‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 53 sur 246 · XXXIII. — ^A MONSIEUR ARNALLD D'ANDILLY · texte numérisé non relu

XXXIII. — ^A MONSIEUR ARNALLD D'ANDILLY

de ne jamais adhérer à ses instincts, ce qui sera toujours tant que vous aurez la volonté de ne lui donner aucune part en vos œuYres. Si la malignité de notre nature corrompue à nous attirer au mal ne pouvoit élre convertie en bien par la sainteté de la grêjO^, le Fils de Dieu^ qui est un libérateur tout puissant et de qui l'amour infini n'a rien laissé à faire pour l'avantage de ses créatures, Tauroit anéantie, et rétabli la première innocence ; mais il y auroit eu de la perte pour nous qui n'aurions recouvré que la même grâce qui avoit été perdue, au lieu que celle qui nous est donnée par Jésus-Christ est infiniment plus excellente et plus efficace, ayant à vaincre les oppositions qu'elle trouve 'en nous qui, en sa vertu et en son soutien, ne nous doivent faire aucune peur. No craignez donc rien, mon très-cher frère, tandis que vous aurez une bonne volonté à laquelle la paix et la grâce est promise, et n'appréhendez pas non plus de la perdre, puisque les dons de Dieu sont sans repentir, et qu'il désire davantage de vous les accroître que de les retirer. Il n'y a qu'à conserver votre âme dans les bons sentimens qu'elle porte pour Dieu, et avoir votre regard vers lui autant que vous aurez de liberté de vous séparer des •choses qui vous en empêchent, si l'on doit appeler empêchement une multitude d'affaires nécessaires et justes qui vous aideront plutôt à trouv r Dieu que le perdre, puisque c'est par son ordre que vous les faites, pouvant bien avoir deux maîtres à la fois quand ils ne sont pas contraires et que l'on rapporte l'obéissance de l'un à la soumission que l'on doit à l'autre, servant celui qui règne en la terre pour l'amour du souverain qui commande dans le ciel. Ainsi, mon très-cher frère, autant de fois que vous vous appliquez à votre office, ce sont autant de louanges que vous rendez à Jésus-Christ, qui aime mieuxmaintenant que vous traitiez avec les hommes que de converser avec les anges. 11 ne vous faut plus d'autre oraison que celle-là, et le Fils de Dieu n'en recevra point de votre part quand vous n'anrez pas satisfait à tous les devoirs de votre charge. J'ai appris d'une personne fort spirituelle qui est maintenant devant Dieu, que les bonnes âmes sont souvent plus unies à Dieu dans les actions extérieures que dans l'oraison, parce qu'eu l'action qui se fait par devoir et avec une

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bonne intention, le cœur est à Dieu sans réflexion sur soi ; au lieu qu'en Toraisonon se considère souvent soi*méme, prenant repos en la douceur de cet exercice avec diminution de la pureté de nos regards qui devroient être uniquement tournés vers Dieu. Que si Notre«Seigneur a blâmië sainte Marthe, ce n'a pas été de ce qu'elle n'étoit pas à ses pieas comme sa sœur, puisque l'occupation qu'elle avoit étoit très-bonne, mais parce qu'elle Texerçoil avec tantd'empressement et de trouble qu'elle en perdoitTesprit d'oraison, qui l'eût rendue plus parfaite que sainte Madeleine ' qui n'avoit qu'une partie de la perfection (quoique la plosexceDente), et elle les eût eues toutes deux. Je ne TOUS regarde donc pas, mon très-cher frère, dans un état moins avantageux à votre perfection que celui de votre soli* tude; au contraire, je vois en votre emploi des sujets d'une vertu continuelle, et une obligation de pratiquer ce que dit saint Paul, usant du monde comme n'en usant points ce qui demande une générosité vraiment chrétienne, qui ne s'enfuit pas du monde, mais plutôt fait fuir le monde de soi, selon la promesse du Fils de Dieu, que le prince de ce monde seroitjeti dehors pour faire que ses élus pussent vivre immaculés au milieu de ce mrghant siècle, qui est Tépithèteque le môme saint Paul lui donne, et qui est encore plus véritable qu'il n'étoitde son temps.

Mais en parlant de ce saint, j'oublie qu'il a défendu aux femmes d'enseigner, et je fais ici la prêcheuse en pensant toutefois ne rien faire que de m'enlretenir avec vous pendant un demi-quart d'heure (|ue vous serez à lire ceci, et moins encore à y répondre, car il ne faut plus, s'il vous plait, penser à cela qui seroit un larcin, votre temps étant au public et non plus à vous, ni vous-même à vous-même, mais à Jésus-Christ et au roi. Que si vous êtes aussi fidèle au premier que vous le serez au second, je crois que vous aurez une place au ciel bien près de celle des apôtres. Toutes nos sœurs vous promettent leurs prières; ce sera une petite armée qni combattra contre Dieu pour vous jusqu'à ce qu'elle vous ait obtenu sa

1 La mère Aguès suit ici l'opiDion de ceux qui tiennent la Madeleine pour la m^me personne que Marie^ sœur de Lazare ; cette opiniou présente de graves difficultés et ne semble pas poufoir s^accorder avec le lexU Evanfélîque.

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