‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 42 sur 246 · XXIV.— A MOMSIBUR ARIIADLD D^AMDILLY. A · texte numérisé non relu

XXIV.— A MOMSIBUR ARIIADLD D^AMDILLY. A

demeurant immobile dans son abandon aux soins de Dieu qui enroie de nouvelles lumières à Tâme^ pour rentrer dans sa disposition , qui en demeure confirmée et non affoiblie , son égarement l'obligeant de se donner de nouveau à la grâce pour être plus ferme dans sa fidélité.

Pour ce qui est de votre oraison, je crois facilement que la distraction en comporte la meilleure partie^ et je vous avoue que la mienne n'est composée que de cela, et que je ne Ten estime pas moins bonne, si ce n'est quand je me rends aux distractions par infidélité; hors cela je ne m'en mets point en peine, les regardant comme un fruit d*une terre maudite, comme Fest une âme considérée dans le péché , qui ne peut pas même dire Seigneur Jésus, sans le Saint-Esprit; et ne pouvant mériter cette grâce^ je l'attends de sa divine miséricorde^ demeurant devant Dieu comme une personne attaquée de toutes parts, qui ne se peut défendre, ni sortir de Tabîme de ses ^remens, si le Fils de Dieu ne Ten tire, jetant en son esprit quelque rayon de lumière qui lui fasse voir qu'elle doit quitter prise à ses dissipations pour donner lieu à la grâce, qui n'est autre que cette même lumière, qui, en la retirant de la distraction, l'unit à Dieu par une vertu secrète, sans qu'il soit ^ besoin que l'âme fasse autre chose que de consentir à son opération. Et c'est en cette adhérence que consiste la bonne oraison, la renouvelant autant de fois que la distraction nous la dérobe, ce qui arrive une infinité de fois; en quoi néanmoins il ne faut pas user de violence, étant assez de recevoir la lumière qui nous est donnée, qui fait par elle-même le désaveu de la distraction, comme le soleil efface les ténèbres.

Je pense, mon cher Frère, que vous serez étonné que je vous parle ainsi de l'oraison, et que je vous dise nettement qu'il n'y faut rien faire que de se laisser à Dieu pour recevoir ses mouvemens, et s'il ne veut pas opérer par nous, demeurer inutiles en sa présence, d'une inutiUté qui confesse notre impuissance et qui honore la parole du Fils de Dieu, que personne ne peut aller à lui, si son Père ne le tire. Il y en a qui disent qu'il faut s'aider soi-même ; mais, le moyen d'agir par-dessus son pouvoir ? et il est de la foi de croire que nous ne sommes pas suffisans de nous-mêmes diai^ir seulement une bonne pensée.

i4 LBTTBB8 DE LA MÈRE AGNÈS.

ni empêcher qu'il ne nous en vienne d*cxtravagantes, le mal étant aussi proche de nous et propre à nous^ que le bien nous est étranger. Il est vrai que Dieu se rend quelquefois si présent aux âmes qu'il les occupe toutes de lui, ne permettant pas aux distractions d'empêcher leur jouissance; mais c'est Poraison de Dieu etr non la nôtre^ quUl donne bien rarement et à des âmes particulières^ aimant mieux nous sanctifier par les misères de la vie, que de nous en exempter. Et vous dirai-je, mon cher Frère, que j'aime mieux pour vous et pour moi une oraison où Ton donne à Dieu, qu'une autre où l'on ne fait que recevoir des consolations et des lumières; et pour la peine^ si l'on y regarde de près, elle ne doit pas être moindre en celle-ci qu'en l'autre, étant nécessaire que l'âme se sépare de la grâce qu'elle reçoit, pour s'unir à une autre grâce plus intime et secrète à laquelle Dieu la veut tirer par le moyen decellerlà. Que si elle ne veut pas quitter ce qu'elle possède, pour adhérer à ce qu'elle ne connott point , qui est Dieu même en son essentialité (s'il faut parler ainsi), et nob pas en ses dons, elle commet une espèce d'idolâtrie qui lui apporte de plus grandes ténèbres que si elle n'a voit jamais eu que des distractions, à quoi il est plus aisé de renoncer qu'à de belles pensées qu'on n'a pas sujet de désirer, puisqu'aussi bien les faudroit-i I perdre, pour donner lieu aux pensées divines de Jésus-Christ sur nous, desquelles nous devons être remplis sans vue et sans connoissance.

C'a été sur le sujet do l'oraison , mon très-cher Frère, que vous avez fini votre bonne lettre, et c'est par cela même que je désire achever celle-ci, suppliant Notre-Seigneur Jésus- Christ de vous donner la grâce d'oraison qui est l'esprit du christianisme, où l'on doit vivre d'une vie divine dont la grâce et les influences se reçoivent en l'oraison, qui doit être continuelle, selon la parole r^u Fils de Dieu.

J'aurois beaucoup d'excuses à vous faire de la longueur de cette lettre, si la liberté que vous m'avez donnée de traiter avec vous ne m'en empêchoit, et la confiance que j'ai, que vous me direz tout librement si elle vous aura été agréable. Adieu, mon très-cher Frère en Tamour de Jésus-Christ, qui est le père de nos esprits et le lien de nos cœuK$p

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