‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 69 sur 246 · LII.—A nne religieuse de Port-Royal · texte numérisé non relu

LII.—A nne religieuse de Port-Royal

Sur les aTamages des maladies, et le fruit qu*on en doit retirer.

Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacrement I

Ce jeudi, 4 octobre 4640.

Je suis bien fâchée^ ma très-chère sœur, de tous manquer au besoin. Si on ne craignoit point la fièvre pour moi ^ je serois souvent auprès de vous pour faire souvenir de ne pas recevoir la grâce de Dieu en vain ; car c'en est une fort avantageuse que d'élre malade^ puisqu'on appelle les maladies des visites de Dieu. C'est assez de quoi consoler une personne dans cet état^ de se souvenir de cette vérité que Dieu est avec elle, et que sa présence fait en elle tous les effets à quoi elle désire de contribuer en un autre temps. Tout ce que l'on fait pour attirer Dieu en soi-même, est fort imparfait et fort interrompu; au lieu que la maladie agit toujours et éloigne les empêchemens que nous apportons à Tœuvre de Dieu, ne permettant point à l'amourpropre de chercher ni de trouver ses satisfactions. Il ne faut donc pas se plaindre que cet état nous prive de l'application qu'il faut avoir à Dieu. Il est vrai qu'il ne permet pas de former des pensées capables de nous occuper l'esprit; mais il suffit de se souvenir quelquefois que Dieu nous voit, et que nous sommes l'objet de sa complaisance si nous souffrons avec une entière soumission à sa volonté. Les jours que vous n'avez point de fièvre, et que vous n'êtes pas néanmoins capable de vous guère occuper ni à la prière, ni à la lecture, ce sera assez de vous tenir en repos, et d'éviter les trop grandes dissipations qui font tort au corps et à l'esprit. Offrez à Dieu tous les remèdes pénibles qu'il faut faire dans la maladie, pour satisfaire aux immortifications de la santé qui seroient bien plus faciles à évi ter jqnpiis parce que la mortification est volontaire et qu'on a peu de bonne volonté, on laisse passer presque toutes les occasions qui s'en présentent. Prenez garde d'être sérieuse ; ce qui n'empêche pas qu'on ne prenne quelquefois du divertissement^ mais ce ne doit pas être d'une manière enjouée, et en se servant de paroles et de termes impertinens, comme si Ton étoit dispensé dans l'infirmerie de la gravité religieuse qui

doit accompagner partout. Quand vous aurez quelque besoin, la mère-prieure aura assez de bonté pour vous donner du temps quand vous la ferez prier devons aller voir. Je prie Dieu , ma très*chère sœur, que le fruit que vous aurez tiré de votre maladie vous rende une nouvelle créature quand vous serez reloui:née dans la santé.

LUI.— A Monsieur Vàbhé de Saint^Cyran.

Sur la maladie de M»* Arnauld, sœur Catherine de Sainte^Félicité. Mort de Mn>« de Feuquières. De Luzancy est blessé d*une chute de cheval.

Ce samedi, 40 novembre 4640.

Mon père^ Ma pauvre mère est si malade qu'elle n'en peut plus. Elle souffre des douleurs extrêmes par tout son corps ^ qui lui durent sept ou huit heures sans relâche. Elle les a eues une fois onze heures de suite. Elles lui laissoient au commencement la liberté de prier Dieu, mais elles sont devenues si violentes qu'elle ne peut plus rien faire que se plaindre, ce qu'elle fait bien doucement^ encore qu'elle ne le croie pas ayant bien peurd'étre impatiente. Elle vous supplie très-humblement de Toffrir à Dieu^ et de lui demander pour elle la patience et la (persévérance), pour souffrir Jusqu'à la fin de sa vie tout ce qu'il plaira à Dieu. Elle a été saignée sept fois pour ce mal-là depuis cinq semaines. Il n'y a que ce remède qui la soulage, mais elle ne le pourra pas toujours porter.

Il nous est arrivé deux autres afflictions depuis quatre jours, qui sont la mort de ma cousine de Feuquières dans sa fausse religion, et la blessure du troisième fils de mon frère, qui est page S lequel est tombé de dessus un cheval et s'est extrêmement blessé à la tête. M. Juif ne désespère pas de sa vie. Il trouve le mal fort grand et long à guérir. On lui a fait d'horribles incisions. Mon frère • n'en sait encore rien. Il est à Saint- Ange. C'est mon frère de Saint-Nicolas* qui l'assislftatec un

1 Charles-Henri Arnauld de Luzancy, fils d' Arnauld d'Andilly. Le 92 mai 4642, n'étant âgé que de ÎO ans, il renonça au monde et se retira à Port- Royal avec ses deux cousins-germains ( le Maître et de Séricourl), (jull n*avait point vus, et à qui il n*avait pas même écrit depuis qu*ils avaient quitté le monde.

; ^ Arnauld d*Andillv.

fjlenri Arnauld, depuis évéque d*Angers.

uv.-ta monsieur le blanc. i03

soin nonpareil^ comme il fait tous ses parens et amis. Mon Dieu, mon père^ que n'est-il à Dieu comme il faut, afin que ses bonnes qualités soient vraiment bonnes 1 Je me trouve trèsindigne de le demander à Dieu^ me trouvant semblable à lui pour ce qui est d'être humaine. J'espère en vos saintes prières pour cela^ et celles de ma mère^ qui est en quelque repos de ses autres enfans hormis de lui.

Nous demanderons à Dieu la grâce d'honorer saint Martin , pape^ pour qui vous avez tant de dévotion. Je le proposerai à nos sœurs dans le rapport que vous nous dites qu'il a au Saint* Sacrement, étant mort pour l'Incarnation. Nous n'entendons pas bien ce que vous désirez que nous fassions de lui dédier notre première église, le peu d'espérance que nous avons d'en avoir jamais une autre que celle qui nous en sert maintenant nous empêche de vous supplier de vous expliquer là-dessus. 11 sufût que Dieu vous entende, puisque c'est lui qui vous Tinspire. Nous lui demanderons l'effet de votre instinct, et qu'il nous donne grâce pour y entrer. Nous croyons que ce sera demain la profession de ma sœur du Fargis^ Nous la recommandons en toute humilité à vos saintes prières et toute la maison.

UV.— A Monsieur Le Blanc, officiai et grand vicaire de

rarchevèqae de Paris.

Pour Ittî demander la permission de recevoir à Port-Royal la mère-prieure

de Saint-Âubin *.

De Notre-Dame de Port-Royal, ce %% août \ 644 .

Monsieur, La révérende mère prieure de Saint-Aubin étant malade depuis longtemps sans pouvoir être soulagée des re-

* La sœar Marie de Sainte-Madeleine du Fargis fit profession le 4 4 novemfaee l$40, qui était le XXIV' dimanche après la Pentecôte.

* Madame de Martinville^ prieure de Saint- Aubin, ordre de Citeaux, diocèse de Rouen, alla à Port- Royal pour y étudier la réforme en 1628, elle ne

Ç ut ^ rester alors que trois mois. Trois ans après elle ^ passa huit mois, oujooni unie à la mère Angélique, elle ne fil jamais rien dans son monastère sans Tavis de celte mère. En lOil, elle fut attacj^uée d*unc maladie extraordinaire pour laquelle il fallut l'amener h Pans. Elle se fit conduire à Port-Royal, et v possa 4 mois et 12 jours. Elle v mourut le 44 janvier 4642.

i04 LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS.

mèdes, elle a désiré de se faire traiter par les médecins de Paris; et pour cela nous a fait prier de la recevoir pour six semaines en notre monastère , accompagnée d'une ou deux de ses religieuses, ce que nous nous trouvons obligées de lui accorder^ sous votre bon plaisir, ayant une particulière affection à cette bonne mère qui a déjà séjourné deux fois céans, avec votre licence, pour se conformer à nos observances, étant d'un même ordre et d'un mêRie dessein de le bien garder. Je vous supplie donc très-humblement. Monsieur, de nous accorder celte permission qui nous donnera moyen de pratiquer la charité et Thospitalité, laquelle nous est tant recommandée par notre règle, et dont les occasions n'arrivent que rarement. En attendant ce qu'il vous plaira d'en ordonner, je supplierai Notre-Seigneur qu'il vous conserve pour sa gloire. C'est, Monsieur, Votre très-humble et très-obéissante servante et fille en Notre-Seigneur,

Sœur Gatherine-Agnés de Sahit-Paul, R*^ ind.

£t plus bas est écrit :

Ma très-chère sœur.

Puisque vous êtes d'avis d'exercer les œuvres d'hospitalité et de charité à la bonne mère-prieure de Saint-Aubin, comme vous me témoignez par votre lettre ci-dessus, je vous accorde la permission que vous me demandez, en me recommandant à vos prières et celle de votre communauté. Je vous assure que je suis, ma très-chère sœur, Votre serviteur plus affectionné en Notre-Seigneur,

Le Blanc.

Ce 21 août 4641.

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