‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 185 sur 246 · CCLXI.— A une postulante de Port-Royal · texte numérisé non relu

CCLXI.— A une postulante de Port-Royal

Sur la mort de sa sœur. Que celle mon esl pour elle une occasion de se mieux disposer au sacrifice d'elle-même à Dieu.

Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacrement!

Jeudiie aof)t1655.

Je demande à Dieu pour vous, ma très-chère sœur, qu'il imprime tellement dans votre ftme par sa sainte grflce le ressen-

GCLXII.— A LA MÈRE MARIE DBS ANGES. 379

timent du don qu'il vous a fait de son Fils unique^ afln qUe sa mort fût le prix de votre salut^ que vous lui soyez fidèle dans ce qu'il demande de vous en la mort de votre sœur unique. Vous ne manquerez pas à ce devoir^ encore que vous pleuriez beaucoup, pourvu que vos larmes soient de celles que Dieu met en sa présence et dans lesquelles il se plait, parce qu'elles sont une marque que ce que Ton sacrifie à sa divine majesté nous étoit fort cher. Vous êtes dans le dessein , ma chère sœur, di tous donner à Dieu^ quoique vous vous croyez fort indigne d'être acceptée de lui. 11 vous fait la grflce de vous donner une occasion de vous y disposer mieux que vous n'auriez pu faire par vous-même ; prenez donc bien garde ne la pas laisser passer *avec moins de fruit que vous ne devez. Il faut pour cela faire ce que lions devons faire en toutes les rencontres, qui est de regarder Dieu et de l'invoquer afin que sa grâce prévienne votre âme contre les sentimens de la nature.

En écrivant ceci, je reçois une lettre de M. de Saint^yran * poui^ Vous, elle ne peut pas vous parler sur votre besoin présent^ mais elle ne laissera pas, je m'assure, de vous consoler et de vous fortifier par les saints avis qu'il vous donne , la même grâce qui nous rend fidèles à Dieu dans notre état or* dinaire étant ce qui nous soutient dans nos plus grandes peines.

Notre mère* et la mère Angélique* vous ont présente et prient Dieu pour vous et toutes nos sœurs du noviciat. Je désire de le faire autant que j'y suis obligée, et d'être, ma très-chère sœur^ entièrement à vous.

CGLXn.— à la ttièr^ Marié des âttges Buirèan, «Meêse

de Port-Rdyâl.

Elle lui mande son arrivée à Port-Royal-des-Gliamps.

(Vers te 46 septembre 16o5.)

Ha très-chère mère. Je suis toujours arrivée ici heureuse-

t L*abbé de Earcot.

* La mère Marie des Anges Suîreaa.

* La mère Angélique. Elle était à Paris depuis le 27 juillet 4655.

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inent les années précédentes, par la miséricorde de Dieu^ mais il me semble qu'il y a ce voyage plus de bonheur que tous les autres, n^ayant pas ressenti la moindre incommodité pendant le chemin, ni depuis être arrivée. Il me sembloit que je sortois d'une cellule où j'avois été fort en repos. Nos sœurs ont eu tant de discrétion que de nous procurer loutle repos dont nous pourrions avoir besoin, en se retirant aussitôt que nous les eûmes saluées en général ; c'est pourquoi je ne me suis pas en« core acquittée de ce que je leur dois dire de votre part, qui est de leur donner des assurances de votre charité et de vos visites en esprit et du cœur au lieu que vous n'en avez pas le pouvoir'. Ce lieu saint me touche^ ce me semble^ plus que les «lutres; on y sent Dieu d'une façon particulière. Si nos sœurs de Paris* Tavoient éprouvé, je crois qu'elles demanderoient à Dieu des ailes de colombe pour y voler et pour s'y reposer. Mais parce que Dieu aime toutes les deux maisons^ et qu'il y veut être honoré et servi également, il ne donne pas cette inclination à toutes, voulant seulement qu'elles aient celle de l'obéissance qui les retient où elles sont. Nos compagnes du voyage sont fort gaies. M. Singlin leur ût chanter dans le carrosse l'hymne qu'on avoit chantée à l'Adoration dimanche dernier^ qui lui avoit semblé fort dévote. Il nous traita avec tant de bonté tout le long du chemin qu'il ne se peut davantage.

Le temps ne me permet pas de vous dire autre chose, ma très-chère mère, sinon que je suis de toute l'étendue de mon cœur entièrement à vous, comme doit être votre très-humble

et très-obéissante lillc.

Sœur Agnès.

GCLXIII.— A la mère Marie des Anges Snirean, abbesse

de Port-Royal.

Elle la rassure sur les craintes qu*elle avail dans sa charge d'abbe>se« et lui parle d'elle-même en s*humilianl.

Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacrement ! Ma très-chère mère, Le \)eu de loisir me suit partout, c'est

I La mère Marie des Anges, alors :4hbesse de Port-Royal, n'est point venue à Pori-Royal-des-Champs pendant son triennal, ne pouvant supporter le larrosse fans cire 2i Textrémité.

rXLXIII.— A LA MÈRE MARIE DES ANGES. 384

ce qui m'a empêchée de pouvoir répondre à celle qu'il vous a plu de m'écrire, et de vous remercier très-humblement comme je fais de la peine que vous avez prise de me mander des nouvelles de toutes nos sœurs. Je n'en veux plus demander^ pour suivre l'intention de notre mère qui veut qu'on soit entière-ment où Dieu nous met. Je sais bien que cela n'exclut pas le souvenir qu'on doit avoir devant Dieu des personnes absentes auxquelles il nous a unies; au contraire cette mortification rend notre charité plus pure et par conséquent plus efficace pour elles. Je sais bien qu'on prendra toujours la peine de nous mander s'il ^ en avoit quelqu'une de malade^ qui est le temps qu'on doit davantage s'appliquer à prier pour elles.

Il me semble, ma très-chère mère, que vous devez être fort en repos de votre conduite, puisque vous n'y cherchez qu'à plaire à Dieu, qui ne nous commande pas de bien réussir dans les choses, mais seulement de les faire avec soin, et de ne nous point proposer le succès comme notre fin, mais le laisser à sa sainte providence ; en sorte qu'il seroit indifiérent de réussir ou non, si ce n'étoit que le prochain doit retirer du fruit de notre conduite, ce qui doit faire désirer que Dieu y donne bénédiction. Que si cela n'arrive pas, il saura bien y remôilier par d'autres voies, et se servir même de nos fautes pour en tirer quelque bon effet Je vous supplie très-humblement d'agir avec plus de liberté d'esprit, et avec moins de défiance de vousmême, ne vous étonnant point si vous vous méprenez quelquefois. Il n'y a personne à qui cela n'arrive, et Dieu le permet poumons faire pratiquer l'humilité, qui nous est plus utile que de faire des merveilles. Notre-Seigneur dit qu'il ne sert de rien de gagner tout le monde si on te perd soi-même ; mais c*est tout de se gagner soi-même en perdant tout le reste, c està-dire en étant privé des talens avec lesquels on agrée aux créatures ; et lorsqu'on pense n'avoir rien^ Dieu se sert de ce néant pour remplir les autres de sa grâce, par l'édification qu'ils reçoivent de voir agir avec tant de vue de Dieu et une si grande dépendance de sa grâce.

Je pensois ne vous dire qu'un mot sur ce sujet ; je me suis étendue insensiblement. Je vous supplie, ma très-chère mère, de prier Dieu quo je ne prenne point de vanité de quelque

pelil (al^nt qu*ii semble que j'aie pour les autres. Quand cela m'arrive, c'est toujours contre ma conscience , non-seulement parce que je sais bien que cela appartient à Dieu, mais aussi parce que je ne crois pas en avoir, ce qui me met toujours dans rétonnement quand on dit que je suis capable de quelque chose; mais cela n'empêche pas qu'il ne m'arrive ce que dit saint Bernard, de croire en cela plus aui autres qu'à moi*aième pour me flatter et me tromper tout ensemble, dont Dieu me punit très-justement en me laissant souvent faire de tiès> grandes indiscrétions qui n'arrivent point, ce me semble, à d'autres.

Je laisse ce discours, ma chère -mère, pour vous demander encore une fois le secours de vos prières, afin que je fasse profit du repos que l'on goûte eu ce lieu*, pour devenir plus intérieure. Je suis de tout mon cœur entièrement à tous.

Sœur Agnès, R» ind.

Je vous supplie très-humblement de me permettre de saluer ma sœur Candide *. Je lui recommande nos livres pour les bâter autant qu'il se pourra.

CGLXIV.— A Madame d'Aumont.

La propre volonté est la source de la plupart des peines et des inquiétudes

que nous souffrons.

4''oc/o&re46l>5.

Ma très-chère sœur, La dernière que vous m'avez fait rhon*neur de m'écrire est si jolie qu'elle m'a toute réjouie, croyant que vous êtes ou que vous commencez d'être dans la docilité aux ordres de Dieu, sans les gloser^ ni les interpréter, et sans les rejeter sur les causes secondes qui ne nous dispensent pas d'obéir aux volontés suprêmes, sans lesquelles on ne nous peut ôter lin seul de nos cheveux. Si vous vousavancez dans cette pratique, ma très-chère sœur, vous débellerez ce monstre dont vous l>arlez dans votre lettre, dont la plus monstrueuse production

1 Pon-Royal-des-€bamps.

* Sœur Madeleine de Saint-Candide Ue Cerf, religiecse professe ds Mia* buisson, associée à Pori-Royal en 1()48. Elle est morte le l*"' mars 4683, à Tige de 76 ans.

OCLXV. — A LA MIRE MAKIE nB8 AKGES. 383

est la propre volonté, qui esl la source de la plupart des peines et des inquiétudes que nous souffrons. Votre grande lettre ét^it un peu sombre; elle tenoit du jour et de la nuit, du bien et du mal^ de la partie supérieure et de la moyenne région^ où l'air n'est jamais entièrement pur. N'y faites donc plus votre demeure» ma très-chère sœur, ni pour peu, ni pour beaucoup, de peur du mal de dents, je veux dire de ces dents mystiques et spirituelles dont saint Bernard découvre les noms et les propriétés. Vous savez tout cela, car il est rapporté dans sa vie que vousaves lue et relue. C'est pourquoi il est difficile de vous entretenir étant si savante comme vous êtes, particulièrement en proverbes vieux et nouveaux. Je ne demeure pas d'accord, ma très-chère sœur, de vous appliquer le dernier, qui perd le sien perd le sens, puisque je crois, au contraire, qu'une courte privation (de la douzième partie de l'année) perfectionnera votre bon sens, en lui faisant considérer que le bien (si j'ensuis un) est communicatif, et que le vouloir garder pour soi, c est le perdre ; et d'en faire libéralité aux autres, c^est multiplier le talent et se rendre digne d'entrer dans la joie de son Seigneur, en prenant part à la joie de son prochain . Vous avez tous ces bons sentimens dans le fond du cœur, mais une petite vapeur maligne les couvre, et ne vous permet pas de les produire pour la consolation de vos amis. Vous avez à présent le grand et fidèle ami qui vaut mieux que mille pacifiques. Continuez, ma très-chère sœur, de le réjouir par vos bons propos exempts d'amertume, de plainte et de chagrin. S'il ne remplit ma place, ce sera à dire qu'elle est si petite qu'il n'y aura pu entrer. J'en supplie aussi votre bon Ange, et de me la garder immaeU' latutn ah hoc sœculo.

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