CCLXXVI.— A LA SŒUR MARIE-ANGÉLIQUE DE SAINTE-THÉRÈSE. 40i
rinvoqncr en faisant un ouvrage; et il faut de plus rinierrompre souvent la longueur d'un Ave pour adorer Dieu, pour s'offrir à lui, pour prononcer ([uelques paroles de TÉcrilure qui servent, comme disent les Constitutions, à rallumer la chaleur languissante de nos cœurs. Si Ton ne fait cela. Ton travaille pour la viande qui périt, c'est-a-dire pour une fin humaine, et non pour celle qui demeure éternellement. La fidélité en cela, ma chère sœur, est très-importante, et la négligence qu'on y apporte est très-dommageable; c'est pourquoi je vous conjure, pour Tamour de Dieu, de vous y exercer, et de tâcher de vous rendre digne de goûter Dieu en Toraison qui est cette douceur victorieuse qui adoucira toutes vos peines.
Vous devez craindre que voire office ne soit guère agréable à Dieu, si auparavant que de le dire vous n'approchez votre cœur de lui, ce qui ne se peut faire qu'en l'élevant vers sa divine majesté, et en ouvrant la bouche de votre âme qui est voire désir pour attirer son Elsprit-Saint, afin qu'il pénètre le ciel. Les âmes qui se maintiennent en la présence de Dieu durant lajournre, n'ont qu'à la renouveler quand elles veulent dire l'office, et il ne leur faut guère de temps pour cela. Mais quand on s'est rempli de distractions et d'inutilités, il est difficile de se reprendre en si peu de temps, et Ton rst quelquefois obligé, comme M. Singliu nous dit en son dernier sermon, d'être autant de temps à se préparer à dire l'office comme on est à le dire. Que si on le commence dans la dissipation de l'esprit, on le continue et on l'achève de même, et lors celte prière est nulle, et de plus elle se convertit en péché, et c'est un plus grand péché que si on ne le disoit point du tout. L'on a de la peine à croire c<ila, et néanmoins l'on sait bien que c'est une vérité qu'on ne peut contredire, à moins que d'être comme les Juifs qui mettoient tout le culte de Dieu dans les choses extérieures, et qui croyoient l'honorer quand ils lui faisoienl de longues prières qui n'étoient que du bout des lèvres.
Vous avez grande raison de dire que le peu d'application que vous avez à Dieu est cause qu'il ne vous donne pas la patience dont vous avez besoin pour souffrir votre mal. Il n^y a T. r. 26
402 lÈTTHES DE LA MERE AGNÈS.
rien (le si yrai que nous n'avons rien si Dieu iie nous le donne^ et il est dit aussi que Dieu donne à tous avec abondance pourvu qu'on lui demande^ car c'est la condition qu'il met dans l'Évangile : Demandez et vous recevrez. Et quand nous ne serions pas assurés de recevoir, c'est déjà une grfice que d'oser demander, et qu'il nous soit permis d'avoir accès à cette majesté suprême dont nous sommes si indignes de nous approcher : et néanmoins, ni Tun ni l'autre n'est capable de nous faire aimer la prière, ce qui montre que nous avons une grande froideur pour Dieu. Excitez-vous donc, ma chère sœur, à cet exercice, puis(]ue vous avez tant de besoin du secours de la grâce, et si vous ne pouvez prier longtemps, priez fréquemment par des aspirations vers Dieu qui ne sont point pénibles, et qui valent mieux que de longues prières après lesquelles on voudroil délasser son esprit, comme on l'appelle, au lieu que l'oraison faite comme il faut ne lasse point, et quand elle est entretenue elle est la force de l'âme et sa consolation ; mais supposé qu'on ne puisse faire que de courtes prières, elles font le même effet quand elles sont fréquentes.
CCLXXVIL— A la sœnr Elisabeth-Madeleine de Saint-Luc Midorge^
à Port-Royal-des-Champs.
Sur la mort de sa tante, la sœur Marie de Saint-Joseph Midorge, qui mourut à Paris le 4 janvier 1656.
Samedi 8 janvier 1656.
Ma très-chère sœur. Je n'aurois pas manqué de vous écrire pour vous donner quelque consolation de la mort de votre bonne tante, si ce n'eût été que je savois que la mère Angélique le feroit mieux que moi. Je ne doute point, ma chère sœur, qu'elle ne vous ail prévenue sur la manière dont vous deviez recevoir cette nouvelle, et ce que vous deviez à Dieu dans cette rencontre.
Je laisse à part les sentimcns de la nature qui sont bien souvent déréglés dans les personnes imparfaites; mais ce que
* Cette sœur est née en décembre 1634. Elle fut reçue novice le 24 juilliet 1641 et fit profession le 20 novembre 1642. Elle est morte le 3 JM- Tler1702.
CCLXXVII. — A LA SCfelR ÉLISABBtM-lrtADBLÉfNB DB S^-LUC. 403
Dieu demande indispensablemetit, c'e6t que Ton profite de ces occasions, car si Ton est obligé de croître toujours dans la vertu et d'employer tous les moyens qui se présentent pour cela, combien plus ceux qui sont extraordinaires et uniques comme celui-ci *•
Ce que tous devez donc faire^ ma sœur^ au sujet présent, c'est d'arrélcr votre esprit sur leë bons exemples que notre chère sœur vous a laissés, son amour pour la pénitence, pour la prière, pour la retraite et le silence, son assiduité au chœur et aux obserTdnceSi la cfainte et l'amotir qu'elle avoit pour Dieu, la fidélité à sa conscience, qui lafaisoit rendre à des choses à quoi elle répugnoit beaucoup^ quand on lui disoit qu'elle offenseroit Dieu de faire autrement. Voilà, ma sœur, les instructions qu'elle vous a laissées, et ce que vous devez hériter d'elle. Et cependant voUs détourne» Votre pensée de ces choses-là, pour regretter des paroles qu'elle auroit pu dire, et pour désirer des choses extérieures qui lui ont servi et qui ont peut-être fait tort à son âme, ayant ce défaut de s*attaehor à certaines choses sous prétexte de dévotion, quoi* que la dévotion consiste à un dénûment de tout; et on lui toléroit cette imperfection qui étoit un reste de l'habitude qu'elle avoit prise à posséder quelque chose, pour n'avoir pas été instruite dans la religion où elle avoit été reçue *. Que si elle vous parloit maintenant, elle vous diroit : gardez-vous bien de faire en cela comme j'ai fait. Mais il n*est pas néces^ saire qu'elle vous le dise, puisque vous avez été nourrie danë ces vérités-là, et que vous seriez bien plus coupable qu'elle si vous y manquiez. Il faut être à Dieu, ma chère sœur, en esprit et en vérité, et ne pas s'arrêter à la superficie des choses»
Assurez ma sœur N. que je ne Tai pas oubliée dans cette rencontre, et que j'ai prié DieU de lui faire la grâce d'eu bien
* La sœur Marie de SaÎDl Joseph avait enienda la messe, et étiitii remontée ensuite à i'iutirmerie^on la trouva morie pendant la graod'messeï dans la posture où elle s'était mise pour dire tierce, son livre ouvert devant elle.
* La soeur Marie de Saint-Joseph avait été professe de Tubbaye de Sainl« Antoirie-des-Champs à Paris. Elle obtint d'être associée à Port-Royal dans un temps otl la réforme, établie par ta tnère Angélique, ne t*était pas encore dans iuéUne tnaiaoh de filles de Tordre de Ctteaui.
user pour expier ses fautes et pour se renouveler dans Tesprit de la religion, car il faut tout recevoir dans cette double intention, de satisfaire à Dieu et d'entrer de plus en plus dans la mortification et la pénitence, à quoi les afflictions nous di^ posent, et Dieu nous les envoie pour cela, je veux dire pour nous purifier et pour nous exciter. Je suis toute à vous et toute à elle en Tamour de Jésus-Christ.
CCLXXVin.— A M. de la Potherie, prêtre.
Sar les pratiques de l'Inslilul da Saini- Sacrement.
Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacrement !
SatMdi 30 janvier 4656.
Monsieur mon cousin.
Vous nous donnez sujet de louer Dieu de ce qu'il suscite des personnes pour le glorifier dans le mystère de la sainte Eucharistie^ et qui le feront plus dignement que nous qui en avons Tobligalion avec moins d'effet que nous ne devrions. Je crois que vous savez les petits devoirs que nous rendons au Saint- Sacrement , qui sont une assistance continuelle de jour et de nuit les unes après les autres; de faire l'office double les jeudis^ hors l'A vent et le Carême; de faire tous les jours la commémoration à Laudes et à Vêpres; et tous les dimanches, hors ceux de l'A vent et du Carême, on fait une adoration après Vêpres 011 l'on donne la bénédiction du Saint-Sacrement. Nous avions demandé à Rome que le Saint-Sacrement fût exposé tous les jeudis, mais nous ne l'avons pu obtenir, parce que cela se permet fort rarement; de sorte qu'on ne Texpose dans notre église que pendant l'octave^ comme l'on fait partout^ et lorsqu'on commande des prières des Quarante heures.
Pour les dispositions intérieures, on nous recommande fort rimitation des vertus que Notre-Seigneur Jésus-Christ pratique eu ce mystère, et surtout une vie cachée et retirée, qui est ce qui parolt davantage dansTEucharistie, où Notre-Seigneur est caché et séparé de toutes les créatures. L'on nous dit aussi que les communions fréquentes conviennent à cet institut, et on en use selon l'avancement que les âmes font en la vertu.