‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 48 sur 246 · XXIX. — A MO^iSIBUR ARNAULD D'ANDILLY · texte numérisé non relu

XXIX. — A MO^iSIBUR ARNAULD D'ANDILLY

soin d'une autre foi pour croire à une opération si imperceptible.

Et il me semble qu'on peut approprier à cet état ce que dit saint Paul, que ce qui est faible en Dieu, est plus fort que les hommes, parce que ces efiTets de grâce qu'on ne sent quasi point, sont plus puissansque ceux de la nature; et nous nous devons contenter de cette foiblesse, trouvant, comme dit TÂpôtre, la force dans notre infirmité.

Que si nous désirons autre chose, nous voulons ce que la grâce ne veut pas donner, parce qu'étant toute intérieure et spirituelle, elle ne doit rien communiquer aux sens qui n'en sont pas capables ; outre que son dessein n'est pas de conserver le vieil homme^ mais de le ruiner en ne lui donnant aucune part à Tappui que le fond de l'esprit prend en la providence divine : et en cela s'accomplit la parole du Fils de Dieu qxxHl n'est pas venu apporter la paix y mais la guerre , voulant qu'il y ait une contradiction perpétuelle entre la foi et les sentimens, et par conséquent une continuelle séparation de l'un et de l'autre.

11 ne faut donc pas, s'il vous plaît, que vous vousétonniez de ce que les paroles du Fils de Dieu ne vous font pas des impressions qui vous ôtent tout sentiment contraire. Elles demandent seulement que la révérence que vous leur devez sépare votre volonté de l'adhérence à ces mêmes sentimens, et que parmi tant de pensées de votre propre esprit contre ces vérités divines, vous demeuriez en silence sans rien répondre sinon par la souffrance qui est une protestation que vous n'y adhérez pas, n'y ayant rien de moins volontaire que ce que Ton souffre ; c'est pourquoi il est dit qu'en notre patience nous posséderons nos âmes, et que la patience a une œuvre parfaite f parce qu'il n'y a rien en elle pour la créature qui y meurt dans la vie n'agissant pas tant contre les choses que contre elle-même, qui au lieu de suivre l'attrait de la tentation, le convertit en une croix par le change qu'elle fait de l'adhérence en souffrance, se servant du même moyen que le péché nous fournit pour trouver la grâce et le chemin du salut dans la voie de la perdition.

Vous désirez, mon cher frère, que Dieu vous augmente la foi à mesure qu'il augmente vos besoins; mais permettez-moi de

58 LBITRES DE LA UtU AGNÈS.

VOUS dire que vous demandez plutôt en cela une diminution dier peine qu'un accroissement de vertu. Je vous désire davantage une augmentation de fldélité pour vouscontenter de votre petite foi. Et puis, comment connoissez-vous si elle est grande ou petite puisqu'elle ne se voit point, qu'elle ne se sent point et qu'elle réside en l'homme intérieur où l'on n'entre point que par la perte de toute connoissance. Il est vrai que le juste vil de lafoi^ mais ce n'est pas de celle que vous désirez ; il a la foi parla foi^ et non parles sentimens et les vues. C'est cette foi que je demande à Jésus-Gbrist pour vous, encore que je craigne que, comme la science est un accroissement de douleur, cette double foi ne vous soit un surcroit de peine, son efiTet n'étant pas de fortifier mais de ruiner jusqu'aux fondemens de la prudence et de la prévoyance humaine.

Vous dirai-je^ mon très-cher frère, pour votre consolation, un sentiment d'une dame qui m'a grandement édifiée? C'est la sœur de ma sœur Jeanne de Saint-Joseph qui a douze enfans, qu'elle abandonne si fort à Dieu qu'au lieu de se plaindre d'une si grande charge, elle s'estime heureuse que Dieu Tait destinée pour élever ces petites créatures qui portent son iinage. N'est-ce pas une pensée bien chrétienne et qui honore parfaitement la providence divine qui n'a garde de manquer à une âme qui la regarde avec tant de respect et d'amour? Mais ne vous donnerai-je point de scrupule par cet exemple, parce que vous n'avez peut-être pas la même disposition, qui n'est pas aussi ce que je demande (puisque vous ne la sauriez avoir si Dieu ne vous la donne), (mais) seulement que vous souffriez de ne l'avoir point et d'être tout environné d'inquiétudes qui se succèdent l'une à l'autre, sans y apporter d'autre remède que celui que Notre-Seigneur nous enseigne : Si l'an nous frappe en une joue, de présenter Vautre ;c'eslérdire toujours souffrir sans se défendre, sinon par la même souffrance, qui est notre martyre et notre couronne.

C'est assez répéter une même chose. Il me reste à vous assurer, mon cher frère, que je me chargerai volontiers devant Dieu du soin de votre famille, et que mes prières pour cela n'auront point de cesse, parce qu'elles seront par état et non par parole ; et je désire que les vôtres soient de même, croyant

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