XXIII. — A MONSIEUR LE MAITRE
de ces ténèbres^ et quelque chose de caché et de mystérieux dans des paroles qui paroissent si claires et si communes. Je commence à douter que cette histoire de vos amours que vous me racontez si au long, sans considérer que je n^ai point d'oreilles pour entendre ce discours, ne soit une énigme tirée des paraboles de TEvangile où Ton fait si souvent des noces, particulièrement une où il n^y a que les vierges qui soient appelées. Au petit rayon de clarté qui me parolt maintenant^ mon esprit se développe et se met en devoir d'expliquer vos paroles, et de regarder d'un meilleur œil cette excellente fille qui a ravi votre cœur. Vous dites qu'elle est la plus belle et la plus sage de Paris, et vous deviez dire du paradis, puisqu'elle est sœur des anges. Ohl qu'elle est belle la chaste génération avec clarté, et qu'elle est sage ! car la sapience qui vient d'en haut premièrement est pudique et pleine de bons fruits; elle est fille d'une mère qui a été fort persécutée des tyrans qui l'ont voulu étouffer dans le sang de ses martyrs, et encore des hérétiques qui ont fait mille efforts à ce qu'elle ne mit point ce béni enfant au monde; mais enfin elle s'est couronnée de lys aussi bien que de roses, portant en son sein des vierges et des martyrs, envoyant les unes dans le ciel, et gardant les autres pour être sa consolation et son ornement en la terre. Cette excellente épouse n'a jamais été maltraitée de son mari, qui au contraire est mort pour elle, à ce qu'il la rendit une Eglise glorieuse n'ayant aucune tache d'imperfection , de quoi il a tant de jalousie qu'il ne pense qu'à l'embellir et ne la quitte jamais depuis qu'il l'a épousée. Hais comment interpréteraije que le père de cette fille soit si parfait qu'il n'y ait que deux personnes qui l'égalent? Faudra-t-il donc monter jusque dans le sein de Dieu pour y trouver dans Tunité de son essence une pluralité de personnes qui n'ont rien de plus ni de moins, étant aussi divines, ou pour mieux dire autant Dieu les unes que les autres? Vous dites qu'il ne vous veut guère donner en mariage, parce qu'il veut vous doter à la façon de saint Paul, comme u'ayant rien et possédant toutes choses. 11 ne vous demande rien non plus pour entrer en communauté; pourvu que vous aimiez sa fille, il est content, et tous les biens vous vien^^ dront avec elle.
Serai-je si heureuse d'avoir bien rencontré dans mon expli-' cation, et quelle satisfaction vous feraije, mon cher neveu, de vous avoir traité si indignement au commencement de cette lettre? Qui avoit bandé mes yeux pour m'empècher de voir la lumière en plein midi, ayant mille fois plus de sujet de croire que vous cherchiez les choses qui sont au ciel que non pas celles qui sont sur la terre? Qui vous a jamais entendu dire une parole, hormis celle que j'ai interprétée si grossièrement (dont je meurs de honte), qui ne ressentit Tamour des choses saintes? Hais pourquoi m'avez-vous trompée? Heureuse tromperie, dont la gloire vous demeure, et à moi la confusion, qui m'est toutefois plus précieuse que toute autre gloire. Que je meure pourvu que vous régniez ! Il m'importe peu d'être humiliée de la stupidité de mon esprit, pourvu que vous soyez élevé dans la sublimité de vos désirs et de vos prétentions toutes divines. Que je recueille donc, sMl vous plait, ce que je n'ai point semé, et que je sois la première sur qui TOUS exerciez votre clémence en remettant mes péchés. L'on ne vous a pas encore dit que tout ce que vous délierez en la terre sera délié au ciel, mais je m'assure pourtant que Ton ne TOUS dédira pas d'anticiper cette miséricordieuse puissance; ou si vous êtes trop humble pour faire le Dieu en terre, priez au moins le Dieu du ciel pour votre pénitente, et lui dites : Seigneur, pardonnez à cette pauvre fllle, car elle ne savoit ce qu'elle faisoit; elle avoit le zèle de Dieu, mais non pas selon la science; elle a blâmé ce qu'elle ignoroit, et maintenant elle loue ce qu'elle conno!t,et vous rend tout l'honneur qu'elle TOUS a ôté, confessant vos miséricordes et vos merveilles envers les enfans des hommes. Que si vous ne me voulez pardonner, je m'adresserai au père ot à la mère de ma chère nièce, et les supplierai de ne vous point recevoir en leur alliance que vous ne soyez pacifique comme le doivent être tous les enfans de Dieu, que je supplie de vous donner aulant de part à ses grâces que vous m'en donnerez aux vôtres en qualité,
Mon très-cher neveu.
De votre très-bonne et très-affectionnée tante et servante, etc.
XXIY.— A MONSIBUB ARNAULD D'ANDILLT. 44
XZI7.-~A Monsienr Amanld d'Andilly.
Elle loi parle des tenUtions et des imperfections qai sont en nous. Ce qu*il
faut faire dans l*oraison.
De Notre-Dame de Tard, ceHjuUlet 4634.
Mon très-cher frère^ Je reçois avec un grand étonnement^ et tout ensemble avec beaucoup de joie^ les témoignages qu'il TOUS plait me donner de votre confiance, qui m'étonne parce que je ne le mérite pas, mais qui me réjouit comme un présent que Jésus-Christ me fait et que je ne dois pas refuser. Tenant d'une si bonne main.
Vous dites^ mon très-cher frère, que les grâces de Dieu ne sont pas imparfaites; et vous le faites voir en vous-même, qui vous acquittez si parfaitement bien de l'instinct que Jésus- Christ vous a donné de nous découvrir votre cœur, qu'on ne sauroit désirer une plus grande sincérité que la vôtre et un meilleur discernement de l'état de votre âme, dont vous con- Doissez les bons et les mauvais mouvemens; encore que vous y voyez plus de mal que de bien, au lieu que j'y trouve plus de bien que de mal, le mal n'étant pas vôtre, puisque vous désirez tant de vous en délivrer, que je crains que vous ne le vouliez que trop, et qu'il n'y ait en vous un zèle pareil à celui de saint Paul qui ne vouloit point avoir de tentations, jusqu'à œ que le Fils de Dieu lui eût répondu que sa grâce lui devoit suffire, sans qu'il fût besoin de faire cesser la tentation. Et nous ne devons pas attendre plus de privilège, mais nous rendre comme ce grand saint à Tordre de Dieu qui veut établir sa vertu en nous par nos infirmités, qui nous peuvent être une source de vie, comme elles nous sont une source de mort, la grâce nous étant donnée pour convertir le mal en bien, tirant de nos misères le sujet de notre patience. Et je vous confesse, mon cher frère, que j'aspire à une sorte de |>erfection qui compatit avec toutes sortes de misères, m'étant avis qu'il importe peu que le mal soit en nous, puisque son remède y est aussi, la grâce étant plus puissante que le péché, et la loi de l'esprit de vie qui est en Jésus-Christ que la loi de mort, qui tâche de nous rendre captifs du péché, comme l'autre dé-
sire de nous rendre esclaves de la justice, l'un et l'autre agissant en nous pour attirer notre consentenient^ qu'il ne faut que donner à la grâce pour être délivrés du règne de la mort, duquel nous ne saurions nous garantir par nos propres forces^ puisque ce n'est pas de celui qui veul^ ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde. Ainsi , celte excellente personne que Jésus-Christ possède maintenant m*écrivoit une fois ces paroles : a Je crois que ce ne seront pas vos bonnes volonet tés qui vous amenderont^ mais la mort de votre volonté, et a Panéantissement de votre propre action ; » ce qui m'a depuis servi de règle pour ne donner plus de vie à mes désirs, mais les perdre dans ceux de Dieu, à qui la morl des saints est précieuse; et je l'entends de la mort intérieure par laquelle nous devons mourir non-seulement aux choses mauvaises mais aux bonnes, qui est une mort sainte, digne d'être animée de la vie de Jésus- Christ, qui est la résurrection et la vie des fimes qui anéantissent en elles tout ce qui n'est point de lui. Je ne vous estime pas plus mauvais pour être toujours dans vos promptitudes et vos impatiences (qui peut-être ne vous quitteront jamais); mais je désirerois que votre esprit fût tranquille et patient dans la vue de cette imperfection, ne désirant point d'en guérir, mais bien de la souflTrir, qui est une manière plus séparante que toute autre séparation. Et je vous dirai que j'ai appris d'une âme fort travaillée de la colère, qu'elle en avoit été soulagée par un instinct que Dieu lui donna de se livrer à cette passion pour en souffrir les violences; en quoi elle fit un sacriOce à Jésus-Christ qui lui coûta beaucoup, sinon que le mouvement de la grâce ne lui permit pas de le considérer, l'emportant comme un torrent par son impétuosité, qui est en quelque manière perdre son âme, comme le Fils de Dieu le commande, afln de la sauver. Je ne change point d'avis dans la créance que j'ai prise que vous étiez fort assujetti à la divine Providence, bien que vous vous accusiez d'entrer quelquefois dans l'inquiétude sur se sujet, ce qui est plutôt une souffrance qu'une infidélité, ne pouvant empêcher que des objets si présens n'emportent votre esprit à les considérer, et n'impriment quelque défiance à quoi vous vous rendez par une infidélité passagère; mais le fend ne change pas pour cela.