INTRODUCTION. XIX
(t de plus excellents parfums qu'il ne s'en trouve sur < la terre* ... &
Les moindres billets de la mère Agnès à madame de Sablé offrent ainsi un mélange d'indulgence et de sévérité/ de douce ironie et de chanté qui leur donne un véritable charme. Cette alliance d'une grâce aimable' avec l'austérité, est le trait distinctif de la mère Agnès. Il ne fallait pas moins sans doute à madame de Sablé, pour lui faire accepter des remontrances dont le fond, après tout, ne laissait pas que d'être sévère. Nous avons une seule de ses réponses à la mère Agnès : elle y avoue sans détour cette frayeur continuelle de la mort que les douces réprimandes de la religieuse avaient tant de peine àcalmer. Nous citerons cette lettre intéressante, qui n'est point connue et qui se rattache d'aussi presque possible a l'histoire de Port-Royal et de la mère Agnès. Les religieuses, après avoir été dispersées en divers lieux, en 1664, par suite de leur refus de signer le Formulaire, avaient obtenu en 1665 la permission de se réunir à Port- Royal'des-Champs, mais il leur était interdit de recevoir leurs amis et d'avoir aucune relation avec le dehors. L'interdiction ne fut levée qu'après la paix de l'Eglise, en i669. La lettre de madame Sablé est sans date, mais on reconnaît en la lisant qu'elle doit être de cette dernière époque*. La marquise, alors âgée de soixante-dix
> Tome II, pag. 225.
* VraisembUblement d^août ou septembre. Voir celles que la mère Agn^^s lui écrivait ters la même époque, tome II, p. 311 et 326,
XX INTRODICTION.
ans, était restée à Port-Royal de Paris, et on peut supposer qu'elle ne se souciait guère d'aller, à Texemple de mademoiselle de Vertus et de madame de Longueville, s'exiler dans une sorte de thébaïde. Voici sa lettre :
• a Ha Irès-révérende et très-chère mère, Ne croyez pas que mon silefece soit une raar({ue de mon oubli; je vous ai toujours dans la mémoire et dans le cœur, mais j'ai tant de sortes d'affaires de corps et d'esprit, que je ne puis quasi prendre un seul moment pour écrire; mais outre cela, vous ne perdez rien d'clre privée de mes lettres, et pour moi je gagne tout aux vôtres et elles demandent plus la considération des bonnes et très-excellentes choses qu'elles contiennent, que des réponses fort mal faites et très-inutiles. Une de vos lettres m'entretient : je la lis et relis, en la montrant à ceux qui en sont dignes, et j'y prends un plaisir exlrôme, et je suis toujours dans le désir de pratiquer ce que j'y trouve; mais je suis si mal habituée et si tourmentée des choses du dehors qui m'arrivcnt, que je suis toujours agitée d'être aussi malheureuse que je suis et de la crainte de n'être plus^ quelque malheureuse que je sois. Voilà, ma très-chère mère, de grandes matières de vous employer pour moi devant Dieu et de me gronder agréablement, comme vous savez si bien faire.
« J'envoye cette lettre par une personne qui me voudra bien procurer ce bien-là, car elle m'en veut beaucoup^ et je crois que si elle pouvait, elle me rendrait aussi bonne qu'elle; et j'espère que vous parlerez toutes deux de la compassion que vous avez de moi. Plût à Dieu^ ma chère mère^ être toute à vous, sans regarder derrière moi; je veux dire pour aller iiuir mes jours avec vous, sans examiner s'il n*y a pas de secours, si l'air est épais ou subtil, et enfin me rendre à Tos pieds en effet comme j'y suis en désir. »
Les lettres de la mère Agnès a la duchesse de Longueville sont plus rares qu'on n'îuirait pu s'y attendre, quand on se rappelle que celte illustre pénitente eut un commerce suivi avec Port-Royal. Madame de Longueville,
INTRODIICflON. IXI
désabusée depuis plusieurs années déjà \ des enivrements et des ambitions agitées d*iine vie mondaine, vint à son tour frapper & la porte de l'austère communauté. Elle ne redoutait pas la mort comme madame de Sablé, mais elle craignait de mourir avant d'avoir accompli Tœuvre de sa pénitence. Port-Royal lui apparaissait comme un asile où elle avait hâte d'arriver, y cherchant un abri contre dts souvenirs que le monde lui rappelait trop, et un secours contre les troubles et les défaillances d'une ferveur sincère, mais qui ne possédait pas encore au gré de son désir tous les replis de son cœur et de sa volonté. Remplie de scrupules, comme il arrive aux âmes délicates, elle se prenait sans cesse à douter d'elle-même, et ne voyait de sécurité que dans une retraite tout à fait séparée du monde. Elle avait conçu pour la mère Agnès une estime et une sympathie extraordinaires ; elle lui confiait dans des lettres, dont quelques-unes ont été conservées, les peines et les angoisses les plus secrètes de son âme ; elle soupirait après le moment où elle s'établirait à Port-Royal-des-Cbamps, et la mère Agnès lui répondait avec une gravité charmante : < Quand il vous plaira « de venir, Madame , la porte des cœurs et celle de la a clôture seront ouvertes pour recevoir une personne (f qui vient au nom du Seigneur, pour y trouver de la solic tudeet de la pauvreté qui lui auraient manqué ailleurs.
1 C^est en 1664, sous la conduite de M. Singlin, que M*»' de Longueville et ail sérieusemeiU revenue h la religion.
XXII INTtODUCTlON.
9 Je crois, Madame, que mademoiselle de Vertus vous aura « rendu ce bon ofïïcel)ue de vous prévenir sur les diiïorc mités de nos bàtiments^et sur la mortification de la vue « qui est si bornée qu'il se faut contenter de ce qui se préci sente devant soi) sans la vouloir étendre plus loin. Quelo que idée qu'on eu eut prise, on est encore surpris de « trouver plus de désagrément qu'on n'avait cru qu'il y en «t avait. Et ce qui nous met plus en peine, c'est que notre « conversation n'est pas plus agréable que le i*este. Le « royaume de Dieu qui est en vous, Madame, suppléera à a tout, puisque rien ne manque à ceux qui le possèdent* » En ouvrant toute grande la porte du monastère devant la noble pénitente, la mère Agnès ne cherchait pas, comme on voit; à lui dissimuler les sévérités de sa retraite, et lui rappelait à quelles conditions il lui serait donné d'y trouver la quiétude et les grandeurs d'une nouvelle espèce qu'elle y venait chercher. Cet accueil, à la fois si austère et si affectueux, ne s'adressait pas seulement à la princesse de maison royale, apportant à la communauté menacée un puissant patronage en retour de rbospilalité qu'elle en recevait; la tnère Agnès n'était pas moins touchée des qualités personnelles de madame deLongueville, pourqui ellesentait depuis longtemps une vive sympathie : « Je ne saurais manquer de vous dire « (écrivait^lle en 1661 à madame de Sablé) l'admiration
I Lettre du mois de mai f 669. — M*"* de Longueville fit bientôt après construire une maison à Port-Royal ; elle vint Phabiter en 1671 .
INTAODUCTKW. 1X111
« et Tédification où noussoQiniesdela vertu de madame « de Longueville , en qui jo.trotitl une douceur si atti- « rante que ma froideur sera obligée de disparaître en a présence d'une si grande bonté. »
Nous n'en fînirions pas, et nous empiéterions beaucoup trop sur le plaisir du lecteur, si nous voulions lui indiquer tout ce qu'il y a d'intéressant dans la correspondance de la mère Agnès. Les annalistes de Port- Roval ont l'habitude de citer comme son chef-d'œuvre les réflexions qu'elle adressa à M. Arnauld à l'occasion de l'emprisonnement de M. dé Sacy à la Bastille \ ff Cette lettre, dit D. Clémencet dans son Histoire lilié" « raircj quand elle serait la seule production que nous d eussions de la mère Agnès, suffirait pour uous donner « la plus haute idée de la vertu et des lumières de cette « sainte religieuse. > On y trouve, en effet, les sentiments de la plus haute spiritualité exprimés avec une simplicité naïve qui ajoute à leur grandeur.
Mais il y a, à notre avis, dans sa correspondance, bien d'autres pages aussi belles. Écoutons, par exemple, les paroles qu'elle adressa aux religieuses de Port-Royaldes-Champs ' au sujet de l'ordre de Tarchevêque qui leur interdisait le chant de l'office divin :
c Où nous prive de notre félicité en k terre, avec tant de rigueur que de nous menacer, si nous manquons^à cet ordre^ du plus grand
« Tome IT, p. 230.
> Tome II, p. SI 8.
XXIV lîfTRODrCTU*?^.
des chAtimens, qui est celui de nous retrancher du corps de i'Égltse comme des enfans qui lui seraient rebelles, lorsque nous ne désirons rien tant au monde que d'être des' filles très -obéissantes cl très-soumises à celte divine Mère. Que devons-nous donc faire en cette rencontre, sinon de nous souvenir que nous sommes des brebis qui doivent dépendre d'un pasteur? Que si celui qui nous est doiiné ne se contente pas de tondre notre laine, et qu'il nous écorchc la peau^ CQ nous affligeant jusqu'au vif par la défense qu'il nous fait déchanter les louanges de Dieu, ce qui était toute la consolation de notre pèlerinage, nous devons être à l'épreuve d'une conduite si rude, et renfermer dans notre cœur le chant que nous voudrions faire éclater au dehors, afin de n'avoir que les anges pour témoins de notre cri, qui est d^autant plus grand devant Dieu que nous nous taisous devant les hommes. Nous paraissons comme mortes dans le chœur, n'y ayant
presque plus de respiration non plus que de voix
« Mais l'Esprit du Seigneur, qui remplit toute la terre, et qui a donné à la créature la science de la voix, ne permet pas que ceux qui sont à lui puissent être empêchés de chanter ses louanges : il leur apprend un chant et une harmonie que les hommes ne sont pas capables d'entendre et qu'ils ne peuvent interrompre par le bruit de leurs menaces, qui ne frappe que les oreilles, pendant que les âmes, qui sont animées de sa grâce et de sa vertu, lui font entendre la voix de leur désir, le cri de leurs instantes prières, auxquelles il ne peut rien refuser, parce que c'est lui qui les forme et qui prie lui-même pour les saints par des gémissemens ineffables qui allument en elles un plus grand feu de charité »
La mère Agnès s'exprime avec plus d'abondance que de correction, et son style est plus naturel el, s'il est permis de le dire, plus réel que travaillé. Mais une sainte passion la rend vraiment éloquente lorsqu'elle écrit sous le coup de la persécution ou dans la captivité S et qu'elle
1 La mère Agnès, âgée de soixante et onze ans , fui enlevée de Port- Royal et transférée au monastère de la Visitation, rue Saint-Jacques» où elle resta détenue pendant dix mois sans y recevoir aucune visite. M"** de