‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-RoyalChapitre 8 sur 246 · INTRODUCTION. XXIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXIX

le levain de la réforme, c'était un retour au christianisme pur et renouvelé par le secours de la prière et des livres saints; c'était une régénération morale demandée avant tout à l'inspiration directe de celui dont l'Esprit soufQe où il veut.

Les religieuses et les solitaires de Port-Royal ne voulaient point, quoiqu'on l'ait prétendu, instituer comme une Église au sein de l'Église ; mais il est vrai qu'ils se montraient plus soucieux de Tesprit de la religion que des cérémonies ou des formes du culte. Leur ambition suprême était de retremper la morale et la foi à la source même ; de retrouver dans la méditation de l'Écriture et l'étude des saints Pères et surtout dans la contemplation et la prière et les pratiques auslëres, le christianisme des anciens jours; de remonter jusqu'au Sauveur lui-même et de voir en lui en quelque sorte leur véritable directeur. Le culte extérieur, les pénitences corporelles, l'observation du silence ou le chant des offices, les prédications ou les conseils des directeurs, n'avaient de valeur à leurs yeux qu'autant quMls conduisaient les âmes aux pratiques plus difficiles de la vie spirituelle et du culte intérieur.

a Je crois, écrivait la mère Agnès à une religieuse, « que vous n'avez guère besoin de la conduite du de-- « hors, ayant avec vous l'Esprit de vérité qui vous « enseignera toutes choses. 11 n'y a rien de plus rare « maintenant que des directeurs qui nous mènent à « Dieu sans aucun mélange des traditions humai-

XXX INTHOmJGTlON.

a nés ^ n — Vous devez^ disait-elle à uueau Ire, bien prendre (( garde que vous n'ayez plus d'égard à la personne

« qu'au sacremenl car une créature ne sauroil

a communiquer la grâce qu'elle a reçue, elle n'est que d pour elle, et celle qui est en sa puissance comme « ministre de Dieu n'est que pour les âmes disposées qui se conduisent par la foi, et regardent tous les prêtres d*un môme œil pobrvu qu'ils soient de bonne « vie' >.

Elle écrivait encore : « Vous le savez, l'obéissance, le respect, Phumilité, le silence, etc., sont les ohser- « vances essentielles; les autres sont dos hypocrisies de- « vaut Dieu quand on ne s'en sert pas pour acquérir A celles-ci^ qui sont l'esprit et la vie des pratiques extéc rieures % »— c II fautèlre à Dieu, ma chère sœur, « en esprit et en vérité, et ne pas s'arrêter à la super* c ticie des choses ^ » •

Nous pourrions multiplier ces citations; ajoutons-y seulement une parole de la mère Angélique, qui est rapportée dans la correspondance de sa sœur. La grande religieuse était mourante; en proie à de continuelles souffrances, elle avait encore le chagrin de ne pouvoir être assistée par les directeurs habituels de la communauté, et surtout par M. Singlin qu'un ordre du roi avait

t Lettre à la tupérieure des Cékêtet de Lyotif tome II, p. 258.

* Tome II , p. 486. Leilre à une religieuse qui ue voulait d*autre confesseur que M. SingliQ.

s Tome W, p. 398. Lettre i sa uièce Marie-ADg^Iique d^Andilly.

* Tome I«s p. 403.

HITRODUCTIOK. XXXi

éloigné de Paris. Pour comprendre retendue de cette (irivation, il faut se rappeler Testime et la vénération extraordinaires dont M. Singlin était Tobjel a Port* Uoyal : on voyait en lui Thomme de Dieu et de la grâce par excellence, le type du prêtre, le médecin consommé des âmes, Toracle inTaillible des consciences. Quelle douleur n'était-ce donc pas de voir sa place vide au chevet de l'illustre malade, en ce moment suprême I — « Ma mère, lui dit un jour la mère Agnès, vous avei o beaucoup à donner à Dieu, de n'être pas assistée de « M. Singlin. » — u Je n'en ai point de peine , répondit « sur-le-clmmp la mère Angélique ; je sais qu'il prie Dieu < pour moi et cela me suffit ; je l'honore beaucoup et « tous ceux qui ont tant de charité pour nous; mats je a ne mets point un homme à la place de Dieu * » •

N'est-ce point là une parole où l'esprit de Port-Royal respire tout entier dans son stoïcisme, nous dirions presque dans son héroïsme chrétien 7

Or, une telle doctrine, il faut bien le reconnaître, semble plutôt faite pour des âmes d'élite que pour le grand nombre; elle est trop épurée et trop relevée pour être comprisa et facilement reçue par la généralité des hommes. De plus, cette aspiration vers une vie plus exactement parfaite entraîne toujours avec elle une certaine lutte avec les choses existantes. En effet, porter en soi l'esprit de réforme et vouloir l'appliquer hors de

^ Tome I«^ p, 54 1 . I^ilre sur la mort de la mère Angélique.

XXIII INTHODtCTK».

soi, qu'on nous permette une expression bien moderne^ c'est être par cela même de l'opposition.

II en fut nécessairement ainsi de Port-Royal, du moment qu'ayant accompli la réforme en son propre sein, il commença à regarder et à déplorer les abus existants dans TËglise et dans les Ordres religieux. C'est ainsi que tout en étant une école d'autorité et de respect, il se trouva en opposition avec la société de son temps : H le fut par cela même qu'il aspirait à une plus grande perfection en morale et en religion.

En considérant aujourd'hui à distance, dans le calme impartial île Thistoire, ces longues controverses et l'intervention qu'y exerça le pouvoir temporel, on a peine à comprendre les accusations dont Port-Royal fut l'objet, et l'on déplore que tant de passion humaine soit venue se mêler à un débat qui devait demeurer purement théologique. Sans doute les destinées de l'Klat et celles de la Religion n'eussent pas été en péril si raulovilé temporelle se fût abstenue de réfuter par l'argument de la force le docteur Arnauld et les autres écrivains de Port- Royal, et il suffisait que le champ de la discussion fût librement ouvert aux défenseurs de la doctrine contraire. Qu'importait-il surtout au salut de l'Ëglise et de l'État que de pauvres religieuses, pieuses d'ailleurs jusqu'à la sainteté» se refusassent à déclarer que les cinq Propositions étaient ou non dans Jansénius?

Sans vouloir toucher k des controverses qui n'ont, <mi

|É INTRODICTION. XXXIII

Ii'ur temps, que trop agile les esprits, troublé les conscieuces et blessé la charité, il est permis de se demander ce qui serait advenu si Tautorité religieuse et l'autorité politique, voyant avant tout dans Port-Royal une grande école de morale, de science et de piété, avaient combattu par les seules armes de la discussion, au lieu de les persécuter, des opinions dont les partisans ne cessèrent jamais de professer Tunion à TÊglise et au saint-siége, et qui étaient d'ailleure trop subtiles pour que leur discussion pût jamais devenir une cause de trouble au sein des masses. Nous sommes porté à croire que si cette marche eût été adoptée, les esprits au lieu de s'agiter de plus en plus sous Taiguillon d'une incessante persécution, se seraient calmés; les doctrines de Port-Royal se seraient finalement développées dans les justes et véritables proportions de l'esprit chrétien, et l'histoire n'aurait pas eu k enregistrer dans ses annales des actes d'une violence qui, après s'être attaquée aux esprits sans avoir pu les dompter, s'en prit k la matière elle-même, et détruisit d'une main sauvage la demeure des pieux solitaires, sans épargner leurs tombeaux. Le cri qui sort de ces ruines est un reproche accusateur pour legouvernement de Louis XIV; il doit être pour tout le monde une leçon de liberté religieuse, de tolérance etde charité ! En terminant ces pages, nous éprouvons le regret qu'elles soient trop incomplètes et trop peu dignes d'un aussi grand sujet; c'est dans les heures recueillies de la solitude que nous aurions souhaité les écrire et non

XXXIV INTHODUCTIOlf.

dans quelques instants de loisir à peine laissés par travaux qui ont leur grandeur aussi^ dans un ordre différent, car ils touchent aux intérêts les plus vifs de la politique active. Heureux ceux qui ayant, comme le disait Pascal, leur soleil ou leur brouillard au dedans d'euxmêmes, savent en tout temps » au milieu des affaires et du bruit, se réserver une solitude intérieure , la seule véritable et qui ne manque jamais !

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LETTRES

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