‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 30 sur 246 · XYI.— -A LA SŒUR VARIE DE SAINT-JOSEPH · texte numérisé non relu

XYI.— -A LA SŒUR VARIE DE SAINT-JOSEPH

XYI.—A la sœur Marie de Saint-Joseph.

Gomment on doit s*abandomier à Dieu dans Poraison.

Le 18 mars <634.

Ma très-chère sœur, J'admire votre bonté de vous confenter de ce que l'on vous donne pour peu que ce soit, et d'en tirer de si bons usages. Je ne me souviens point de ce que je vous ai mandé sur les abandonnemens de Dieu à l'oraison, je vous dirai seulement qu'il les faut porter, de quelque part qu'ils viennent, d'une même façon et en tirer le même usage d'abandonnement à son abandon, c'est-à-dire vouloir bien qu'il s'éloigne de nous puisqu'il lui plait, soit par épreuve de notre fidélité, soit pour châtiment de nos infldélilés; et bien qu'il soit vrai qu'une âme doit toujours croire le second et non le premier, elle ne doit néanmoins avoir aucun arrêt sur l'un ni sur l'autre, mais s'unir simplement au vouloir de Dieu et au dessein qu'il a de la rendre digne de son approche par la fidélité qu'elle aura à porter son délaissement sans réflexion et sans inquiétude. Et je vous supplie, ma sœur, remarquez ces conditions, point de réflexion ni d'inquiétude. Pour l'inquiétude, on ne la peut pas empêcher comme la réflexion qui en est la cause, laquelle il faut retrancher continuellement comme une chose tout à fait contraire à la voie de Dieu dans laquelle il faut toujours aller sans regarder derrière soi ; et je voudrois une si grande fidélité en ce point, que quand une âme pourroit procurer son salut par ses retours et ses empressemens, elle y renonçât plutôt que d'entreprendre sur les droits de Dieu de qui nous devons recevoir mouvement pour toutes les choses qui regardent son règne en nous. Le bienheureux évêque de Genève disoit une excellente parole qui me donne conduite en ces choses-ci : « Si Dieu veut venir à moi, a j'irai à lui; mais s'il ne veut point venir à moi, je n'irai « point à lui et ne bougerai de ma place, d Je trouve dans ces paroles toute la disposition que nous devons avoir à l'oraison, qui est d'aller à Dieu quand il vient à nous, c'est-à-dire faire des actes quand il nous en donne le mouvement ; et quand il n'agit point en nous, demeurer sans action. C'est encore ce que disait le Fils de Dieu : Personne ne vient à moi, si mon

Père qui est aux deux ne le tire. Il faut donc attendre ce tireincnt et ne nous pas lever devant le jour, comme dit le prophète, qui nous enseigne en un autre lieu quelle doit être notre oraison^ par ces paroles où il parle en la personne de Dieu : Cessez, et voyez que je suis Dieu, Je ne prends que le premier mot, cesseZy qui nous apprend que nous devons cesser toute pensée^ tout acte^ toute afTection, et ne point cesser de cette cessation jusqu'à ce que Jésus-Christ nous en tire, nous obligeant d'exercer quelque acte qui nous réveille de ce sommeil dont parle l'Épouse quand elle dit : Je dors, et mon cœur veille. Elle dort parce qu'elle n'agit point, mais elle veille parce qu'elle est attentive à recevoir les impulsions de la grâce pour les suivre fidèlement; et c'est ce qui fait que cette oisiveté est sainte et non vicieuse, parce qu'elle est référée au faire de Dieu, et que c'est par respect à ses opérations saintes que nous n'osons agir^ et non par paresse ou stupidité^ comme il pourroit arrivera quelques âmes. Mais je crois vous pouvoir assurer que vous n'êtes point de celles-là, et que vous pouvez plutôt dire comme les apôtres à Jésus-Christ : Mailre, nous avons beaucoup travaillé, et n'avons rien pris. Ne craignez'donc point de vous priver de vos propres actes, puisque dans l'abondance vous n'en êtes pas plus riche, et souvenez-vous que le royaume des cieux est aux pauvres d'esprit, ce qui veut dire, à ceux qui conservent leur esprit vide de toute chose pour être seulement rempli du royaume de Dieu. Je me donne toute la faute de ce que vous ne pouviez autrefois vous rendre à ceci; je devois avoir plus de patience pour attendre que la lumière de la grâce et voire propre expérience vous les découvrît; ce sont des effets de ma mauvaise conduite dont je demande tous les jours pardon à Dieu, avec désir quMl les répare dans les âmes qui les ont soufferts avec tant de douceur que j'en suis étonnée quand il m'en souvient. Je vous dis au contraire de ce que je faisois alors. Ne vous gênez point du tout pour faire ce qu'on vous conseille, acceptez-le seulement, et vous verrez que votre esprit s'y rendra peu à peu, et y trouvera du repos et de la solitude. Je vous dis adieu pour ce coup, ma chère sœur, et vous supplie très-humblement de me donner part en vos prières.

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