elle n'etoil pas encore au point où j'espère que Dieu la mettra, si vous l'en priez bien et ma sœur Angélique % comme je vous en supplie trës-humblement^ et de ne me pas oublier^ puisque vous oublieriez une partie de vousmême.
CCXXYIII.--A la sœur Marie-Angélique de Sainte-Thérèse
Amaold d*Andmy«.
Quelle différence il y a entre les sentiments de la grâce et ceux de Tamourpropre. — Elle lui parle du jour de sa profession, et lui apprend en quoi consiste le vrai dépouillement de la volonté.
Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacrement !
{Fin d'août ^654.)
Ma très-chère sœur. Je ne sortis point hier mécontente d'avec vous, au contraire vous me donnâtes sujet de croire que vous aviez bien reçu ce que je vous avois dit, et la suite me confirme dans cette créance. J'étois fâchée de vous avoir fait pleurer; mais j'espère que ces larmes vous seront utiles, puisque vous avez eu ensuite de si bons mouvemcns. Vous devez remarquer comme vous faites la dilTérence qu'il y a entre les senlimens de la grâce et ceux de Tamour-propre ; celui-ci veut que tout lui soit permis, au moins les choses qui ne sont pas criminelles; la grâce au contraire nous fait trouver coupable en toutes choses, parce qu'elle nous donne un
> Jeudi 20 août. Les deux sœurs qui firent profession étaient les sœur* Jeanne de Sainte-Colombe Leullier, et Denise de Sainte-Anue Cossart de Flan.
' Sœur Anne de Sainte-Eugénie, M«« de Saint-Ange.
' Arnauld d'Andilly. Elle lit profession, avec M"» de Saint-Ange^ le 21 novembre suivant.
^ Les solitaires et parents de cette sœur.
^ Sœur Angélique de Saint-Jean Arnauld d'Andilly.
* Cette sœur était alors h Paris.
CCXXYIII.— A LA SCEUR MARIE -ANGÈLll^UB DE SAINTE-THÉRÈSE. 331
mépris de nous-méme et une connoissance si certaine que nous ne sauritns faire que le mal^ que Ton n'est jamais surpris quand on nous a'vertit de quelque faute que Ton n'aToit pas remarquée; ou si on Test d'abord, on revient incontinent à soi pour avouer non pas seulement celle-là, mais plusieurs autres qu'on ne connoissoit pas auparavant, parce que Thumilité porte ]a lumière dans Tâme, comme Torgueil la met dans les ténèbres.
Je remercie Dieu de tout mon cœur de vous avoir donné d'autres pensées au regard de votre profession que celles que vous avez eues jusqu'à cette heure. Je vous avoue que j'aurois eu grand'peine de vous la voir faire par un motif si humain; car il faut non-seulement que le dessein d'être religieuse soit en la vue de Dieu seul^ mais aussi qu'il ne se rencontre rien dans Texécution qui ne soit dans son ordre. Il y a dans FÉvangile que plusieurs furent conviés atix noces, non pas pour y aller quand ils voudroient, mais pour se tenir prêts quand on leur viendroit dire qu'il étoit temps et que tout étoit préparé. Il faut, ma chère sœur, que vous puissiez dire en cette occasion, qui est la plus importante de votre vie, ce que dit un prophète : Je n'ai point désiré le jour de F homme, Seigneur, vous le savez. Le jour de Thomme auroit été pour vous celui que votre inclination et le respect des créatures vous a fait désirer, au lieu que vous pourrez dire du jour qu'on vous donnera : C'est ici le jour que le Seigneur a fait, soyons ravis de joie en ce jour-là ; car il n'y a point de joie pareille à celle d'une âme qui désire de plaire à Dieu, et qui est assurée d'avoir accompli sa volonté en quelque-chose.
Ne croyez pas néanmoins, ma chère sœur, que ce soit un arrêt que je vous prononce, ne sachant non plus que vous ce que l'on vous ordonnera sur ce sujet; mais je vous parle comme à une personne qui a maintenant des oreilles pour entendre ce qu'on lui voudra dire, soit en lui refusant, soit en lui accordant ce qu'elle a désiré jusques à cette heure; et vous pourrez être devant Dieu autant dépouillée de votre inclination en la suivant, comme vous la seriez en faisant le contraire, puisque le vrai dépouillement ne consiste pas à ne point faire ce que l'on veut, mais à ne le pas faire parce qu'on le veut.
iJb^
332 LETTRES bE LA MERE AGNÈS.
mais parce que la volonté de Uicu s'y rencontre; et c*est ce qui fait que les plus parfaits font toujours leur volonté^ parce quMls n'en ont point d'autre que celle de Dieu.
Pour ce qui est de la connoissance que vous avez de vos fautes et du désir que Dieu vous donne d'y satisfaire^ je le supplie quMl me fasse la grâce de me conduire en cela en sorte que je n'aille ni au-dessus, ni au-dessousde la force qu'il vous donne^ puisque ce seroit témérité de vous demander plus que vous ne pouvez^ et ce seroit mollesse de ne pas faire valoir la bonne volonté que Dieu vous donne ; je me promets qu'elle est accompagnée de la paix^ puisque ces deux grâces sont inséparables. Tâchez de les bien conserver, ma chère sœur, par le même moyen qui vous les a fait recevoir, qui est sans doute la prière que vous devez faire par un épanchement de votre cœur devant Dieu, afin qu'il demeure vide de tout, et qu'il devienne un vase capable d'être rempli du seul amour de Dieu, qui veut que je sois, ma très-chère sœur, entièrement à vous pour vous conduire à lui.
GCXXIX.— A la sœur fUsabeth de Sainte-Agnès le Féron,
à Port-Royal-des-Champs.
Des froideurs qui viennenl du tempérament. — En quoi consiste la vraie dévotion. — Avantages de Tunion qu*elle a avec ses sœurs.
Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacrement!
Mercredi 2 septembre \ 654.
Ha très-chère sœur. J'ai bien plus tardé que je n'espérois à répondre à votre lettre; vous en savez bien la cause qui est les occupations qui nous surviennent de jour en jour. Je désirerois, ma chère sœur, de pouvoir vous aider à sortir de vos peines, quoiqu'il soit vrai que Ton ne peut pas être sans en avoir toujours quelqu'une, et que les vôtres sont des moins dangereuses, parce que vous les connoissez et qu'elles vous humilient, comme aussi qu'elles vous obligent de recourir à Dieu qui est le seul médecin de votre maladie, n'y ayant que lui seul qui puisse faire goûter à votre âme la douceur qui se trouve dans les choses spirituelles, et particulièrement dans la
CrXXIX. — A LA SCEUR ELISABETH DE SAINTE-AGNÈS. 333
sainte communion. Que s'il diffère de vous la faire éprouver, ce sera pour vous obliger de vous afllermir en la foi qui sait bien qu'elle est enfermée dans ce divin mystère, quoiqu'elle ne l'éprouve pas. Vous ne devez point vous étonner de vous trouver dans ces froideurs qui viennent de votre naturel, et non pas de votre choix. Nous ne nous sommes pas faites nousmêmes, c'est Dieu qui nous a rendues telles que nous sommes. Que s'il nous a donné quelque avantage que les autres n'ont pas, nous l'en devons remercier; et s'il nous a privées de quelque bonne qualité qu*il a donnée aux autres, il faut le trouver bon et reconnoître qu'il ne nous doit rien. Si vous aviez plus de feu et de vigueur naturelle, vous penseriez être bien dévote, et ce ne seroit peut-être que la nature qui agiroit en cela.
La vraie dévotion c'est de préférer Dieu à toutes choses, et de faire avec fidélité et bonne volonté tout ce qu'il demande de nous. Quand vous vous serez rendue à tous vos devoirs tout le long de la journée, il ne vous importera pas le soir d'examiner si vous l'avez fait avec dévotion ou sans dévotion, pourvu que vous vous y soyez portée pour accomplir la volonté de Dieu, et par un désir de lui plaire. Tout est enfermé là dedans, et Dieu y voit tous les i>ons mouvemens que vous voudriez bien avoir. Les anges ont promis la paix aux âmes de bonne volonté. En suite de ces paroles qu'on dit à la sainte messe, l'Église en a ajouté plusieurs autres qui sont des mouvemens d'amour vers Dieu, des louanges, des adorations, des bénédictions et des prières, qui naissent tous de cette paix, c'est-à-dire de la grâce que Jésus-Christ est venu apporter au monde, de sorte qu'il suffit de la posséder, ou plutôt d'en être possédée, pour rendre à Dieu toutes les actions de grâces, les hommages et les respects, que les autres qui ont plus de zèle que nous lui rendent. Et c'est un des privilèges de la religion de se pouvoir attribuer les grâces et les faveurs que Dieu (ait à nos sœurs, puisque nous sommes plus unies par l'esprit de Dieu et sa charité que les membres de notre corps. C'est pourquoi vous vous devez réjouir quand il y en a de ferventes, et offrir à Dieu leur ferveur, comme étant vraiment à vous, si vous êtes bien aise qu'elles vous surpassent en cela; et tâcher
d'ailleurs qu'elles trouvent quelque vertu en vous à quoi elles puissent prendre part, car il n'y a point de membre au corps qui n'ait sa fonction qui est utile à tout le corps.
Pour ce qui est de la faute que vous faites de ne vous point découvrir, il n'y a pas moyen de vous excuser là-dedans, car c'est fermer la porle au secours dont vous avez besoin, et que Dieu ne vous veut donner que par cette voie, n'y ayant point d'apparence de vouloir que Dieu établisse un autre ordre dans la terre que celui qu'il a mis dans le ciel^ où les anges supérieurs communiquent aux inférieurs les lumières qu'ils reçoivent de Dieu. Je me promets que vous aurez déjà obtenu la grâce que vous désirez pour vaincre cette peine. Au reste vous vous devez assurer, ma très-chère sœur, que l'union que vous aurez avec toutes les sœurs qui prendront Thabit et qui feront profession dans une meilleure disposition que n'a été la vôtre, réparera les manquemens qui s'y sont trouvés, puisqu'ils n'ont pas été essentiels, mais seulement dans la superficie de votre esprit et de votre cœur qui éloient embarrassés par des agitations qui n'étoient pas volontaires; c'est pourquoi vous ne devez point douter que voire engagement n'ait été fort agréable à Dieu, et que vous n'en recueilliez le fruit, et dans la vie présente où vous reconnoîlrez de plus en plus les malheurs que vous avez évités, et dans la vie éternelle où vous recevrez Taccomplissement des promesses que Dieu vous a faites quand vous vous êtes donnée à lui. Je vous supplie de lui demander miséricorde pour moi, et de croire que je suis de tout mon cœur, ma très-chère sœur, entièrement à vous.
La mère Angélique a écrit au bas de cette lettre :
« Ma très-chère enfant. Celte lettre servira bien de réponse à celle que vous m'avez écrite. J'ajoute seulement qu'il faut que vous mettiez des chemises de toile jusques à l'Avant. L'obéissance supplée à tout. x>