‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. Faugère (volume 2)Chapitre 102 sur 205 · XXVI.— A · texte numérisé non relu

XXVI.— A

4ans les choses saintes, etc. Si l'on y manque, il veut que l'évêque en prenne connoissance et qu'il mette en la maison de Dieu un digne dispensateur. Mais cela fait, il veut que cet abbé ait en son pouvoir tout le gouvernement de son monastère, à quoi les religieux doivent s'attendre, puisqu'ils l'ont choisi pour cela. Saint Benoît, d'ailleurs, sait bien qu'il est homme et (ju'il peut faillir, c'est pourquoi il le menace souvent des jugeniens de Dieu; après quoi il n'a point prévu de moyen d'empêcher qu'il ne fît point de tort à sa connuunauté; et je crois (lu'il a mieux aimé (ju'il en arrivât de sa part que de retirer les religieux de la parfaite soumission qu'ils lui doivent, puisque c'est ce qui maintient la religion, quand même il arriveroit de l'altération dans les choses extérieures; au lieu que la police pciurroit cire très-exacte dans une maison religieuse, (jue ce ne seroit rien devant Dieu s'il s'y rencontroil du propre sens qui se nourrit dans de si fréquentes occasions d'agir |iar sa p!Oi>re lumière.

Je m'assure que vous me répondrez (jue (juand on a une bonne supérieure on suit toujours son avis. Mais pourquoi faire des lois (jui présupposent {ju'on en aura qui voudront plutôt détruire qu'éditier? Que si vous l'ave/ éprou^é, ne vous en prenez, ma chère sœur, qu'à vous-même, et avouez devant Dieu que vous avez fait cette faute de choisir une telle personne pour ahbesse, ou par une complaisance criminelle, ou par une ignorance grossière, ce que je sais bien (|ui n'est pas, car vous l'avez toujours connue pour telle (ju'elle est. Ouel cliàliment ne mérilez-vous donc pas, après nue si giande iulidelite a Dieu, d'avoir mis a cette place une âme toute séculière (jui n'a jamais aimé sa vocation et (pii a toujours regardé la religion connue un format de galère regarde sa chaiue! Kl après cela, >ous vous prévalez de ce qu'elh; u'avttit pas le pouvoir de vous douner une i»rieure, connue si c'éloit avoir beaucoup gagné en n'obéissant point a saint lienoit en une chose ni en une autre, car il veut (pie Idn choisisse le meilleur de tctus pour être abbé, et vous prenez la pire; il veut (jue cet abbé choisisse son prieur, et vous voulez le choisir vous-même. Ainsi vous abolissez le counnandt-meut de vulrc père |>ar >ohe tradition Je dis \olre Iradilion, parce (|ue, encore (jue vous l'ayez revue et non pro-

curée, vous y prenez néanmoins tant de goût, qu'elle vous doit être attribuée.

Vous savez que notre ordre a subsisté plus longtemps que pas un autre en sa vigueur et en observant la règle en tous ses points, dont celui qui donne un pouvoir absolu à l'abbé est des principaux, au lieu que les ordres nouveaux où chacun est maître sont presque aussitôt déchus qu'ils sont établis^ parce que, pour les maintenir, il faudroit que chaque particulière eût la capacité d'être supérieure, puisque toutes choses passent par le jugement de toutes. Or, comme cela n'arrive pas, et que la plupart des sujets manquent de sagesse et de discernement, d'autres esprits brouillons et superbes s'emparent de ceux-là et leur font faire tout ce qu'ils veulent; et de là viennent les cabales, etc., les partis dans les monastères, comme vous réprouvez en une petite partie de votre communauté, et vous devez à la grâce de Dieu de ce qu'il n'y en a pas davantage, l'affoiblissement de l'autorité étant ce qui fait naître les schismes, comme la réunion de toutes les volontés et de tous les avis en un seul est la source de la paix. Je ne dirois pas tout ceci si hardiment si saint Benoît n'étoit pour moi et s'il n'étoit garant devant Dieu de ce qu'il a ordonné, et que Dieu a confirmé en maintenant notre ordre comme j'ai dit. L'on doit même remarquer que depuis le relâchement les réformes qui se sont faites sont toujours venues des abbesses, qui n'en auroient pu venir à bout si elles n'avoient eu une pleine puissance.

Que si Dieu tire le bien des monastères par des abbesses nommées par le roi, comme vous et nous l'avons éprouvé, qui peut douter qu'il ne bénisse le gouvernement de celles qui auront été élues, pourvu que c'ait été par le Saint-Esprit? Enfin, dans les monastères bien réglés, on fait état que la su|)érieure doit être capable de conduire les âmes dans les voies de Dieu, ce qui présuppose une sagesse et une lumière divines; et elle n'en aura pas assez pour discerner si une fille qui se présente à la religion est capable d'être admise à l'épreuve? Ce sont des choses qui ne cadrent point. Et d'ailleurs, comment les particulières peuvent-elles donner leurs voix sur une chose dont elles n'ont nulle connoissance? Le mieux qu'elles peuvent

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faire, c'est de suivre lavis de leur mère; et il vaut mieux leur ôter Toccasion de faire une faute en ne le suivant pas. Ce que saint Benoit recommande si expressément, (ju'il veut qu'on assujettisse au ju^^ementde l'abbé les révélations mêmes qu'on auroit reçues de Dieu, c'est-à-dire qu'on croie meilleur ce qu'il aura résolu que ce que Dieu auroit révélé à (jnelqu'un. Car ayant dit que l'abbé assemblera toute la communauté pour des affaires très-importantes, parce que Dieu révèle souvent aux plus jeunes ce (pii est de iik illeur, il dit ensuite que ce ([ue l'abbé aura jugé plus expédient soit tenu j)our tel et suivi de tous. Il ne se contente pas qu'on le suive, mais il veut qu'on rap|)roMVL' et (ju'oii le |tréfèro à tous les autres avis. Après tout si une abbesse abuse de son autorité, il y a des supérieurs pardessus elle a (jui l'on peut re|»résenter ce qui se passe; mais si les inférieures deviennent suffisantes et j>résomptueuses, comment y remédiera- t-ou, puisque les lois mêu)es leur sont une occasion de le devenir ?

11 y a un grand nombre d'abbesses dans l'Église qui gouvernent leurs monastères dans une autorité absolue, mais tyranni(|ue, parce que ce n'est j)as |)ar une autorité divine; et cependant les supérieurs ne leur disent mot, et les religieuses leur obéissent avec respect au moins exiérieurement et n'osent |ias ouvrir la bouclie pour dire leur avis de rien. Et aussitôt qu'une su[>érieure est canoniciuement et légilimemenl élue, l'on appréliende (ju'elle renverse le monastère; les suj)érieurs se' veulent rendre maîtres et se servent des filles a (|ui ils donnent pouvoir d'examiner et de juger la conduite de leur mère, afin (ju'ilsla répriment eu tout ce cpi'ils peuvent! C'est ce (jui est airiv(' à notre mère de Maiibuissou '; mais cette histoire seroit trop bjugue.

La conclusion, c'est que l'esprit humain qui est timide contre une |)uissance étrangère est liardi contre celle de Dieu, et lie pouvant se délivrer du joug de Pharaon, il le |)orle en silence; mais pouvant secouer celui de Jésus-Christ, il ne le veut porte'r qu'en jiartie et comme il veut, et non |ioiul entièrement, croyant ipiil y a bien de la dureté a se soumettre si

' Ij nièr<* Mario des An^cs Suireaii.

absolument, au lieu qu'il n'y a que de la douceur et de la paix, comme nous l'expérimentons; et nous n'avons jamais aperçu que cela fît peine à personne, non pas qu'on ne fasse des fautes en cela comme en toute autre chose, mais on s'accuse quand on a parlé de ce qu'on ne devoit pas; au lieu que dans une autre conduite on pense faire service à Dieu que de raisonner sur tout.

Je ne doute point que les bonnes de chez vous n'usent de leurs privilèges avec humilité et sans faire tort à leurs âmes; comme aussi vous présupposez que notre manière réussit bien puisqu'elle fait des anges sur la terre, mais vous craignez pour l'avenir; et moi je vous maintiens que le péril est de votre côté et qu'il n'y en peut avoir à établir la parfaite obéissance.

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