‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 65 sur 246 · XLVI.— A la sœur Catherine de Sainte-Agnès Amanld d'Andilly · texte numérisé non relu

XLVI.— A la sœur Catherine de Sainte-Agnès Amanld d'Andilly

sa nièces

Elle lui témoigne ses sentimens après sa seconde élection comme abbesse de Port-Royal >. Elle lui donne quelques avis sur la sincérité et la simplicité chrétienne. La paix intérieure se consenre par rbunûiilité.

Octobre 4 639.

Ma sœur, Je n^eusse jamais cru que vous eussiez eu de la tendresse particulièrement pour moi qui n'ai rien d'attirant; je crois aussi que c'est de celle qu'a notre bon père pour l'Église, qui est la plus tendre de toutes^ comme elle est la plus pure et la plus sainte; et il est bien convenable qu'elle s'étende sur les supérieurs que la même Église constitue^ et qu'ils nous soient aussi sensibles qu'elle^ puisqu'ils sont comme elle notre Jésus-Christ visible que nous devons parfumer de nos affections. Je reçois donc les vôtres^ ma sœur^ comme j'ai reçu la charge, mais avec la même crainte que je Tai acceptée^ craignant que l'orgueil de la nature ne se satisfasse en l'un et en l'autre; ce qui me fait vous supplier de demander à Dieu que cela ne soit point; et n'osant faire cette prière qu'à peu de personnes, je dis comme Job : Ayez pitié de moi ; ayez pitié de moi, au moins vous qui êtes mes amis.

J'ai été bien aise comme vous que vous ayez été engagée à nous parler, ayant peine de votre réserve, croyant que la sincérité qui recherche la correspondance et l'habitude, même

* La sœur Catherine de Sainte-Agnès Âmauki d^Andilly était la première des filles d'Arnauld d*Andilly. Elle naauit en 4615, et fut mise à Port- Royal à Tftge de onze ans, pour y êire élevée m)us les yeux de ses tael^. A 45 ans, elle entra au noviciat où elle re^ta plusieurs années parce qu'on la destinait ii TéUblissement de la Maison du SainU-Sacrement. Ek alla comme postulante dans cette nouvelle maison, avec la mère Angéliqtti, au mois de mai 1633, et revint à Pori-Royal en 4638. Elle ne fit profetiion qu*ii la fin de 4642 ou au commencement de 1643 , et mourut le S3 décembre 4 643, Agée de 29 ans.

* La mère Agnès fut continuée abbesse de Port-Royal à la fin de septembre 4639.

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le profit^ n'est point sufflsante. La sincérité de grâce et qui natt d*hamilîié s'étendroit à toutes les créatures s'il étoit possible ; et n'a de bornes que celles que la discrétion lui prescrit : hors cela toutes personnes lui sont propres, et d'autant plus qu'elles lui donnent lieu de s'exercer par son propre motif, qui est de renoncer à son secret, afin que celui qui sonde les cœurs n'y trouve rien de caché qui l'empêche de le purifier. Et c'est peut-être en ce sens que le prophète demande à Dieu qu'tl U purifie de ces choseê occultes, car il y a toujours beaucoup d'impureté dans ce qui est de plus secret en nous. Ne croyez pas être échappée de vous être ouverte à notre égard^ car vous^pouvez tomber dans une autre conduite que les nôtres, et peut-être qu'un de ces jours on vous donnera une maltresse toute nouvelle. Hé ! quelle pitié d'être si longtemps novice, car Tobligation d^être sincère est encore plus pressante.

Mais je laisse cette mauvaise prophétie pour vous dire que je trouve en la faute dont vous vous accusez en votre billet , plus de manquement de simplicité que de sincérité, car après nous avoir dit la permission que vous avoit donnée M. Singlin de lire l'Évangile, puisque je ne vous l'avois pas refusée, vous deviez demeurer dans la confiance, et quelque temps après nous en reparler, comme vous l'avez fait à la mère Angélique, pressée de votre instinct ; car encore que ce soit le droit chemin pour vous d*aller à elle, néanmoins puisqu'il étoit arrivé que vous m^aviez parlé la première, il en falloit demeurer là et poursuivre simplement votre désir vers nous, et vous eussiez trouvé que ce n'étoit qu'une oubliance , n'ayant eu nul dessein de vous le refuser, ni pensée que ce fût un attachement : et je n'approuve pas que vous ayez ce soupçon-là de vous-même, vous devez bien plutôt attribuer cette dévotion à la bonne conduite que vous avez eue, et la cultiver comme un don de Dieu, car bien.que votre vie ne corresponde pas à ses dMnes paroles, elle n'y est pas aussi contraire ; et vous devez espérer que Dieu vous fera la grâce de l'y conformer, n'étant pas assez qu'il donne le vouloir, s'il ne donne aussi le parfaire.

Pour ce qui est de ne vous point épargner dans les répré-

hensioni^ je me trouve fort libre pour ce regard. Quand vous pourrez vous assurer de votre conscience, assurez-vous aussi que Dieu inspirera de vous gouverner selon la droiture de voire cœur. Autrement^ quelque désir que vous témoignassiez d'être conduite fortement , si Ton ne trouve en vous la force pour cela^ on n'en fera rien ; et sans que vous le disiez, on le fera lorsque Dieu vous aura prévenue de la grâce de le bien recevoir.

Je ne m'étois point aperçue que vous eussiez rougi ; et quand je l'eusse remarqué, je ne m'en fusse pas mise en peine, ne croyant pas que votre paix intérieure tienne à si peu, quoique ce soit votre principal défaut de la laisser souvent altérer; ce qui diminuera à mesure que vous deviendrez plus humble, car votre timidité ne vient que du contraire, à quoi votre nom ne contribue pas peu. Vous m'entendez bien, ma sœur, et c'est tout le profit que nous devons faire d'être proches» qu^en connoissaot les défauts les unes des autres^ conspirer à les ruiner en soi et en eux, par prières vers Dieu, afin que comme nous sommes tirées de la même masse de corruption, il nous fasse par sa miséricorde des vaisseaux d'honneur.

J'ai été fâchée contre vous de ce qu'il me sembloit que vous étiez bien aise de l'élection. J'attendois de mes sœurs et de vous un sentiment contraire, qui vous feroit désirer auparavant quMI plût à Dieu m'en délivrer; et depuis qu'il en a ordonné autrement, j*eusse voulu que vous eussiez tremblé avec moi pour la crainte de ses jugemens; car vous ne sauriez manquer de reconnoltre, sans un amour aveugle, que je n'ai point la grâce quMl faut pour cela; et je vous avoue que je ne l'ai acceptée que par humiliation de ce que je n'étois pas digne de la refuser, je veux dire d'avoir un mouvement si puissant pour le faire que personne n'y pût résister. Je laisse tout cela, ma sœur, pour vous supplier encore une fois de prier Dieu pour moi, qu'il m'imprime ces paroles : servite Domino in timoré. J'ai été en doute si je vous devois r'éctire, parce que vous vous offrez de n'avoir point de réponse, et aussi que je ne croyois pas vous rien dire qui vous pût servir. Ces raisons me portoient à demeurer en silence ; néanmoins je crus qu'il valoit mieux m'en remettre à la providence de

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Dieu pour le faire si elle me donnoit du temps; et en ayant trouvé à diverses reprises, j'ai cru le pouvoir prendre pour vous témoigner mes sentimens sur les vôtres, afin que cela vous oblige à être plus simple, voyant que je la suis à votre égard. Adieu, ma sœur ; priez Dieu pour moi, je vous en supplie pour la troisième fois en Thonneur de la sainte Trinité.

XLVn.— A la sœur Catherine de Sainte- Agnès Amanld d*Andilly.

Sur divers sujets.

Ker« 1639.

Ma sœur. Je crois que vous ferez bien de remettre la sainte communion à dimanche, pour la raison que vous dites, étant vrai que les langueurs qui sont fréquentes et causées de négligence, doivent être expiées par quelque privation.

Vous pouvez envoyer ma sœur Marie de Sainte-Agnès aux écuelles quand il n'y en aura pas d'autres. Dites-lui que je la prie de venir demain dire matines avec nous, à l'heure de matines.

J'approuve ce que vous avez eu pensée de faire pour le silence. 11 vaudra mieux que ma sœur Marguerite remette la communion à un autre jour, craignant qu'elle ne soit trop foible; et pour marcher moins , elle entendra la messe à la petite grille.

Adieu, ma sœur; je me porte bien. Dieu merci ; il n'y a que Tobéissance qui m'arrête; j'ai bien mal à la tête néanmoins, mais je l'attribue au lit.

XLVni.— A la sœur Catherine de Sainte-Agnès Amanld d*AndiUy.

Elle lui explique ce qu*elie lui avait dit de la sincérité des novices, et de la nécessité de se préparer ii tous les événemens. Elle l'entretient sur le reurdement de sa profession.

Fin de 4 639.

Ma sœur. Je pensois que vous ne diriez plus ce mot de trèschère, étant assez d^en avoir usé une fois pour faire connoitre quMl étoit dans votre cœur, où il faut qu'il demeuie jusque dans trois ans que vous vous en pourrez servir peut-être plus sûrement qu'à cette heure, s'il arrive que vous y ayez moins

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d'incUnatioD. Car ce qui fait qu'on a moins qu'il ne faut pour les unes, Tient qu'on a eu plus qu'il ne falloit pour tes autres; et autant qu'on a été fidèle à retrancher le superflu. Dieu ajoute par sa grâce ce qui manque à la stérilité de nos atTections, quand elles se doivent porter vers un objet qui leur est peu conforme. Et je crois que cette manière d^agir sans dépendre de son inclination est ce qui obtient la préparation d'esprit pour se rendre aux événemens, à quoi la prévoyance ne sert de rien qu'à faire souffrir ayant le temps.

Ce que je vous ait dit d'une maîtresse des novices, n'a été que pour vous faire la guerre, en vous faisant connoitre que je savois vos sentimens sur cela. Hais encore que cela ait été dit en Pair, il est certain, ma sœur, que cela pourroit arriver et pire encore, ne sachant pas combien il plaira à Dieu de rendre étroite la voie qui nous doit conduire à la vie ; et lors il n'y aura que sa grâce seule qui nous puisse soutenir. C'est pourquoi je pense que pour se bien préparer aux événemens, il n'en faut prévoir aucun en particulier, mais plutôt retirer sa pensée des choses qui pourroient arriver selon la condition où l'on est, pour embrasser en général ce que la divine providence nous a préparé de renversemens et d'épreuves pendant toute notre vie. Et ne trouvant en nous aucune force pour les porter (supposé que ce soient des choses contraires), cela nous obligera à la demander continuellement à Dieu, comme il nous est ordonné.

Ce que je vous ai dit de la sincérité des novices n'a été que par jeu : et parce qu'il ne faut pas parler par cet esprit, Dieu a permis qu'il ait mal réussi, car je vous avoue que je ne suis pas contente de votre réponse en ce point, et que je la trouve dans le (>ropre jugement et la contradiction, n'étant point nécessaire d'alléguer celle que les professes doivent avoir, puisque cela ne vous regarde pas, et qu'il n^est pas question de témoigner votre bonne volonté pour l'avenir, mais d'embrasser avec simplicité celle qu'on vous propose pou» le présent. Et c*est en quoi consiste la démission du |»ropre jugentient et la simplicité, de n'enchérir point sur ce qui est dit, mais en demeurer là, voyant qu'on a intention de vous y faire rendre, et non à autre chose. Et la vraie obéissance eonnste è

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tomber dans le même sentiment qu'ont ceux de qui nous devons dépendre.

Et pour nous éclaircir sur le même exemple qui me fait vous dire tout ceci^ quoiqu'il ne soit rien en lui-même^ et qull devroit n'avoir point élé, comme j'ai déjà dit, ayant fait faute devons parler par récréation; (néanmoins puisque je vous avois entreprise^ ] sur votre condition de novice^ il ne falloit point faire mention des professes; et c'est une petite conjecture que cela vous a déplu^ et que vous êtes ennuyée imperceptiblement d'être si longtemps comme vous êtes; ce qui pourtank ne mérite pas de vous mettre en peine^ car enfin Dieu vous fait la grâce de le vouloir bien, et cela suffit; néanmoins l'amour-propre s'en veut venger en se déchargeant dans les rencontres; comme il me semble qu'il a voulu faire ici le plus sagement qu'il lui a été possible. Je finis ce point en vous obligeant de me dire sincèrement si vous n'aurez point été choquée, et estimé que j'éplucbois de trop près ce que l'on me dit, ce qui peut bien être, encore qu'il me semble que je ne le fasse pas par cet espril-là, ni pour ôter la liberté de tout dire qu'il faut toujours avoir.

Pour ce qui est des exhortations de M. Singlin, je vous quitte volontiers de l'obligation défaire des objections, pour donner lieu à la manière dont M. de Saint-Cyran vous a dit d'en faire usage, que je crois excellente, principalement pour la qualité de votre esprit, c'est pourquoi je n'ai garde de vous en vouloir tirer. Néanmoins, comme selon sa maxime, nos actions doivent tendre au repos et nos paroles au silence, je crois aussi que s'il faut avoir quelquefois des actions ou des paroles, elles doivent naitre du repos et du silence; tellement qu'il pourra bien arriver qu'en vous taisant devant Uieu, et simplifiant votre esprit à l'égard des véritésqui nous sont dites, il en naîtra néanmoins des propositions qui ne seront point contraires à la simplicité ni au silence ; sinon demeurez-y fidèlement comme dans votre voie, dont celui-là seul qui vous y a mise doit vous retirer; j'entends Notre Seigneur qui vous l'a imposée par l'entremise de son saint.

* Os mots entre parenthèses ne sont pas dans le Ms. P.-R. 4.

XLUL.— A Monsieur Singlin*.

Elle le prie de lui parler clairement et avec toute liberté, pour dissiper les ténèbres dont elle se laisserait envelopper.

Lundi à iHx heures [veri 4 640).

Mon père^ Je commencerai, s'il vous plait^ celle-ci par oii vous finissez la TÔtre, où tous dites que vous ne savez si vous ne prenez point trop de liberté. Ce mot m'a touchée, ne désirant rien davantage, sinon que vous Tayez entière et absolue sur moi, et il me semble que je Tai toujours \oulu ainsi; mais les ténèbres de mon esprit s'y sont opposées souvent, sans que je m'en aperçusse. Que s'il eût plu à Dieu de vous inspirer plutôt de les dissiper, je crois que je ne fusse pas demeurée si longtemps dans Terreur. Hais il eût fallu parler bien clairement , car il est incroyable combien j'ai l'esprit fermé aux choses pour lesquelles je suis prévenue de respect humain, ce qui me fait faire une infinité de fautes sans que je le veuille. J'ai déjà passé par là au sujet de Mgr de L. ' dont Dieu me sépara tout d'un coup, et je me rendis ùDieu pleinement pour rompre avec lui, sans me soucier de tous les reproches qu'on m'en pouvoit faire. Et cependant, en des occasions sous de faux prétextes de sa qualité et des obligations que je lui avois, je lui rendois des devoirs qui n'étoient nullement à propos; et si M. R. ^ ne m'eût fait la charité de me donner lumière, je fusse rentrée dans mon engagement, non pas quant à raffection qui

* Antoine Singlin Tut confesseur des religieuses de Porl-Boyal pendant 26 ans, et leur supérieur pendant 8 ans. Vers Tannée 1634 il s*aitacha à rabbé de Saint-Cyran. Ce fut lui qui présenta Singlin à M. de Gondi, arclievéque de Paris, qui lui donna mission pour confesser les religieuse.s de Port- Royal. L*abbé de Saint-Cyran ayant éié arrêté et conduit au cliàteau de Vincennes. le 44 mai 4638, Singlin demeura seul chargé de la conduite des religieuses et des solitaires de Pori Royal. Le 24 septembre 4649, Tarchevéque lui interdit la prédication; et le 4«rjanvier4650, il lui rendit les pouvoirs de prêcher. Eu 4656, le cardinal de Retz le lit supérieur des deux maisons de Porl-RoyaUdes-Cbamps et de Paris. En 4664, il fut obligé de se retirer et de se cacher pour éviter la persécution. Il est mort le 47 avril 1664, âgé de 57 ans.

* M. de Langres.

' L*abbéde Saint-Gynn. ^

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