‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 7 sur 246 · XXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVI INTRODUCTION

emportait en effet avec lui une grandeur morale dont il était impossible qu'elles n'eussent pas conscience. Et pourquoi s'étonner qu'elles se soient rendu témoignage à elles-mêmes? Au fond, chacun, quand il veut prendre la peine de se connaître, n'est-il pas a soi-même son meilleur juge? « L'on ne vaut que ce qu'on se prise », a dit Montaigne. Et, en effet; si quelques sots, parvenus de la fortune ou de l'intelligence, peuvent s'abuser sur leur mérite ou leur importance, les hommes qui réfléchissent, et surtout ceux qui prient, sont pour euxmêmes les plus impartiaux et les plus sévères des juges.

Un trait remarquable de la mère Agnès, c'est qu'au temps des luttes les plus ardentes, elle demeure Adèle à l'esprit de modération et de charité; elle ne cesse de recommander la douceur et le respect, et en donne ellemême l'exemple.

Mais c'est, ce nous semble, dans les lettres de direction que se montre le mieux la supériorité de la mère Agnès. On y rencontre cette parfaite connaissance du cœur humain et de ses plus secrètes passions qu'on ne s'attendrait pas à trouver à un tel degré dans la solitude des cloîtres, si l'on ne savait qu'il y a dans la contemplation et la prière comme un miroir où l'âme se voit jusque dans les moindres nuances de ses désirs et de ses penchants. Cette partie de la correspondance de la mère Agnès est pleine de sens et de profondeur. Évidemment, ces conseils ne s'adressent point, dans leur application directe, aux personnes du monde : la prudente et pieuse

INTRODLGTION . XXVIl

religieuse écrivail en vue de la vie mouaslique; elle irignorait pas que la société n'est pas uo moDastëre, et que les règles de Tun ne sauraient être celles de Taulre. Touterois, les gens du monde eux-mêmes ne liront pas ces lettres sansproGt, et ils y trouveront sous une forme moins dogmatique^ mais plus animée, des préceptes de morale, et de religion non moins instructifs que ceux que leur offrent les traités des écrivains de pro* fession, tels que ceuxde Nicole par exemple! Quel est le savant ou Térudit qui ne devrait pas se pénétrer de cette recommandation que la mère Agnès adressait à sa nièce : 0 Vous ne manquez pas de savoir beaucoup de choses « qui vous peuvent exciter; mais il faut attirer la grâce « [ïouT donner la viek vos connaissances qui sont stériles

« quand elle ne les anime pas '»

Considérées comme s'appliquant uniquement à la vie

monastique^ les directions de la mère Agnès sont empreintes d'une expérience et d'une sagesse consommées. Quels conseils admirables elle donne à ses religieuses pour combattre la curiosité et les tentations de l'esprit, ou les troubles de l'âme ! « Encore que je ne vous aie € pas parlé, je ne laisse pas de voir dans votre visage

« les renversements de votre âme Allez à Dieu,

0 ma sœur, en la manière que vous le pouvez, quand ce € ne serait que de corps '» — Nous nous sommes

• Tome !•', p. 398.

* Tome n, p. 497.

XXVIII INTRODICTIUN.

arrêté sur ce passage et nous le citous^ parce qu'il rappelle et qu'il aide à comprendre la page célèbre de Pascal, tant attaquée faute d'être bien interprétée, où le profond penseur recommande les pratiques extérieures comme moyen d'arriver à la foi *.

Royer-CoUard disait que pour connaître toute la grandeur de l'humanité, il fallait connaître Port-Royal 2. Sans aller jusqu'à prétendre qu'on ne peut connaître . Port-Royal, si l'on n'a lu la correspondance de la mère Agnès, nous dirons cependant que cette lecture aide singulièrement, et autant au moins que celle des lettres de la mère Angélique, à comprendre dans ses profondeurs intimes l'esprit qui régénéra et pendant si longtemps soutint celle communauté. On y retrouve, dans toute la spontanéité et la pureté originelle de ses plus beaux moments, ce souffle de réforme intérieure qui, renfermé d'abord et comme comprimé dans les limites du monastère, ne tarda pas à se produire au dehors.

Ce qui constituait le caractère et les tendances de Port- Royal, dès les premiers temps où la mère Angélique y introduisit les principes, et, s'il est permis de }e dire,

* Pensées, Fragments et Lettres de Pascal, etc., l. II, p. 468. C'est le fragment qui commence ainsi : « Vous voulez aller à la foi, et vous n*en lavez pas le chemin >

* Ce mot a été conservé par Técrivain à Tesprii aussi délicat qiCondoyani et diwrs, qui est comme Tarchiviste de l'histoire ]itt<^rairc de ce temps, M. Sainte-Beuve. — Voir le Discours préliminaire de son Histoire de Porl- Royal.

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