‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 54 sur 246 · XXXIV.-^A MONSIEUR ARNAUU) DANDILLY · texte numérisé non relu

XXXIV.-^A MONSIEUR ARNAUU) DANDILLY

bénédiction. Adieu, mon très*cher frère, croyez-moi, s'il TOUS plaît, autant à tous que je le suis par toutes sortes de devoirs de nature et de grâce en celui qui est Tau leur de toutes les deux.

XmV.— A Monsieur Amanld d'Andilly.

Elle rentretient sar Tamour de Dieu, et lui en souhaite raccroissement

De Notre-Dame de Tard, à Dijon, ce \^^ janvier 1 635.

Mon très-cher frère, Quand je n'aurois pas résolu de vous rendre mes petits devoirs en tous les mois de Tannée, je serois obligée de le faire en celui-ci qui doit être la règle de tous les au* tres,et ne pas laisser passer un jour si particulier où les personnesdu monde se font des présens, sans vous offrir quelque chose en demandant à Jésus-Christ qu'il renouvelle Totre âme dans des dispositions plus saintes qu'elle n'a point encore portées, afin qu^en cette nouvelle année, qui vous approche davantage de réternité que les précédentes, vous désiriez de plus en plus Tunion à votre principe, allant à lui par amour à mesure que vous y êtes condiût par la nécessité de voir la fin de vos jours et de vos années. Le Fils de Dieu a accompli les siennes sur la terre sans y rien prendre pour soi, n'ayant pour unique objet que la gloire de son Père dans laquelle étoit compris notre salut Ce sont les mêmes intentions qui doivent gouverner notre vie, et hors lesquelles elle s'éloigne de la vraie vie et nous conduit à la mort; en sorte toutefois que la vue de ce que nous devons à Dieu nous touche de plus près que notre avan* tage, afin que nous rendions à Jésus-Christ un amour sans intérêt, comme le sien a été dans le seul instinct de sa charité divine.

C'est le présent que je désire que le Fils de Dieu vous fasse, et celui-là même que je vous supplie de lui présenter, puisque vous ne le sauriez aimer s*il ne répand son esprit d'amour en votre coeur» qu'il ne vous communiquera pas si vous ne l'aimez, car il aime ceux qui Taiment. C'est une chose favorable maintenant que vousaveztant d'affaires, de n'en avoir qu'une seule à faire pour Dieu. Aimez et faites tout ce qu'il vous plaira. L'amour a l'empire de toutes choses ; il règne dans l'emploi

7i LETTRBS DE LA MÈRE AGNÈS.

aussi bien que dans la solitude; et s'il entre davantage dans les négoces du monde que dans les élévations de Tesprit, il rendra ceux-là plus saints, parce qu'il est le prix de nos œuvreset le poids qui les rend solides devant Dieu. Nous avons sujet de beaucoup appréhender le jugement que Dieu fera de nous à regard de sa pureté et de sa droiture divine, devant lesquelles nos péchés et nos injustices nous rendent si coupables ; mais je trouve encore plus intolérable le jugement de son amour, y ayant plus d'âmes qui font des œuvres de justice et de vertu, qu'il n'y en a qui correspondent à sa charité en lui rendant amour pour amour. Je ne vous soupçonne pas de cela, mon très-cher frère; vous avez le cœur si bon pour vos amis, que je crois que vous n'épargnez pas la plénitude de vos affections pour Dieu, et qu'à mesure qu'il vous donne des 'l>reuves de son amour par les sacrés mouvemens qu'il o|>ère en votre âme, vous lui rendez des témoignages du vôtre par l'adhérenceque vous avez à ses instincts; sa charité toujours agissante obligeant notre fidélité d'être toujours en action pour embrasser ses effets, nous unissant à Dieu par eux, et faisant notre demeure en lui; étant en lui le propre de l'amour divin de nous tirer au lieu de son origine qui est le cœur de Dieu, où nous le possédons et sommes possédés de son esprit, quin'est pas donné par mesure aux âmes qui sont en Dieu par amour; exprimant par cet état la résidence du Fils de Dieu dans son Père, duquel il épuise toutes les perfections, parce qu'il ne les tire pas hors de son essence, mais demeure inséparablement dans le sein qui le produit, et qui le rend Dieu comme son principe. Et peut-être oseroit-on donner ce sens aux paroles de saint Paul qui dit que Jésus-Christ n'a point la divinité par rapine, en ce qu'étant la vive image de la substance et la splendeur de la gloire de son Père, il ne garde pas pour soi ce qui lui est communiqué, étant plus semblable à celui qui l'a rendu semblable à lui en ce réciproque de charité qu'en toutes ses autres perfections, qui lui donne une part égale à la production de l'esprit d'amour qui est le lien de leurs cœurs. Puisque nous sommes les enfans de Dieu, mon très-cher frère, nous devons avec lui produire son amour en nous par l'inhabitation sainte que nous aurons en lui opérant en nous.

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et uous laissant à son opération sans y mêler la nôtre qui feroii un effet non saint mais souillé, n'ayant rien à faire dans les œuvres de Dien que de consentir qu'il les fnsse. C'est pourquoi il me semble que notre amour pour Dieu n'est autre cbose qu'un délaissement à lui pour recevoir ses infusions. Et comme un saint disoit que la parfaite oraison étoit quand on ne se souvenoit pas qu'on étoit en oraison , parce que notre attention doit être si entièrement appliquée à l'esprit de Dieu qui prie en nous, que nous venions à oublier notre prière : de même je voudrois dire que le parfait amour c'est quand on ne sent pas qu'on aime, ne tirant pas cet effet divin hors de son centre, mais y entrant plutôt avec lui , et nous perdant en cet abime pour n^étre plus en danger de nous perdre hors de lui. C'est donc faire des actes d'amour que de n'avoir point d'actes; c'est l'exprimer que de demeurer en silence, et travailler pour l'acquérir que de demeurer en repos , d'un repos qui arrête tous les mouvemens de la nature pour souffrir le règne de Dieu, selon que TÉglise nous apprend en ces saints jours, que lorsque tout itoit en repos et en silence, le verbe de Dieu toutpuissant est venu visiter U monde.

Je ne sais comme me reprendre, mon très-cher frère, pour revenir à mon point. Je voulois seulement vous dire que je vous souhaite un accroissement d'amour en cette nouvelle année, afin que s'il y a quelque imperfeclion en votre âme, elle soit réparée par cette divine habitude qui répand une influence de grâce capable de sanctifier le péché même, puisquVn ceux qui aiment Dieu toutes choses coopèrent à bien. Le monde même garde cette loi au regard de ceux qui Paiment; il leur pardonne tout, il en agrée tout, ses faveurs ne sont que pour ces personnes-là, quoique d'ailleurs elles n'en soient pas dignes; au contraire il n'a que des disgrâces pour ceux qui ne l'aiment pas, il les juge sévèrement et les condamne injustement pour les moindres défauts qu'il y trouve, leurs vertus lui sont odieuses parce qu'elles sont véritables et les siennes fausses, ce sont des œuvres de lumière et il demeure dans les ténèbres. Ces mauvaises qualités me font quelquefois appréhender qu'il ne vous traite rigoureusement, et qu'il ne juge vos justices qui lui déplaisent davantage que l'iniquité de ses

7i LBTmii 08 LA MUS AGNÈS.

enfans. J'espère néanmoins que ce sera à sa honte. Hais pour« tant, mon très-cher frère, il s'en faut donner de garde, et ne pas ignorer les profondeurs de Satan et de ceux qui s'accordent à ses intentions. Nous sommes spectacles non-seulement à Dieu, mais aussi aux anges et aux hommes; et saint Paul Youloit que ls$ fUUes fussent tels qu'ils ne ptusent être repris ni des JuifSj ni dês Geniils.ni de l'Église de Dieu. Je suis assurée que vous eontenteres toujours les gens de bien , mais il faut aussi s'accommoder aux autres; et en donnant votre cœur, vos louanges et vos unions à ceux-là, ne pas priver les imparfaits et ceux qui vous déplaisent de la bénignité qu'ils doivent trouver en vous pour supporter leurs défauts, d'une charité vraiment chrétienne qui embrasse les bons et les mauvais, oubliant ce qu'ils font pour aimer ce qu'ils sont et ce qu'ils peuvent être dans le changement de leurs cœurs, à quoi une conversation douce et supportante peut infiniment servir, au moins à ceux qui la pratiquent par imitation du Père étemel qui fait leTer son soleil sur les justes et sur les injustes.

Je m'arrête tout court, mon très-cher frère, dans Tétonne* ment de me voir emportée à des libertés qui me conviennent si mal. Il me seroitplus facile néanmoins de demeurer dans le respect si vous n'aviez voulu en suspendre les effets pour me faire prendre un style qui n'est bon qu'à contenter votre humilité et contredire mon jugement J'ai donc sujet de dire que j'ai été folle, mais que vous m'y avez contrainte; c'est pourquoi ma faute a non*seulement son excuse^ mais son mérite; et c'en seroit une [dus grande de douter de mon pardon que je tiens certain, comme il est assuré que ni la mort ni la vie ne me sépareront point de la charité que Jésus-Christ me donne pour vous, qui sera, s'il lui platt, éternelle comme son principe.

Adieu, mon très-cher frère. Je vous présente les très^iumblés recommandations de notre chère sœur aînée, ma sœur Jeanne de Saint-Joseph, et de la petite cadette ma sœur Marie de Jésus-Christ Si vous saviez la sympathie de nos trois esprits, vous diriez que la très-sainte Trinité forme son image en la terre, et qu'où il se trouve des unions si étroites, il y a un commencement de paradis.

De erim de Noirt-Dame de Tard^ à D^{m,oei^^i€mmer 4S35.

ÏXXV.— -A «ONSIlUft AINAULD d'aMDILLT. 75

Il « *

nxy.— A Monsioiir ArnaïUd d'Anditty.

Au «ijet flft la pri^ de Philisbourg par les Allemands. — \\ n^appariient

qu'à Dieu de consoler dans raniiciion.

L0 6AfarMr4635.

Mon trèft-cber frère^ Je ne vous puis dire te retientiment que je porie des mauvaises nouvelles que je Tiens d'apprendre, où je sais qu'il y a une infinité de suites extrêmement fâcheuses. Mon premier regard ; mon très-clier frère, a été sur vous que je erois autant touché de ce malheureux succès que sll étoit tombé sur votre propre personne. Je considère donc votre cœur dans une douleur bien sensible, et je n'ai garde de vous dire que vous ne le devei pas, ie sujet en est trop juste pour vous condamner ni tous ceux qui vous accompagnent en cette afflîcUoD; et j'ose croire que le fils de Dieu même, que saint Paul appelle un Pontife qui a compcusion de nos infirmités , a pitié de votre souffrance, et que vous pouvez aller librement au trône de sa grâce pour être aidé en un temps où vous en avez beaucoup de besoin. Dieu n'afflige jamais qu'à regret; il o'a point fait la mort et ne se réjouit point des angoisses de ses créatures, auxquelles il veut plutôt faire part de sa béatitude. Que s'il emploie pour cela des moyens rigoureux, c'est qu'ils sont plus utiles que les favorables, et que ce lui est une gloire de changer le mal en bien. Il y a lieu de tout cela, mon bon frère, en cet événement, bien rude à la vérité, mais qui en la main de Dieu peut être très-avantageux à ceux qui le souflfirent, puisque son amour recueille aTee une miséricorde très-parti- CQlière ceux que sa providence semble avoir précipités dans les plus grandes misères. C'est ce que la raison humaine ne conçoit pas aisénœnt, mais que la lumière de la grâce découvre aux enfans de Dieu, qui ensuite demeurent immobiles ou pour le moins immuables dans les plus fâcheux acddens , parce qu'ils portent dans des vaisseaux de terre le trésor de la foi que l'épreuve rend plus précieuse que l'or en la fournaise. Dans le jour de Téternité, mon cher frère, où toutes les rencontres de notre vie sur la terre nous seront montrées, nous estimerons que les plus heureuses auront été celles qui nous

auront donné sujel de retirer nos affeclious et nos espérances de la terre, |)0ur les mettre dans la solidité des choses qui doivent durer à jamais. Les infortunes du monde ne sont pas si malheureuses qu'on les estime, puisqu'un malheur pour être au souverain degré ne doit point avoir de ressource; et quand on a perdu des faveurs temporelles, on ne perd pas pour cela le droit aux spirituelles^ qu'on est plus capable de rechercher, et que la divine bonté communique plus libéralement aux âmes qui sont excluses des autres.

Je n'aurois garde de vous dire tout ceci, mon très*cher frère, ne le croyant point nécessaire, sinon parce que vous avez agréable que je vous écrive, qui fait que je ue |iense qu'à remplir mon papier, non pour vous servir, mais pour vous obéir. Il n'apparlient pas à une créature de donner du soulagement dans une affliction. C'est un titre que Dieu a retenu pour soi d'être le Père de misiricorde et le Dieu de toutes les consola^ lions, qui fait qu'aussitôt qu'une âme est eu tribulation, il se rend présent à elle d'une nouvelle manière, lui faisant sentir qu'il est le Dieu de son cœur, qu'il ne veut pas laisser dans l'amertume sans l'adoucir par son a|)proclie. Vous avez cru, mon cher frère, que c^étoientles prières de nos monastères qui donnoient bénédiction aux aiTaires de delà; maintenant que les effets en sont contraires^ en ferons-nous moins pour cela» et dirons-nous que Dieu ne nous exauce pas^ puisque lui seul sait ce qu'il veut faire^ et que nous ne lui demandons que le règne de sa volonté qui peut-être s'accomplira mieux dans la douleur de cette traverse que dans la douceur des bons succès qui l'ont précédée? i^

Je vous dirai une petite remarque^ que ma sœur Marie de Jésus-Christ, qui vous a souvent présent devant Dieu et toute la famille, ces jours passés, avant que de rien savoir de tout ceci, se trouvoit souvent ces paroles en la bouche : In omni tribulatione et anguslia nostra succurre nobis, piissima Virgo Maria; et il lui vint en pensée que cela vous étoit bien propre.

Vous ne comptez ici que deux sœurs, mais je vous réponds de trois, et que notre chère mère Jeanne de Saint-Joseph porte un cœur pour vous qui n'est pas moins attendri de ce qui vous touche que si vous étiez son frère, et je ne doute |)as qu'elle ne

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