XXX.— A Monsievr Arnanld
Elle se réjoait de son entrée dans les saints ordres, el souhaite de le voir
exceller dans la science et dans la charité.
De Notre-Dame de Tard, à Dijon, ce 28 septembre 4634.
Mon très-cher frère , Après avoir demeuré trois mois en
silence depuis que j'ai appris l'agréable nouvelle de la résolution que TOUS avez prise de vous donner à Jésus-Clirist et à son Eglise^ dont vous avez pris les marques extérieures, permettez-moi^ sil vous plait, que je vous témoigne la joie que j'en ressens, me persuadant déjà que le Fils de Dieu, qui promet cent fois autant qu'on lui donne, vous prépare une abondance de grâces qui vous fera connoftre par expérience que les effets de sa libéralité divine surpassent la vérité de ses promesses (si l'une de ses perfections peut être plus grande que Tautre), mais c'est notre peu de foi qui ne peut croire aux dons de Dieu jusqu'à ce qu'elle les possède. Je suis demeurée sans réponse, mon très-cher frère, à celle que vous nous écrivîtes au commencement de cette année, en ayant été si satisfaite que je ne désirois rien davantage, Je relis encore présentement votre lettre où je trouve tant de bons sentimensque je n'ai qu'à bénir Dieu qui vous les donne, principalement celui qui vous fait désirer de proflter davantage en la science des saints qu'en celle de l'école, qui enferme, comme vous dites, un tumulte de disputes, dans lequel la paix de l'âme et le silence intérieur, qui la rend capable d'entendre le parler intime de Dieu^ ne se trouve pas toujours, quoiqu^il n'y ait de soi aucune répugnance, la connoissance de Dieu n'étant pas contraire à son amour, si l'attachement que l'esprit prend à la lumière de la science ne le retenoit dans des bornes qui Tcmpéchent de se perdre dans Fabime de la charité divine qui attire les âmes dans elle pour les rendre capables de son immensité. Mais pourquoi n'auroit-on pas celle-ci sans perdre l'autre, puisque tantdesaints ont possédé tous les deux avec éminence?Si vous étiez le premier qui vous seriez jeté dans la dispute, on auroit ù craindre que cet esprit de contradiction ne fût contraire à la démission qu'on doit avoir de ses propres pensées, et qu'il n'y eut de l'inutilité à tant contester sur des vérités qui doivent être plutôt adorées qu'examinées. Au lieu que cette manière d'exercer les esprits ayant été mise en usage par des saints, se peut pratiquer saintement comme ils ont fait. Encore que des plus grands personnages de notre siècle désirent que tout cela cesse pour rentrer dans la première façon de concevoir les choses divines, par élévation d'esprit, admirant la
XXXI— A MONSIEUR ABNAtLD D'aNDILLY. Gt
sagesse éternelle dans la (profondeur*) des divers sens de rScriture^ sans les vouloir accorder par des subtilités scolastique8;et on pourroit approprier aux études trop curieuses ce que disoit le Fils de Dieu à sainte Marthe^ qu'elle se troubloit en beaucoup de choses, et qu'une seule étoit nécessaire. Hais toutes choses ont leur saison. Il est un temps d'étudier et un temps de prier, temps d'être savant et temps d'être saint, temps de disputer avec les hommes des mystères divins et temps de les adorer avec les anges, temps d'en avoir la connoissance et tempsd'en recevoir Tonction. Ainsi j'espère, mon très-cher frère, que vous serez excellent en l'un et en Tautre, et que la grâce ne voudra pas céder à la nature qui vous a partagé si avantageusement. Pour moi je demande à Jésus- Christ que si vous faites un pas dans la science, vous en fassiez deux dans la dévotion, et qu'en vous avançant en la connaissance des richesses de la sapience et de la science de Dieu, vous soyez si bien enraciné et fondé en la charité que vous puissiez comprendre avec tous les saints quelle est la charité de Jésus-Christ qui surpasse toute connoissance, afin que vous soyez rempli en toute plénitude de Dieu. Je ne puis finir par un meilleur souhait, ni me dire par un principe plus saint que celui de l'amour de Jésus -Christ,
Mon très-cher frère. Votre très-humble et très-affectionnée sœur et servante.
Mon très-cher frère, je vous. supplie de présenter mes trèshumbles recommandations à mes neveux le Maitre, hormis M. l'avocat, parce que nous sommes en guerre.