‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 51 sur 246 · XXXI.— A Monsieur Amaold d*Andilly · texte numérisé non relu

XXXI.— A Monsieur Amaold d*Andilly

Elle fait qaelaues réflexions sur la mort subite de la sœur Isabelle de la TriDÎté.— >ll ne fautpas nous lasser de noscbuies; comment elles nous sont utiles. — Elle Pexhorie à lire les psaumes. — Elle lui parle de sa famille ; et ensuite des incommodités de son monastère.

De Xoîre-Dame de Tard, ce \ 8 octobre 1 634.

Mon très-cher frère, La résolution que j*ai prise de me

t Proroi|dité(Ms.P..R.,4).

et LITTRIS m LA MÈM AfiNÉS.

donner la consolation de vous écrire tous les mois^ m'obligeoit de le faire la semaine passée^ et j'en avoisavec cela un sujet particulier qui éloil la mort de ma pauvre sœur Isabelle de la Trinité; mais ce fut cet accident même qui m'Ata le loisir de le faire. Vous aurez su maintenant cette mort si soudaine, qui nimporte pas tant à la défunte comme à nous. C'est assez pour elle qu'elle ait eu un bon moment^ comme elle en a donné toutes les preuves qu'on pou voit désirer. Il nous reste la crainte d'être surprises comme elle l'a été, et peut-être en une moins bonne beure^ ce qui nous les doit rendre toutes précieuses pour nous 7 mettre en la disposition où nous voudrions bien que Dieu nous prit. Ce n'est pas là néanmoins le motif que la grâce propose aux âmes un peu avancées ; elle les fait agir pour elles-mêmes et donner tous les momens à Dieu, parce que nous n'en avons encore que trop peu pour lui en refuser quelques-uns. Notre éternité est en sa main^de laquelle il disposera selon son bon plaisir. Il n'y a que ce peu de jours que nous avons à vivre sur la terre que nous lui puissions offrir, et c'est le domaine de notre amour vers lui, en quoi nous témoignons que c'est librement et volontairement que nous le mettons en possession de ce qu'il nous a donné. Que s'il se peut y avoir quelque raison de préférer la vie à la mort^ ce doit être cellelà qu'en cessant de vivre nous cesserons d'avoir des sacriflces à faire à Dieu des heures dont il nous permet de disposer.

Je viens à votre lettre^ mou trèsH^lier frère^ où vous me dites une chose qui me plait infiniment, qui est que dans les bonnes volontés qui vous possèdent, vous ne laissez pas de craindre de tomber souvent; et quand ce seroit cent fois le jour vous serez toujours dans le désir de vous relever^ cela ne s'appellera pas des chutes, mais des proOts^ puisque la volonté qui a le courage de se renoncer elle-même quand elle s'est engagée à Tiniperfection, est plus fidèle que celle qui n'a point pris de part à l'infidélité. Et c'est peut-être pour cela qu'un grand saint disoit qu'il n'y avoit point de plus grande tentation que de n'être point tenté, parce que n'étant point attaqué, on s'entretient dans un repos humain dans lequel les âmes ne s'élèvent point aux sentimens de la grâce^ qui ne veut pas seulement la cessation mais la destruction de tout ce qui s'oppose au règne

XXlt.^A MORSmUR ARlfAÛLD B'AKDILLY. 63

souYerain de Dieu en nous. Continuez donc, je vous supplie, mon très-cher frère, de ne tous point lasser de tos chutes, qui Yous relèYeront,si Yous Youlez, plutôt que de yous abaisser; et ne Yons mettez point en si grande défense contre elles, puisqu'une seule couYersion de Yotre esprit sufOt. Et \youT parier encore plus simplement, il n'y a qu'à recevoir la lumière qui YOUS est donnée pour les connoitre (car yous ne lesYerriez jamais sans cela), etconsenlirqu'elle fasse son effet en yous. La parole intérieure de Dieu qui est son inspiration n'est pas comme celle des hommes qui ne fait qu'enseigner et ne donne pas ce qu'elle montre. L'esprit de Dieu parle par onction, Yei^ sant dans Tâme qui Técoule la grflce d'accomplir ce qu'il demande d'elle, selon qu'il dit lui-même, que sa parole ne retournera point à vide y mais qu'elle prospérera en toutes les choses pour lesquelles il l'a envoyée. Il n'y a donc qu'à dire avec un prophète : Parlez y Seigneur, car votre serviteur écoute. Dieu parle aui âmes en leur donnant sa lumière pour Yoir leurs infidélités; et c'est écouter que d*ouYrir les yeux à ce rayon diYin qui anéantit leurs ténèbres. Nos manquemens naissent de ce que nous oublions Dieu pour nous regarder nous-mêmes et YiYre à nos Yolontés propres. La cessation de ce regard et de cet être en est la ruine, et nous rend à Dieu auquel nous nous étions soustraits ; tellement qu'aussitôt que Dieu paroll, nous disparoissons nous-mêmes et nos imperfections, selon ce qui est dit : Que Dieu se lève, et ses ennemis seront dissipés. Que si Notre-Seigneur appelle le péché la puissance des ténébreSy nous pouYons appeler la grâce la puissance de la lumière, qui répare en nous éclairant ce que le péché a détruit en nous obscurcissant; et c'est à cette puissante lumière que nous deYons nous liYrer à toute heure pour porter l'effacement des ténèbres qui nous enveloppent incessamment.

J'ai à YOUS supplier, mon cher frère, d'ajouter à la lecture du NouYeau-Testament celle des psaumes de David, dont il y en a qui semblent composés exprès pour vous, et il n'y a point d'ftmes qui n'y trouvent la direction de leurs voies, ce saint prophète ayant porté toute sorte d'étals de grâce, de péché, de force, de foiblesse, de paix, de combat, et de tout ce qui peut arriYer en la vie, dans lesquels la lumière de Dieu lui a fait

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voir l'usage qu'il en faut tirer. 11 y a une merveillense grâce dans les paroles de TÉcriture sainte qui sont la vie de Tâme^ comme le Fils de Dieu l'a enseigné. Le Verbe de Dieu qui est la parole éternelle est la propre substance de son Père, et ses paroles temporelles nous communiquent sa propre nature, nous appelant enfans de Dieu^ et faisant que nous le soyons en vérité.

Je laisse ces petites pensées de dévotion, pour vous parler des choses du monde. Ma sœur le Maitre nous a mandé le motif que vous avez eu de destiner mon neveu de Trye aux armes ; cette rencontre est un trait de la providence divine qui me fait espérer qu'elle en bénira le succès. Je pense que votre petit Jules-César le suivra en cette profession : son nom le porte à cela, si ce n'est qu'il se veuille ranger à la milice chrétienne, où les combats sont plus généreux et les victoires plus glo* rieuses. Ne doutez pas, mon très-cher frère, que je ne continue d'avoir un souvenir très-particulier de votre famille devant Dieu, qui ne me permet pas toutefois de lui demander ce que je voudrois bien,qui seroit quelque soulagement dans les soins où vous êtes, mais plutôt une acceptation de ce même état pour en souffrir la dnreté,et un transport de vos pensées vers les choses élernelles ; à quoi les incommodités de la vie présente peuvent beaucoup servir, n'ayant voire cœur que dans les trésors du ciel et de la grâce qui enrichit en la même manière que Dieu est riche sans avoir rien, parce qu'il est plus que toutes choses. Que si la misère de notre condition nous met dans le besoin des choses temporelles, elle ne nous oblige pas néanmoins de dépendre d'elles, pouvant en avoir notre cœur aussi séparé que si elles nous étoient étrangères. Je me trouve donc dans Tabandon à Dieu pour vous, désirant absolument les secours de sa grâce, et ceux de la terre autant seulement que sa sagesse divine connoit qu'ils vous sont nécessiiires, sachant d'ailleurs que moins on les demande et plus on les mérite, parce que c'est préférer Dieu à soi, s'oubliant soimême pour ne penser qu'à lui; ce qui fait que l'oraison des saints est appelée un sacrifice et un encens qui monte à Dieu, ne la faisant pas pour obtenir ce qui leur est propre, mais ce qui est de l'intérêt de Dieu en eux, duquel ils cherchent le

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royaume et la justice, ne se souvenant presque pas qu'il y ait antre chose à désirer.

Je Yous.deniande pardon, mon cher frère, de vous recommencer toujours les mêmes choses où je me trouve insensiblement, quoique j^aie dessein de l'éviter, ce qui m'empêche de vous promettre que je n'y retomberai plus puisque c'est contre ma volonté, et que la vôtre t'st trop bonne pour manquer de patience à souffrir ce qui part d'un cœur vraiment sincère et plein d^affection pour vous. Et puis, je parle pour moi-même qui suis peut-être plus avant que vous dans le souci des choses temporelles; les incommodités de notre monastère ne nous permettant pas d'en être en repos^ sinon dans la soumission à Dieu qui ne nous en veut pas exempter. Quand je m'y trouve plus engagée que je ne dois, je n'ai point d'autre reuiède que de souffrir ces inquiétudes sans m'inquiéter, et demander à Dieu qu*il me rende fidèle pour ne recevoir aucune de ces pensées que je regarde comme autant de blasphèmes contre sa providence et d'outrages à son amour, qui veut pour lui ce que nous donnons à ces applications superflues.

Maisc'est une autre superfluité que (out ce que je dis ici qu'il me faut retrancher, et finir cette longue lettre en me réjouissant de la santé de ma chère sœur, que je salue très-humblement avec votre permission, et madame de la Boderie premièrement à qui je suis très-humble servante, et à vous, mon très-cher frère, tout ce que Dieu veut, puisque ce n'est plus en Adam, mais en Jésus-Christ que nous sommes liés d'une charité étemelle. Ma sœur Jeanne de Saint-Joseph vous salue et vous aime comme son frère, et ma sœur Marie de Jésus-Christ comme son devoir l'y oblige.

Mon très-cher frère, je ne saurois moins que de vous faire des excuses de l'impertinence de celle-ci qui commence par une demi-feuille ; vous devinerez bien que j'ai ôlé la seconde pour des fautes que j'y avois faites : une autre fois je ferai pire, car je corrigerai mes manquemens sans recommencer, parce que vous êtes mon bon frère qui me pardonnerez tout.

Il me vient de venir en pensée que peut-être aurez-vous de la i^ine de ce que je vous dis de l'incommodité de notre monastère, crevant peut-être que nous y pâtissons quelque chose;

66 LITTRBS DB LA MÈRB AGNÈS.

mais je vous assure bien que non^ et que nous y avons abondamment ce qui nous est nécessaire; il n'y a que le désir de satisfaire à nos créanciers qui nous met un peu en peine, à quoi Notre-Seigneur pourvoit en leur donnant patience ; et puis nous ne craignons pas qu'ils nous mettent en prison, car cela est déjà fait pour une dette d'amour an Fils de Dieu, que nous n^aurons point achevé de payer jusqu'à ce que notre aine sorte de la prison de ce corps, et encore faudra-t-il aller ailleurs pour rendre jusques à la dernière maille ; et ce sera à cette heure qu'il faudra avoir pitié de nous.

XXXn.— à Monsieur Amaold d'AndUly.

Elle lui donne quelques avis sur ce qu*il Tenait d*ètre nommé fntendani de

Tannée du Rhin*.

De Notre-Dame de Tard, à Dijon, ce 26 octobre 4634.

Mon très-cher frère, Ha sœur le Haitre nous ayant mandé la disposition qu'il a plu au roi de faire de vous; après avoir rendu nos actions de grâces à la divine providence de ce qu'elle ne vous a pas oublié pour toujours^ j'ai cru vous devoir témoigner la part que je prends à ce qui vous touche et à la satisfaction que je reçois de la disposition où je vois votre esprit en cette rencontre où vous êtes, ce me semble, adorant la conduite de Dieu sur vous, de la même façon que vous l'avez embrassée quand elle a été moins favorable, et désirant de prendre une nouvelle part à l'esprit et à la grâce de Jésus-Christ pour entrer dans l'exercice où Ton vous emploie. H y a plusieurs années, mon très-cher frère, que vous vivez à vousmême ; Jésus-Christ étoit content de vous parce qu'il vous demandoit une vie retirée et quasi hors du monde, et que vous correspondiez à son dessein, aimant votre solitude; maintenant il ne veut plus de vous cet amour à la retraite, et si vous la regrettiez vous feriez contre son désir. Car, comme disoit le bienheureux évêque de Genève, Dieu hait la paix de ceux qu'il appelle à la guerre. Vous devez donc à présent

» Voyez Mémoires d'Amauld d'Andilly, II* part., p. 63 el auiv., — et Lettres de la mère AngéHqw, l. 4, p. 44, lettre XXXIV.

XXXIL — A MONSIEUR AUNAULD D'aNDILLY. 67

honorer la vie conversante du Fils de Dieu^ aimer l'embarras comme tous avez aimé la quiétude, et vous rendre aussi sociable que vous atestiété caché. Je crains seulement une chose^ qu^ayant Coujoum eu si grande inclination au travail^ à présenti|ull ne sera plut volontaire mais nécessaire^ vous ne vous y jetiez si avant^ ifb» vous n'en demeuriez accablé; car quand un instinct naturel à la vertu est fortifié de Tobligation, il n'y a plus de bornes qui Tempéche de tomber dans Texcès ; et cependant^ mon très-cher frère, il le faut, s'il vous plaît, éviter, puisque vos forces ne sont pas infinies comme votre courage; l'esprit surchargé ne se possède plus et pe se peut défendre du chagrin qui au lieu de l'avancer le recule, et lui (ait perdre la précieuse tranquillité qui est rornement de la vie civile I mais plutôt de la vie chrétienne, puisque le Fils de Dieu ne parle que de paix en son Evangile, et propose comme Punique instruction que nous devons apprendre de lui la douceur et rhumilité de cœur.

C'est cette fois, mon très-cher frère, que je fais tout à fait la prêcheuse, comme si j'avois oublié que je suis une fille el votre petite cadette ; mais vous m'avez commandé tant de fois de ne me point souvenir de ma condition à votre égard, que j'en ai pris une habitude qui m'ôte la réflexion sur ce que je vous dis. A quoi j'ajouterai encore ce mol de récréation, que si Tinaccessibilité est tenue pour une hérésie quand on Tattribue à la personne même de Jésus- Christ, elle sera biaa plus condamnable eu une créature qui doit être dans une continuelle accessibilité envers toutes sortes de personnes. Que s'il y en a tant qui par un esprit de prudence se rendent si aiîables qu'ils contentent tout le mondes pourquoi vos intentions qui ont un objet bien plus haut ne vous donneroient-elles pas le même avantage, faisant cesser la plainte du Fils de Dieu, de ce que le» enfam des lénèbreê fOfil pluêfMTudem que ceux de la lumière? 11 est temps de finir, mon cher frère, et de retrancher ces longues lettres qui vous pensoient trouver de loisir. Je n^attends plus Thonneur de recevoir des vôtres, et je serois marrie que vous eussiez seulement la pensée de m'en donner : je connois votre cœur incapable de changement, c'est pourquoi dans votre silence je me

tiendrai aussi assurée de voire bonté pour moi que si vous m'en rendiez souvent des témoignages, que je vous supplie seulement de renouveler quelquefois devant Jésus-Cbrist^ puisque c'est en son amour que je suis toute à tous.

Sœur ÂGNÉs DE Saint-Paul, I. R. B.

Vous avez maintenant mon frère Arnanfll auprès de tous, je TOUS supplie de me permettre de lui faire mes très-humbles recommandations, et de faire savoir à mon neveu de Trye' qu'il a ici des tantes en plus grand nombre qu'il ne croit (car ma sœur Jeanne de Saint-Joseph en veut être), dont il se peut assurer d'avoir pour lui une alfection singulière et un désir nonpareil que la grâce du Fils de Dieu ne l'abandonne jamais. Je fais le même souhait pour mon neveu de "Séricourt. Je me réjouis du bonheur de ces enfans à qui Jésus-Christ vous a donné quand ils pensoient vous avoir quitté.

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