‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 195 sur 246 · CCLXXV. —A la sœur Marie-Angéliqae de Sainte-Thérèse · texte numérisé non relu

CCLXXV. —A la sœur Marie-Angéliqae de Sainte-Thérèse

Amanld d'Andilly.

Sur les dispenses que ses infirmités peuvent lui donner.

(Vers décembre 4655.)

Ha très-chère sœur, La charité nous oblige de considérer votre mal aussi grand qu'il est, et nous croyons ensuite que vous êtes légitimement dispensée des principales observances qui regardent Taustérité du corps. Je ne sais pourquoi vous demandez contre votre conscience d'aller à matines et de faire

< Les grandes antiennes qui se disent pendant TÂTent.

Tahstinence^ puisqu*on vous Ta refusé plusieurs fois ; c'est pourquoi vous n'avez aucun sujet de craindre, puisqu'on juge que \ous en devez être dispensée. Pour le reste de TofOce, TOUS y pourrez aller quand vous ne serez pas trop mal, non pas pour y chanter toujours, mais pour y être présente en la manière que vous pourrez, je veux dire sans manteau et avec dispense des cérémonies, si vous ne les pouvez faire; car comme vous dites, il vaut mieux faire les choses en partie que de ne les point faire du tout. Je sais bien qu'on est mortifiée et liumiliée, mais il ne faut pas s'arrêter à cela. Vous reoonnoissez que vous avez besoin de prier souvent, et de cherdier des lieux qui vous servent d^asile pour éviter les distractions; c'est pourquoi vous serez en sûreté en la compagnie des sceurs et des saints anges. Je ne sais si le voyage ne vous sera point pénible; il faudroit partir de si bonne heure que vous poissiez marcher doucement, et si vous y manquez, ne permettez pas que votre amour-propre vous fasse redoubler le pas, car cela vous mettroit hors d'haleine, au lieu qu'il vous faut exposer au jugement qu'on peut faire que vous êtes négligente.

Pour l'assistance, vous pouvez vous dispenser d'être à genoux si cela est pénible. Si vous n'avez pas l'esprit si libre à cause de votre mal, au moins vous exposerez-vousà Dieu pour recevoir quelques miettes et quelques gouttes pour faire subsister votre âme dans la faim et la soif que vous devez avoir de la justice, c'est-à-dire de lui-même, el afln4'élre rassasiée de toutes les autres choses el ne point chercher à vous satisfaire dans les créatures. C'est ici pour les observances extérieures, mais pour ce qui est de la vertu, on n'en est point dispensé par aucune maladie ; vous le savez, l'obéissance, le respect, l'humilité, le silence, etc., sont les observances essentielles; les autres sont des hypocrisies devant Dieu, quand on ne s'en sert pas pour acquérir celles-ci, qui sont l'esprit et la vie des pratiques extérieures.

Priez Dieu, ma chère sœur, qu'il vous fasse marcher fidèlement dans votre vocation ; mais priez-le souvent et avec un gémissement intérieur qui est la meilleure de toutes les prières. Servez- vous de ce verset: Domine^ anie te omne desiderium meum^ et gemitiM meus y etc. Vous ne manquez pas de

CGLXXVl. — A LA SOEUR MAHIB-ANGÉLIQUE DE SAINTE-THÉRÈSE. 399

savoir beaucoup de choses qui vous peuvent exciter, mais il faut attirer la grâce pour donner la vie à nos connoissances, qui sont stériles quand elle ne les anime pas. Dites souvent à Notre-Seigneur : Dofwtnc, doce nos orare; et pour l'obtenir, mortiflez-vous «n quelque chose, et ne vous lassez point de cette pratique, car c'est votre plus grand mal que le défaut de persévérance. Je supplie Notre-Seigneur qu'il vous la donne quand il vous aura fait entrer comme il faut dans ses voies. Je lui dirai pour vous et pour moi-même ces paroles de l'Église dans une oraison : Excita, quœmmuSy Domine^ ttiorum fide* Hum voluntates. Je ne sais si vous êtes fidèle à prier à toutes les heures, mais d'une manière qui rappelle votre esprit des distractions où il pourroit être ; car de dire un Ave Maria de bouche seulement ne sert de rien, et c^est en vain qu'on se plaint des distractions si on ne sq fait violence pour s'en séparer.

Enfin, ma chère sœur, le royaume de Dieu ne consiste pas en paroles, mais en vertus, et Ton doit appréhender que ce saint temps ne se passe inutilement et qu'on n'ait point de part à la pénitence où l'Église entre durant rA.vent, si on n'y contribue en quelque chose par de bonnes actions, car les résolutions et la bonne volonté seule ne nous y feront point participer. Je prie Dieu que, comme il n'y a rien que vous ne sachiez, il n'y ait rien que vous ne pratiquiez et que vous n'embrassiez afec ardeur. Je suis, ma très-chère sœur, entièrement à vous en la charité de Jésus-Christ.

Page 1