‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 47 sur 246 · XXVIII.-- A Monsieur le Maitre · texte numérisé non relu

XXVIII.-- A Monsieur le Maitre

Elle s'oppose encore à ce qu'il s*eDgage dans le mariage, et relève

Texcellence de Tétat ecclésiastique.

De Notre-Dame de Tard, ce 26 août \ 634.

Mon très-cher neveu^ Je crois qu'il faudra enfin que mon innocence succombe à votre suffisance qui m'accable tellement de ses belles et bonnes raisons^ que je n'ai pas lieu de défendre les miennes qui demandent un esprit charitable et non rigoureux pour êlre approuvées^ n'étant pas revêtues des ornemens dont les vôtres se rendent si recommandables qu'on n'oseroit entreprendre de les attaquer^ de peur d'avoir toujours du pire; ce qui m'auroit fait perdre le courage de répliquer, si je n'étois obligée à pratiquer la juste colère dont vous m'enseignez qu'on doit faire usage quand on nous blâme 'êb ce qui tomberoit sur Dieu^ si nous étions dans les erreurs qu'on nous impose.

C'est la troisième fois que vous m'accusez d'avoir fait injure au vénérable sacrement dont vous entreprenez la défense, fermant votre cœur et vos yeux à l'explication que je vous ai donnée, que je ne regardois que votre particulier, qui portez, ce me semble, le nom de l'Agneau écrit sur le front, pour être de ces cent-quarante mille qui le suivent partout où il va. Dans cette pensée à laquelle j'ai donné tant de créance que je l'ai mise pour un article du symbole, non de ma foi, mais de mon espérance et de ma charité, ai-je eu tort de m'écrier contre le dessein que vous me disiez avoir de vous lier à une créature, et d'entrer dans un état qui n'est pas de vrai souillé parce que Dieu Ta sanctifié, mais d'une sanctification beaucoup moindre que celui qui vous est offert, comme j'ai toujours présupposé pour fondement de mes reproches? Que si vous me

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pouvez prouver que Dieu vous appelle à aimer une femme, comme Jésus-Christ a aimé F Eglise (et non plutôt a aimer et servir TEpouse du Fils de Dieu pour laquelle il s'est donné lui* même), je n'aurai plus rien à dire contre vos prétentions. Je vous verrai dans le commun des hommes^ sans vous savoir mauvais gré de n'être pas plus qu'homme, sachant bien que personne ne peut aller à Jésus-Christ^ si son Père ne le tire, ni s'approcher du Père sinon par le Fils. Mais de ne vouloir pas écouler les semonces que la grâce vous fait^ et de vous faire pauvre pouvant être riche, c'est un abus que le sage ne peut souffrir sous le soleil; ou de dire que Ton sera rempli des grâces du ciel dans un état qui en est moins favorisé que pas un autre, il faudroit une patience plus grande que celle du plus doux de tous les apôtres pour le supporter, et ne pas dire comme il faisoit à un esprit trompé de la bonne opinion de soi-même : Tu dis que tu es riche el que tu n'as faute de rien, et tu ne vois pas que tu es misérable, pauvre, aveugle et nu.

Vous crierez encore contre moi que le mariage n'est pas une misère^ un aveuglement^ ni une nudité spirituelle, puisqu'il contient la grâce aussi bien que les autres sacremens. Mais quelle grâce en comparaison de celle du sacerdoce! Etoseroisj#dire (à peine de vous mettre des armes en main ponr me combattre)^ que si ce ministère de mort et de condamnation est glorieux^ le ministère de l'esprit surpasse tellement en gloire qu'il semble que le premier n'en ait plus^ et qu'il doive céder à la gloire et à la splendeur de la chasteté. Et ne vous offensez pas, s'il vous plaît, que J'appelle le mariage une loi de condamnation et de mort^ puisqu'il ne regarde que les personnes mortelles et condamnées à vivre dans la prison d'un corps qui ne leur permet pas dMmiter la pureté des anges.

Qu'eussiez-vous dit du Fils de Dieu quand il répondit à celui qui lui dcmandoit permission d'aller ensevelir son père, qu'il laissât les morts ensevelir les morts ; et que lui quiavoit trouvé la vie, qu'il devoit annoncer le royaume de Dieu? Ne vous fussiez-vous pas scandalisé de cette parole^ et estimé Jésus- Christ contraire à la loi qui commande d'honorer son père^ et que pour établir une loi pi us parfaite, il détrulsoit celle que Dieu avoit donnée^ appelant vie et royaume de Dieu le contraire

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de ce que Dieu commande, quoique dans sa pensée divine ce ne soit pas la ruine, mais raccomplissement de la loi de nous commander la baine de ceux qu'elle nous ordonne daimer ?

Ainsi je vous ai parlé avec mépris du mariage^ non en luimême^ mais en comparaison de l'état ecclésiastique qui est une association de personnes vivantes, et Tautre une compagnie de morts qu'il faut laisser ensevelir Tun Tautre sans prendre part à leur mort. Pour ce qui est de la défiance que vous avez de vous-même^ n'osant espérer d'être du nombre des bons parce qu'ils sont plus rares que les mauvais, vous louerai-Jeencect? Je ne vous loue point, car j'ai appris du Seigneur quMl faut être parfait comme le Père céleste, sans regarder si cette condition se retrouve en d'autres; et il n'y aura jamais en effet aucune créature qui y arrive. Et faut-il désespérer d'être sage parce que l'Ecriture sainte dit que le nombre des fous est inflni ? Ne savez-vous pas bien (car vous n'ignorez aucune chose) ce que disoit une grande sainte, que l'orgueil est au ciel, et Thumilité en enfer, les âmes généreuses aspirant aux plus excellentes grandeurs, pendant que les personnes communes ne souhaitant que de petites grâces, se rendent dignes d'être privées de toutes et de se trouver au lieu de la plus profonde bassesse. Soyez donc orgueilleux, mon très-cher neveu, de l'orgueil qui faisoit dire à un saint, qu'il ne vouloit point d'autre récompense que Dieu même ; et quand il n'y auroit qu'un bon ecclésiastique au monde, promettez-vous d'être le second, et de transporter par votre foi la montagne de tant de difficultés dans la mer de la grâce divine.

Vous finissez votre lettre par cette parole, n^étant pas en votre pouvoir de mettre tant de cendres sur votre feu, qu'il n'en sorte toujours quelque bluette ; et j*achève celle-ci de même par une secrète intelligence qui nous rendant contraires nous met dans un parfait accord, ne voulant que ce que vous roulez, parce que vous voulez ce que je désire ; trouvant bon que je sois ce que je ne veux point cesser d'être, c'est, Mon très-cher neveu.

Votre très-humble et très-affectionnée servante et tanle,

Sœur AGNfa de Saint-Paul, I. R. B.

56 LETTRES DE LA MÈRE AliNÈS.

XZIX.— A Monsieur Arnauld d^Andilly.

Sur le commandemeDt de rechercher premièrement le royaume de Dieu et sa justice. — Sur la coniradiction au'il y a entre notre foi et nos sentiments naturels, dont le remède est de posséder son ftme en patience. — Bel exemple d*une mère chargée de douze enfans. — Avis au sujet de Tactivité naturelle des hommes dans ce qu'ils font.

De notre monastère de Tard, C0 4 0 septembre 4 634.

Mon très-cher frère^ Maintenant que je suis assurée, par lanl de témoignages que votre bonté m'en donne^ que mes lettres ne vous sont pas désagréables, je vous eu veux offrir le plus souvent quUl me sera possible^ et demander à Jésus- Christ que ce soit parla conduite de son esprit, aGn qtie vous y trouviez la grâce que votre humilité vous fait croire que vous pouvez recevoir de nous. Je n'ai pas voulu laisser passer cette semaine quMl est votre féte^ parce que TËglise nous y propose l'Évangile de la providence divine S sans vous entretenir un peu de rhonneiu* que vous devez rendre aux paroles du Fils de DieU; par lesquelles il nous ordonne de perdre le souci de tous les besoins de notre vie^ pour nous occuper seulement de la recherche de son royaume et de sa justice. Mais ne pensez pas pourtant^ mon très- cher frère^ qu'ensuite de ce commandement que Jésus-Christ nous impose^ vous soyez criminel de ne vous pas reposer assez absolument sur sa protection divine. C'est une loi d'amour pour attirer votre conflance^ et non de rigueur pour condamner votre foiblesse^ n*étant pas possible que tant d'objets de sollicitude qui frappent continuellement vos sens, n'impriment leurs qualités en votre esprit qui en demeure affligé, mais non pas surmonté ; la raison et la foi faisant leurs efforts pour attirer le consentement de votre cœur ; en quoi la raison agit violemment et fortement, et la foi au contraire bien foiblement^ parce qu'elle n^a rien pour elle^ tous les sentimens humains lui étant opposés, de sorte que se séparant d'eux, elle fait son impression dans le fond de Tesprit si secrètement et si intimement qu'il est be-

* L*évan(ile du X1V« dimanche après la Pentecôte.

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