CCLXXII. — A INE RELIGIEUSB DR PORT-ROYAL
sa grâce, dispose ses lumières avec une suavité merveilleuse, ne les donnant pas toutes à la fois, mais par parties, afln que les âmes soient capables d'en. bien user. Que si Dieu nous découvroit tout d'un coup le fond de notre corruption, cette vue seroit capable de qous faire perdre le courage et l'espérance de nous en pouvoir retirer. J'ai souvent pensé à ce que dit saint Benoit , dans les instrumens des bonnes œuvres : Qu'il faut confesser à Dieu avec larmes et gémissement tous les jours en ses prières les péchés de sa vie passée, avec un ferme propos de s'en corriger. Je ne pouvois comprendra que l'on put renouveler tous les jours la mémoire de ses péchés avec une nouvelle douleur, Tespril humain étant si foible, qu'il ne peut s'arrêter longtemps sur un même sujet.
Ce qui s^est passé en vous , ma chère sœur , m'a donné quelque intelligence sur ce sujet, en me faisantconnoitrc que, lorsque c'est Dieu qui applique Tâme à une chose, il la rend toujours nouvelle en la faisant voir plus clairement. Que si sa lumière n'agissoit point en nous, et que nous voulussions par nous-mêmes nous attacher à un objet, quelque bon qu'il fût en lui-même, nous n'y trouverions que des ténèbres et du dégoûL C'est ce qui nous obhge a soumettre à la conduite nos meilleurs mouvemens, afln d'y persévérer, ou de nous en retirer, selon qu'on jugera le mieux, eu égard à la portée de la grâce (|ue Dieu nous donne pour en bien user, n'étant pas moins dangereux d'entrer trop avant dans ce qui nous abaisse, que dans ce qui nous élève, quoique Ion doive avoir plus de pente pour le premier. J'espère, ma chère sœur, que la connoissance que Dieu vous a donnée de vos fautes vous profltera davantage, que s'il vous avoit fait avancer dans la vertu, ce qui nous est un sujet de vanité et de complaisance, au lieu que la vue de notre misère nous atTermit dans l'humilité qui est la force de l'âme.
Vous avez encore un autre grand sujet de témoigner à Dieu que vous tenez plus à lui-même, que non pas aux personnes qui vous conduisent à lui, dans la privation de celle qu'il vous avoit donnée* et de qui vous avez reçu beaucoup de secours.
1 Le docteur Arnauld, qui sortit de Port-Royal-des-Chani|>s dans les premiers jours de 1* A^ent.
Nous ne considérons pas assez que toutes les créatures sont pauvres et indigentes, sinon quand Dieu s'en veut servir pour nous communiquer les richesses de sa grâce. Que si cette source divine cesse de se répandre dans ces canaux à notre égard, c'est pour nous obliger de remonter jusqu'à la source; et^ comme nous ne sommes pas toujours capables de recevoir immédiatement de Dieu les assistances dont nous avons besoin, il veut cependant que nous soyons dans la sécheresse et dans la pénitence du peu d'Qsage que nous avons fait de l'abondance où nous avons été de la rosée du ciel qui semble être à présent fermé pour nous, quoique nous soyons en un temps où l'Église nous promet toutes sortes de grâces et de bénédictions par la venue du Fils de Dieu en la terre.
Il y a dans les Cantiques, que la sainte épouse, en cherchant son bien-aimé , rencontra les gardes de la ville, et, qu'a^» près les avoir un [)eu passés, elle trouva son seigneur. Ces gardes de la ville sont nos supérieurs et nos conducteurs qui nous enseignent à chercher Dieu uniquement. Que si nous sommes trop longtemps avec eux^ et que nous ne voulions point les quitter, nous perdrons Toccasion de trouver Dieu, qui diffère de se montrer à nous jusqu'à ce que nous soyons séparées de toutes les créatures, en n'y étant plus attachées qu'autant qu'il nous le permet : et, quand nous sommes allées à lui de la sorte, il nous renvoie à nos gardes eu nous rendant ceux qu'il nous avoit ôtés, qui nous deviennent plus utiles qu'ils n eloient auparavant. Mais il faut accompagner cette espérance de patience^ comme il est dit dans Fépitre de la se* maine , où saint Paul appelle Dieu le Dieu d'espérance et de patience, et au même lieu le Dieu de patience et de consolation.
Je vous supplie, ma chère sœur, de prier Dieu qu'il me fasse la grâce de le regarder de la sorte, et de lui demander la même grâce pour nous toutes qui avons en celte rencontre les mêmes sentimens. J'avois commencé celle-ci le jour que je demeurai malade, et je l'ai reprise quinze jours après.
Ce <0 décembre ^655.
CGLXXIII.— A LA MÈRB MARIB-DOROTHSB DB L'IMCARNATION. 395
CCLXXIII.— Â U mère Marie-Dorothée de rincamation Le Conte,
prieure de Port-Royal-des-Champs.
Sur la préparation aux persécutions. — On fait à Port-Royal des prières pour rËglise et pour le royaume de Pologne.
{Vers le^O décembre 4655.)
Ma très-chère mère^ Il ne me reste plus qu'un peu de foiblesse de mes trois saignées^ mais les fériés en seront bien longues^ je veux dire qu'on m'en parlera longtemps. U se faut préparer aux grands maux, en souffrant bien les petits; je le dis en général, quand même nous n'aurions pas sujet d'en appréhender d'extraordinaires, car qui sait les afflictions que Dieu lui prépare ? Témoin la reine de Pologne, à qui je ne saurois penser sans être épouvantée de l'épreuve où Dieu la met, et de la vertu héroïque qu'elle doit avoir pour s'y soumettre. Nous continuons de mettre deux de nos sœurs tous les jours en prière pour elle et pour son royaume, afin que Dieu maintienne les vrais catholiques dans la sainte foi. Les deux pour l'Eglise font de même tout ce qu'elles peuvent par des prières, par des mortifications et des bonnes œuvres; mais pour la communion, on ne la donne point ni aux unes ni aux autres. On a pour objet l'Eglise en général, le diocèse en particulier, et le soutien de la vérité.
Je vous supplie d'assurer ma sœur Jeanne de la Croix que notre mère a recommandé madame sa sœur aux prières, et que nous dirons toutes les sept pseaumes pour le repos de son âme, comme nous y sommes obligées, et à prier Dieu pour l'avancement de la sienne dans la voie sainte et étroite où il Fa engagée. Je la salue, et la supplie de me continuer sa charité devant Dieu. Ha sœur Geneviève^ ne pensoit plus à la cloche, et je l'avois aussi oubliée, faute de l'avoir mise sur mon agenda. Elle croit qu'il vaudroit mieux acheter une cloche qui ne sera peut-être pas plus chère qu'un timbre, y ajoutât ce qu'elle coûtera au débris qu'il |audra faire pour l'avoir. Par-
^ La MMir Oeneviève de rineamaiion Pineau, cellerière.
lez-en, s'il vous plait, à la mère Ângéli(iue pour avoir son avis; mais je pense que vous ne la devez pas espérer sitôt. Je vous la désire et vous la procure ; mais il seroit à désirer que celles qui y sont intéressées la désirassent moins, en se souvenant combien d'années il falloit aller céans du petit chœur au grenier pour sonner Toffice^ sans espérance d'être jamais mieux; mais quand on a faim et soif d'autre chose que delà justice^ on n'est jamais rassasié : je me dis cela à moi-même^ ma chère mère, étant plus empressée que personne pour les choses que je veux.
Nous visiterons votre registre; il n'étoit pas besoin d'envoyer celte grosse masse de livres, il ne falloit que faire un agenda des personnes qui avoient des éloges, et nous eussions conféré avec les nôtres.
Je vous supplie de remercier ma sœur Ang. du sermon^ en attendant que je le fasse moi-même; c'auroit été une perte bien grande, si on ne l'avoit point retenu. Je crois que vous avez reçu des saints du mois et votre cérémonial des morts.