CCCILV.— A M. L'ÈTfiQini D'AMUS. 49i
souffrances qu'il lui plaira de nous envoyer^ et nous rendre exactes à nos devoirs; ce qui tiendra lieu des choses extraordinaires qu'on doit faire en ce temps-ci, de quoi on n'a pas toujours le loisir ni la force. C'est un second carême que Dieu nous envoie, pour y pratiquer ce que la règle ordonne dans le premier^ en y igoutant Alléluia pour témoigner à Dieu que c^est avec amour que nous acceptons sa conduite sur nous. Je suis toute à vous^ et toute à toutes.
GCGZLy.— A Monseigneur Henri Amanld, èrèqiie d'Angers «.
Siu les dispositions où l'on éuit à Port-Boyal.-^Elle lui parle de M^i* de Il oDgIat, qui Tut guérie miraculeusement, le 21 avrils après une neuYaine à saint Bernard.
4 mai 4064.
Nous avons reçu les deux lettres que vous nous avez fait rhonneur de nous écrire sur un même sujet, qui nous témoignent la bonté que vous avez pour tout ce qui nous touche, dont nous ne pouvons Jamais douter : c'est ce qui nous oblige de vous faire ce billet, encore qu'il n'y ait rien de nouveau, pour vous ôter de la peine où vous pouvez être de notre état^ qui est tel qu'il platt à Dieu, qui nous fait la grâce d'adorer sa sainte volonté avec toute la soumission qui nous est possible, quoique ce ne soit pas sans larmes. L'on retirera demain les deux pensionnaires qui nous restent^ qui sont mesdemoiselles d'Albert et de Charts S et même mademoiselle de Luynes ^ quoiqu'elle soit au noviciat depuis le commencement du
^ Henri Amanld, né en ^$97, nommé à Tabbaye de SainUNicolas d*Atigers le 22 octobre 1622; il fut sacré évéqui; d*Angers le 29 juin 4619, ^
Souvema cette église pendant près de 44 ans. Il est mon le 8 juin 4692, ans la 95* année de son âge.
* Filles de M. le dac de Luynes.
• lâU« Louise d'Albert de Lujnes, ainsi que W^ Gabrielle Dugué de B%gnob, étaient alors séparées des autres pensionnaires et entrées dans le noviciat, où elles pratiquaient tous les exercices de la religion, et étaient reçues pour être au noviciat et prendre Thabit au plus tôt, qnand on les iogerait assez éprouvées. Le jeudi 5 mai, madame de Chevreuse reprit W^^ de Luynes, fs petite-61le, et M^^de Baj^nols fut rendue à ses tuteurs. Rllesfarenl conduites au Val-do-Grlce; M'i^de Luynes y resu jusqu'au 3 juin, et Mii« de Bagnols jusqu'un mois d*ao|t VB^n/ïU
4M lsthies de la mère agnès.
carême^ où elle faisoit parfaitement bien : ce qui lui donne une douleur extrême^ et la fait résoudre de ne s'engager nulle part qu'elle ne Toie ce qui arrivera de nos affaires.
Nous avons donné l'habit à mademoiselle de Monglat, qui étoit reçue avant Tordre qni nous a été donné. 11 y avoit un an qu'elle faisoit grande instance pour entrer au noviciat, et c'est un esprit si sage et si solide, qu'elle surpasse beaucoup son âge. 11 a plu à Dieu de faire une merveille en elle en même temps que l'on délibéroit de nous persécuter. 11 y a plus d'uo an qu'elle étoit devenue boiteuse; l'os de la hancbe s'étoit démis et rentré en dedans ; de sorte qu'elle ne pouvoit presque marcher que sur le bout du pied. On lui avoit fait faire un soulier plus haut que l'autre de quatre grands doigts; elle ne pouvoit s'agenouiller sans mettre un livre sous son genou, et avoit avec cela beaucoup de douleur. Cette chère enfant est fort délicate, et la moindre chose lui faisoit de la peine, comme d'aller à une grand'messe au chœur, elle en revenoit avec la migraine. Cela lui faisant craindre de ne pouvoir travailler, elle eut la pensée de faire une neu vaine à saint Bernard, pour obtenir de Dieu plus de santé, et être délivrée de cette incommodité à marcher. C'éloit la semaine sainte qu'elle fit celle dévotion. Elle fut exaucée, car elle alla à tout l'office, et même quelques jours à matines sans s'en trouver mal. Mais ce qui est bien plus merveilleux, c'est qu'en un moment elle sentit sa jambe aussi longue que l'autre; il lui fallut ôter son soulier, et elle marcha aussi droit que personne, ne lui restant aucune marque qu'elle eût boité. Ce nous est une grande consolation dans nos afflictions, de voir qu'il plaità Dieu nous faire connoitre, par des eCTets si merveilleux, qu'il regarde notre maison qui est si en butte à tout le monde.
M. de *** fait languir, il y a longtemps, ma sœur de Bagnols par l'empêchement qu'il a mis à ce qu'elle fût novice; il y a un an qu'elle la heroit; il achève demain de l'affiiger, et nous avec elle, en nous larrachant, si j'ose user de ce terme. En vérité nous en avons le cœur outré de douleur.
Nous nous recommandons^ s'il vous plaît, à vos prières.
Toutes celles qui ont l'honneur de vous appartenir vous assurent de leurs très-humbles obéissances.
fXCÎLVÎ —AU ROI. 493
CCCXLYI —An Roi.
Au sujet de la lettre de cachet par laquelle le roi ordonnait de renvoyer les novices et les postulâmes de Port-Royal.
6 mat 4664.
Sire^ Dans l'accablement d'affliction où nous sommes, nous nous adressons avec un très-profond respect à Votre Majesté, et avec d'autant plus de conflance que la pei*sonne même qui nous a porté ses premiers ordres nous a assurées qu'elle recevroit toigours favorablement nos très-humbles supplications. C'est dans cette espérance. Sire, que nous osons nous jeter aux pieds de Votre Majesté, croyant que, puisque Dieu même ne dédaigne pas d'écouter la voix et les soupirs de ses servantes, elle aura aussi la bonté de souffrir que nous lui représentions l'excès de notre douleur. Nous eussions tâché de Tétouffer en nous-mêmes, et de n'en parler qu'à Dieu seul, si elle ne s'étoit encore redoublée, en voyant que Voire Majesté témoigne par ses derniers ordres n'être pas entièrement satisfaite de noire conduite, comme si nous eussions reçu nos dernières novices contre son exprès commandement; mais la manière en laquelle on nous a expliqué Tiniention de Votre Majesté ne nous a pas donné lieu de l'entendre de la sorte. Car, Sire, voici les .propres paroles du procè&>verbal : Qtêê Votre Majesté nous faisoit défenses de recevoir à l'avenir des filles dans notre mai" son, tant pour y demeurer en qualité de pensionnaires, que pour y être novices. Or, comme il y a, Sire, une très-grande différence de recevoir à l'avenir des filles dans un monastère pour y être novices, ou de donner l'habita celles qui y étoient déjà depuis si longtemps, nous pensions que cet ordre nous interdisant la liberté de l'un, nous laissoit celle de l'autre. Et nous déclarons très-sincèrement devant Votre Majesté que nous n'eussions jamais reçu ces novices, si nous eussions su le faire contre son ordre. Nous espérons. Sire, que Votre M^esté étant informée de la manière si innocente dont cette action s'est pas- *8ée, elle ne désirera pas de nous que nous détruisions ce qui a été fait en la présence de Dieu, en 6tant à ces filles le saint
494 LETTRK8 DE LA M&IIB AGIIÂS.
habit et la qualité de novice qu'elles ont reçue à la face de l'Église.
Nous supplions, Sire, très-humblement Votre Majesté de nous permettre de lui dire que nous avons été si éloignées de croire que noué eussions manqué en quelque chdse à eiécuter ses ordres^ que la promptitude mêkne avec laquelle nous avons obéi, sah6 dire une seule parole au premier qui nous a été donné de renvoyer nos pen8iotinaires> nous a laiitéet dwùê le doute s'il nous étoit permis de nous dispenser ainsi» 'sans aucan lugement de TEglise, de Tobservation de notre rë|^e, poieqiie c'est une partie de celle de saint Benoit dont nous hiions profession> que d'élever des enfans dans le service de Dieu; et peatttre que nous avons fait quelque (éute dans cette prédpiûion^ puisqu'il semble même que nous ayons manqué i la confianee que nous devions avoir à la bonté de Votre Minette, qui n'ailroit pas sans doute trouvé mauvais que noua eussions é« recouN à elle^ avant que de faire souffirir à ces enCanft une tépalration qui leuk* a paru si rude.
Mais quand nous avons reçu ce nouvel ordUs de renvoyer aussi nos postulantes et nos novices, et de n'en plus recevoir i l'avenir, ce qui ne seroit autre chose, en effet, que de vouloir éteindre une abbaye des plus anciennes de votre royaume, et abolir entièrement notre institut, nous n'avons pu, Sire, nous dissimulera nous-mêmes tes sujets que nous avons de craindre de manquer à ce que nous devons à Dieu, si nous n'avions recours à Votre Majesté pour lui représente^ rimpmianœ de cette afiTaire ; après quoi si elle continue dans la même résolutioui elle trouvera toujours nos portes ouvertes à ses commandémens absolus; et toute la faveur que nous lui demanderons $era de vouloir que la chose se fasse sans que nous y ayons de part, et de daigner épargner la tendresse de notre conscience qui s'y croiroit blessée, par les raisons que Votre Migesté aun la bouté de nous permettre de lui dire.
Mous avons, Sire, sujet de croire qu'on lui a confondu félat des postulantes avec celui des pensionnaires, quoique ce soient deux choses extrêmement différentes ; car les postulantes ne sont pas comme les pensionnaires de jeunes filles qu'on élève feulement pour les instruire, mais ce sont des personnes qui
CGCXLT1.~AU 101. 495
ont Yotontairemenl renoncé au monde^ qui sont entrées dans le noviciat > qui ont une entière volonté de se consacrer pour jamais à la religion^ qui en pratiquent déjà tous les exercices; et; comme c'est par elles qu'un monastère subsiste et se con» serve, oh ne peut, sans Fabolir, défendre d'y en recevoir. Ot votre piété; Sire, et votre respect pour l'Eglise; vous fera juger aisément qu'une des choses où l'autorité séculière priend moins de part; et que celle même de l'Eglise doit moins faire quV près un jugement canonique et solennel^ c'est la suppression d'un monastère et d'un institut légitimement établi pour donner des servantes à JésUs^hrist dans lé suite de tous les siècles. De sorte, SirC; que ceux qui apprendront ce qui se passe aujourd'hui sur notre sujets ne pourront s'imaginer autre chose, sinon qu'il y a eu des dénonciateurs public! contre la conduite de notre maison, qu'on y a fait des visites régulières; qu'on y a reconnu des désordres horribles et irrémédiables> que l'Église en a ensuite canoniquement ordonné la suppression, et que Votre Majesté lui a prêté son autorité pour exécuter ses ordres.
Cependant; SirC; non-seulement il ne s'est rien fait de tout cela, mais par la grâce de DieU; l'Eglise n'a jamais donné de jugement touchant notre monastère qu*en notre faveur et pour défendre notre innocence; et nous n'avons jamais reçu que de l'approbation de nos supérieurs ecclésiastiques dans les visites qu'ils y ont faites. M. l'évèqtke dé ^bî*; qui a été pendant plus de quinie atts notre supérieur^ sous l'autorité de Mgr l'archevêque de Paris ; et qui y a fait deux visites, peut rendre témoignage à Votre Majesté; ainsi qu'il l'a rendu à tout le monde; qu'il a toujours été pleinemèiU satisfait de notre conduite; et n'a trouvé dans notre monastère que éoê sujets d'édification.
Après ceia> SirO; avant qu'ion ait fait aucune ii^Nrmatioii contre nous> on commence par vouloir supprimer notre monastère. Si cet ordre, Sire^ ne nous venoit pas d'un roi trèè-
^ AadrA du SauMaî, curé ds SainuLea à t^aris, offlcbl et vicaiire-géoéril 4» FirohfevdqM, fui aomiié à réfêcliè de Tsol sn 464$, ti sacré ea 46SS. Il est mort en 4674.
chrétien, nous n'aurions qu'a souffrir en patience qu'on nous arrachât d'entre les bras celles que nous ne pourrions renvoyer nous-mêmes sans nous rendre coupables devant Dieu, et à remettre entre ses mains le jugement de notre cause. Mais vivant sous le règne d'un prince si religieux, et dont nous sommes trè&-assurées que Tintention n'est que maintenir les lois et la discipline de TEglise , nous nous croyons excusables , Sire, si nous avons peine à nous résoudre de retrancher de cette maison tant de filles que Dieu y uvoit unies, à lui et à nous partons les liens de la charité. Et il arrive encore, par une rencontre digne de l'attention de Votre Majesté, qu'entre ces postulantes et ces novices qu'on nous ordonne de renvoyer, sont ces deux mêmes filles ^ qui ont été guéries de maladies incurables par deux miracles vérifiés , et solennellement approuvés et publiés par les grands-vicaires de ce diocèse.
Nous espérons, S^re, que Votre Majesté sera touchée de nos larmes et de nos prières, comme nous souhaitons que Dieu soit touché de celles que nous lui offrons, et que nous lui offrirons sans cesse pour attirer ses bénédictions sur votre personne sacrée et sur votre Etat.
De notre abbaye de Port-Royal, ce 6 mai 1 661 .
CCCXLVn.—A Monsieur de Sévigné.
Sur réloignement de M. SiogUii, qui fut obligé de sortir de Poit-lUjil
le 4 «i^ mai.
Vers (e 8 maH 664.
Si nous n'avions été obligées dans le temps où nous sommes et en suite de la conduite que Dieu tient sur nous, de nous vouer à la patience et au silence, je ne serois pas demeurée sans vous rien dire depuis votre retour, de même que j'ai manqué à répondre au billet si bon et si rempli des sentimens de la grâce de Dieu qu'il vous a plu nous écrire de Port-Royal-
^ Marguerite Périer, guérie miraculeusement par la vertu de la sainte Épine, le ti mars 4 656 ; elle était postulante et entrée au noTÎcial depnb Piques (47 avril 4 664) ; et Madeleme Baudrand, guérie miracoleuteflieit le 27 mai 4657; elle avait pris Thabit de novice le 24 avril 4664.
CCGXLVIll.— A MADAME DE FOIX. 497
des-Champs^ par respect aux saints jours. Nous sommes rentrées dans un second carême qui est un temps de componction et de larmes, mais il y faut joindre des ilMefuta pour témoigner que c'est avec agrément que nous recevons les ordres qui sont émanés de son conseil divin avant que de nous être prononcés; sans cela, qui pourroit porter la séparation d'une personne qui nous porte à Dieu avec tant d'efficace I C'est le plus grand sujet de notre douleur, le reste étant peu considérable au prix de celui-ci. Vos sentimens étant les mêmes que les nôtres, il seroit inutile de vous en dire davantage.
CCGXLVni.— A Madame de Foix, coadjutrice de Saintes.
Elle la remercie de rinlérét <}u'elle ayail témoigné, principalement au sujet de Téloignement de M. Singlin. — La mère Angélique, quoic|ue toute malade, fortitie encore les autres par des paroles pleines de foi.
Ce n mai 4 664 .
La consolation que nous donnent ceux qui agissent contre nous, c'est de nous dire qu'on nous pouvoit faire encore pire. Je me défends contre eux en leur disant qu'on nous a fait un traitement inouï, en ce qu'on ne nous a pas dit seulement en quoi nous étions coupables. Mais à vous, ma très-chcre mère, je ne vous dirai pas de même, puisqu'il est vrai qu'il nous pouvoit arriver bien pire, qui auroit été si nos amis s'étoient refroidis pour nous; ce qui n'est point arrivé, Dieu merci; et quand il n'y auroit que vous au monde, ma très-chère mère, vous avez une cordialité capable d'adoucir tous nos maux, principalement celui qui nous est le plus sensible et auquel TOUS prenez autant de part que nous; car au moins si nous ayons à souffrir une privation si pénible, nous voudrions qu'on avouât le tort qu'on nous fait, au lieu que Ton nous Tient dire que c'est pour le bien de notre monastère qu'on éloigne celui qui en étoit toute la bénédiction ^
i Voyes la Liettre de M. Le Tellier aux grands-vicaires de Paris pour les obliger de nommer un autre supérieur, en la place de M. Singlin, à qui le roi ordonne de se retirer en Bretagne. M. Bail fut nommé le 44 matï , et le mardi 47 les grands-vicaires le conduisirent à Port-Royal. {Hi$L dexPer$,)
498 LETTRCS DE LA MÈRE AGlfiS.
Pour comble de maux, nous sommes dans une crainte continuelle de la mère Angélique \ qui est dans un état si foible et si languissant, joint avec de la fièvre souvent et de l'oppression parfois, qu'il semble que sa vie ne tienne presqu'à rien; avec cela la vigueur de son esprit continue et la rend capable de fortifier les autres par des paroles toutes de foi et d'anéantissement devant Dieu, comme celles-ci, « qu'il faut trouver a bon d'être écrasées de la main de Dieu^ qui se sert de celle « des hommes quand il lui platt pour nous réduire à rien. »
Ne croyez pas, s'il vous platt, ma chère mère, que Dieu n'ait pas écouté les prières que vous lui avez faites qu'il nous conservât la conduite, puisque encore qu'il ne donne pas les mêmes choses qu'on lui demande, il en met d'autres à la place qui sont quelquefois plus convenables quand il veut faire succéder la privation à la possession des meilleures choses.