‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 68 sur 246 · LI.— A MONSIEUR SIMOUN · texte numérisé non relu

LI.— A MONSIEUR SIMOUN

tant que je puis et à moi-même et aux autres^ sachant combien je suis obligée d'espérer en lui qui m'a fait tant de grâces; mais les voyant comme perdues^ il est vrai que je crains extrêmement d'être du nombre de ceux à qui elles ne serviront que de condamnation^ et cela même me fait plus craindre que tout le reste^ voyant que ma crainte vient de peu de charité, ou pour mieux dire d^amour-propre. Les paroles qu'il vous a plu me proposer ont relevé mon esprit vers Dieu> qui est ce que je tâche de faire quand cela me presse, comme il fait presque toujours si je ne suis dans la stupidité^ ce qui est encore pire.

Ma sœur Madeleine n'attendoit point de réponse a sa lettre, et il n'y en avoit point aussi, c'est bien assez que vous preniez la peine de les voir; pour moi, je ne prétends que cela quand je vous écris des choses de mon âme, si ce n'est que Dieu vous donne le loisir et l'instinct de m'en dire votre sentiment qui m'est toiyours fort utile. Je suis étonnée, mon père, que vous m'ayez refusé si peu de chose que de me passer de pain le soir, cela ne m'eût rien coûté du tout. Mais puisque vous ne le voulez pas, je prendrai autre chose.

Ma sœur de Rotelin nous a écrit ; j'aurois besoin de vous parler sur son sujet et sur celui de l'abbesse de Dol : ce sera à votre commodité. Je me recommande à vos saintes prières. C'est demain le jour que ma mère a pris l'habit. Elle n'a point communié depuis la Chandeleur. J'avois pensé à cette fêle qui fait le milieu entre les deux Notre-Dame, mais je ne sais si ce scroit votre sentiment, et il est trop tard de le proposer si on les veut faire communier toutes.

U.— A Konsietir Binglio.

Elle loi rend oomple de ses dbpositions, et loi demande sa hénédîctîon el

ses prières.

Vei'8 4 6iO.

Mon Père, Je pense vous devoir rendre compte de ce qui m'est arrivé cette nuit. Je me suis réveillée dans une angoisse de cœur que je ne saurois exprimer^ tant elle étoit pressante, qui regardoit mon salut, laquelle n'a point été précédée d'aucun songe ou pensée, siijon ce qu'on nous dit hier au sermon

iOO LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS.

qui De m'avoit pas pourtant fait grande impression. J*avois quand et quand une défaillance d'esprit qui m'assiégeoit de si près que je ne pouvois presque prier Dieu, au moins c'étoit dans une si grande détresse qu'il me sembloit que j'olTensois Dieu de le prier^ et que ce n'étoit que la crainte et la peine qui me le faisoit faire. J'ai été deux heures comme cela^ ne sachant ce qui en arriveroit, car il me sembloit que mon esprit s'en alloit troublé. Nous avons dit notre office dans cet élat^ pendant lequel je me suis accoisée et me suis trouvée fort en paix quand il a été dit. Je pense, mon père, que c'est une menace que Dieu m^a faite pour me rappeler à lui, ayant besoin d'un renouvellement d'esprit pour sortir de mes désordres; car c'est une chose étrange de mes continuelles distractions, légèretés, empressemens, mauvaises humeurs, impatiences, rebuts des sœurs, et semblables choses. Je vous supplie trèshumblement, mon père, de veiller sur moi pour me redresser, puisque je n'ai personne qui le fasse. Ce n'est pas que je ne reconnoisse que vous avez beaucoup d'application à moi, et je ressens les effets de votre charité en toutes les occasions. Mais il me semble que vous ne vous défiez pas assez de moi, croyant peut être mes fautes moins volontaires qu'elle ne sont, comme j'ai sujet de croire par mes fréquentes rechutes.

Celle-ci est pour vous demander en toute humilité votre bénédiction et vos prières pour m*obtenir la grâce d'entrer dans une voie plus étroite et plus solide, car je ne tiens à rien me laissant emporter à toutes sortes de rencontres. Je vous disois ces jours passés dans un billet que j'eusse voulu n^étre pas pire que ma sœur Harie-Claire. Il m'est demeuré un scrupule d^avoir dit cela, parce qu'encore que je ne doute point qu'elle ne soit meilleure que moi, je ne voudrois pas changer mes défauts aux siens, ce qui montre que mes fautes ne me déplaisent pas assez, et que je crains plus celles qui paroissent davantage, quoique plus légères que les miennes.

Lii.^A tME religielse: de port royal. 101

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