VII. — ^A MADAME LE MAITRE. il
Christ est doux. Et qui ne vous croira quand vous direz que tous les travaux de la vie régulière sont des douceurs et des délices au prix de la confusion du monde! Beaucoup d'âmes religieuses ne pourroient pas croire cela au point qxi'il est, et Dieu veut que vous les en rendiez certaines, et que vous soyez cause de faire magnifier sa grande miséricorde sur celles qu'il délivre d'une vie si malencontreuse. Prenez donc un peu de courage, ma très-chère sœur, attendant de si bons effets d'une si pénible cause; n'empêchez point les usages que Dieu en tirera si vous lui en laissez l'entière disposition. Quand Dieu laisse une âme dans la conduite ordinaire, elle doit prendre les meilleures voies pour aller à lui , et choisir Tétat le plus sûr. Mais quand il veut la diriger par lui-même, il a accoutumé de la mettre dans le renversement, pour faire voir que ses voies ne sont pas nos voies, et que ce qui est périlleux dans notre élection est très-salutaire dans la sienne^ parce que c'est lui qui donne le nom, la substance et la vérité aux choses, qui met la lumière pour les ténèbres, et les ténèbres pour la lumière. En l'honneur de sa puissance et de sa bonté, laissez-le, je vous supplie^ ma chère sœur, faire de vous tout ce qu'il lui plaira; mais que ce soit un délaissement absolu qui vous tire de votre propre conduite, et vous fasse user de toutes les inventions que vous pourriez chercher pour votre délivrance, aimant mieux la captivité par son ordre que d'êtrelibre par vous-même. Je ne puis presque finir. Je vous demande pardon d'avoir été trop longue, et de la peine où je vous ai tenue de ma sœur Angélique. Je pensois qu'elle vous dût écrire quant et nous, et elle en avoit aussi intention, mais elle ne le put faire; elle vous donne elle-même de ses nouvelles cette fois, et moi je vous en dis de ma sœur Jeanne qui vous visite souvent en esprit^ car elle a beaucoup de compassion et de charité pour les âmes qui souffrent, particulièrement la vôtre, qui lui est singulièrement chère, et je vous supplie de le croire, et que tout ce monastère* vous porte dans son cœur avec autant de tendresse que vous en pouvez attendre de Port-Royal.
Adieu, ma chère sœur.
* Le Tard, près Dijon.
Yin.— A Madame le Maitre.
Elle Texhorle à modérer son affliction de ne pouvoir rester à Port- Royal.
Ce î.% janvier 1634.
Ma très-chère sœur. Vous avez une grâce pour exprimer vos douleurs qui ferme la bouche aux consolations que Ton TOUS Toudroit donner. Il semble que vous soyez comme Rachel, qui ne vouloit point être consolée ; mais la raison que l'on dit d'elle ne se retrouve pas en vous^ puisqu'il y a toute sorte d'espérance et d'apparence que vous posséderez encore le bien que vous avez perdu. Je vous avoue que la suspension en est infiniment pénible, mais c'est aussi pour un Dieu d'infinie dignité que vous la souffrez, qui doit être aimé et regardé en lui-même par-dessus tout ce qui est de lui. Jésus-Christ a accepté en TOUS l'offre que lui faisoit saint Paul^ d'être anathème pour ses frères. Pensez-vous que s'il eût pris ce saint apôtre au mot^ et qu'il Teût retranché de la société des fidèles^ qu'il se fût affligé comme vous faites? Pour moi je pense qu'il eût porté cette séparation avec joie, parce qu'elle étoit pour unir les âmes à Dieu. Pourquoi donc ne vous consolez-vous pas un peu^ ma chère sœur^ de vous voir sacrifiée pour la même fin, et appelée comme Abraham à immoler à Dieu votre unique contentement? Je sais bien pourtant que la conduite de Dieu sur vous n'est pas de vous donner facilité aux choses^ parce que son amour au regard de vous est souffrant et crucifiant; mais il me semble que vous correspondez trop à votre voie, et que vous entrez avec excès dans la douleur que Dieu vous fait porter, et vous vous donnez un accablement par vous-même qui ne porte pas grâce et bénédiction, comme feroit celui qui vous est imposé de Dieu, si vous le laissiez dans sa pureté sans y rien mêler de votre part. Vous savez une parole de saint Paul qui dit, qu'il faut user du monde comme n'en usant point, se réjouir comme si on ne se réjouissoit point, et pleurer comme si on nepleuroit point. Je doute, ma sœur, que vous ne fassiez pas bien ce dernier article, ei que vous ne pleuriez avec attachement à vos larmes, et dans une créance qu'elles sont très-justes; et cependant saint Paul ne veut pas que Ton ait plus d'arrêt dans la tristesse que dans la joie^ mais que l'on se
TIU.— A MADAMB LE VAITK^. t3
désapplique de toutes les choses diverses qui se passent en la vie^ pour tendre seulement à réternifé. Vous ne faîtes ceci que trop fldèlement pour ce qui est dé la consolation^ ne voulant point en prendre quand vous allez à Port-Royal, parce que vous savez qu'elle ne doit pas durer. Mais je vous prie^ ma sœur, soyez donc juste^ et ayez la même invention pour vous soulager que vous en avez pour vous accabler, ne vous affligeant pas si fort de votre absence puisqu'elle ne doit pas être de durée. Ce me sera grande satisfaction de vous écrire puisque vous le désirez, à la charge que vous ne vous incommoderez point de nous faire réponse. Votre état de souffrance <d)lige tout Je monde à vous et vous désoblige envers tout le monde, car c^est bien assez de pfltir sans qu'il faille encore agir. Tenezvous donc en repos, ma chère soerur, le peu que vous en pouvez prendre, et laissez Dieu consommer son œuvre, car il vous affligera assez sans que vous y ajoutiez rien du vôtre.
Si ce vous étoit soulagement que de vous plaindre , je vous assurerois que toutes nos sœurs ont un sentiment non pareil de votre bannissement, «qu'elles honorent pourtant comme Texil des saints martyrs, puisque c'est par fidélité à Jésus* Christ que vous le portez, et avec cet avantage que vous n'y êtes pas condamnée par un tyran mais par un père de qui les entrailles de miséricorde sont émues sur vous, comme je sais de lui-même ; et, pour moi, je ne doute point que cette précieuse obéissance ne vous donne une appartenance particulière à sa paternité par-dessus les autres enfans qu'il traite avec douceur par accommodement à Kur foiblesse. Je vous regarde dans cet avantage, ma chère ^œur, et je finis dans le désir que Jesus-Christ vous donne tous ceux qu'il a préparés pour lésâmes souffrantes. Vous avez le R. P. Séguenot à Paris. Nos sœurs tourières vous remercient très-humblement de votre souvenir. Pour la |)etite Jeanneton, elle prie sans cesse que l'on vous fasse ses recommandations, et se vient fort souvent enquérir de vos nouvelles.
Madame de laTournelle, qui est en cette ville, m'a chargée de vous saluer de sa part; elle nous rend de l'honneur et de Tamitié avec excès, et madame de Langeron de même. Ma MMil^' Jeanne de la Trinité est toujours dans les remèdes, cela vev!
dire dans le mal, c'est ce qui Tempêche de vous faire voir qu^au besoin Ton coonoit Tami et qu'elle ne seroit pas des dernières à vous faire des condoléances^ encore qu'elle soit fort unie au juge qui a prononcé votre arrêt.; mais cela n'empêche pas que l'on ait pitié des patiens. Adieu^ ma sœur. Je vous supplie de lire le papier que je vous envoie dans la disposition qu'il mérite et d'en faire part à mon frère de Trie pour sa rate.
IX.-A Madame > Mattr*. ' Coromenl il faut honorer el estimer la croix .
22 avril (4634).
Ha très-chère sœur^ Nous avons appris que vous avez passé ces bons jours à Port-Royal, et je pense que vous serez maintenant retournée en votre exil. C*est un renversement que Jésus-Christ a fait en vous de ses états^ vous ayant donné du soulagement pendant qu'il étoit à la croix^ et vous remettant à la croix pendant qu'il est en gloire.
Vous direz, ma sœur^ que ce n'est pas là participer à la joie de la sainte résurrection, et qu'il semble que le Fils de Dieu vous ait oubliée; et moi je trouve qu'il fait tout le contraire, et qu'il montre qu'il a un regard particulier sur vous, en ce que, voulant perpétuer le mystère de sa croix et n^étant plus capable de la porter en su personne , il choisit des âmes qui expriment en elles ce qui a été en lui; et qui doute, ma sœur, qu'ensuite de cette expression de ses souffrances, il ne leur donne une singulière part en la joie de sa gloire? Et non-seu* lement> ma sœur, Jésus-Christ vous laisse en la croix au temps de sa résurrection, mais il vous demande que vous le vouliez bien et que vous fassiez gloire d'y être attachée, parce qu'il n'est plus le temps de l'avoir en horreur, mais de Thonorer et de Vestimer par-dessus toutes choies. Que si cette estime ne peut être en vous par vos propres sentimens, ayez-la dans ceux de Jésus-Christ, lequel a tant rendu d'honneur à sa croix, qu'il n'a pas voulu que sa volonté humaine prit part à l'accep- Cation qu'il en faisoit, la laissant dans l'éloignement et la résistance, aOn (|ue la seule volonté de son Père fût son principe e(