‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. Faugère (volume 2)Chapitre 110 sur 205 · XXXVIII.— A la sœur Catherine de Saint-Augustin · texte numérisé non relu

XXXVIII.— A la sœur Catherine de Saint-Augustin

Avantages qu'il y a de bien recevoir les répréhensions. — La connaissance de nous-mêmes nous doit humilier sans nous troubler.

Ma très-chère sœur, Vous m'avez bien oblig^ée de me dire le sujet que vous avez eu de paroître hier si légère, étant en peine de vous voir ainsi ensuite de votre confession qui vous devoit rendre plus attentive à Dieu et plus recueillie qu'auparavant; maintenant que j'en sais la cause, je ne m'en étonne pas tant. Mais je suis pourtant fâchée que vous soyez si foible en ces occasions oîi l'on vous avertit de vos fautes, tombant presque toujours dans la contestation et la justification, comme si l'on vouloit vous rendre plus coupable que vous n'êtes. Il n'y a rien qui fasse tant de tort à une âme que d'appréhender d'être condamnée; c'est se méconnoître soi-même et ignorer notre condition qui nous fait faillir en plusieurs choses, et particulièrement en paroles j c'est pourquoi nous devons être bien aises que les nôtres soient examinées, et nous rendre capables qu'on nous avertisse des défauts que nous y commettons. Il semble que vous ayez pris à tâche de vous rendre irrépréhensible extérieurement, afin qu'on n'ait rien à vous dire (j'entends ma sœur Marie de l'Incarnation *). Et cependant il est bien plus important que vous soyez humble en recevant bien les répréhensions, que d'être exem{)te des défauts pour lesquels on vous en fait^ Si vous n'aviez point les désirs que Dieu vous donne de vous soumettre, on vous laisseroit sur votre bonne foi sans faire aucune remarque de vos actions; mais puisque vous aspirez à une autre conduite, il la faut donc agréer quand on l'exerce et supprimer ce grand nombre de paroles et d'excuses par lesquelles vous vous opposez au jugement qu'on fait de vous. Je crois que c'est le premier mouvement qui vous emporte; c'est pourquoi vous avez bien raison de dire que vous deviez prier Dieu dans le trouble où vous avez été, car, comme

* Elle élail alors sous-maîU'esse des novices.

XXXVm. — A LA S€ELR CATHERINE DE SAINT- AUUl'STlN. iOO

c'eût été le moyen de l'accoiser étant déjà venu, c'est aussi le moyen de le prévenir (jnand on n y est pas encore.

C'est pourquoi je vous supplie d'aimer la prière et de vous la rendre familière, comme étant une (lualité et une vertu (]ui donne le nom a toutes choses. Car tout ce (jue l'on fait par esprit d'oraison (c'est-à-dire ayant toujours dans le fond du cœur, si ce n'est dans la pensée, le ressouvenir de Dieu) est reçu de Dieu ; et les fautes qui se commettent dans cette disposition, ou plutôt dans qiiehjue légère interruption (juon en fait, sont incontinent réparées i)ar la même voie, en se retournant vers Dieu, qui est toujours prêt de nous recevoir. De sorte (jue pour connoître si nos fautes sont jirandcs ou petites, et si elles nous ont fait peu de tort ou beaucoup, il faut prendre garde si elles nous éloignent de la prière ; car, pourvu qu'elles ne nous ùlent [loint la paix de l'esprit et la confiance (pie nous devons avoir de retourner a Dieu pour lui exposer notre foililesse et notre infidélité, nous pouvons dire que ces sortes de fautes nous font plus debien que de mal, et (|ue c'est d'elles (|u'il faut dire : 7/ m't'st hou que vous m'ai/i z liuviilir. Au lieu (jue le trouble et le découragement sont une marque (]ue la laute est encore j)lus grande; an dedans (ju'elle ne paroil au dehors, piiisqu'elhï a ébranlé les Ibudemens de lame, (pii sont une ferme foi et confiance en la bonté de Dieu qui subsiste en ses élus a[>rès dix mille chutes, et qui est jtlus offensée par cette défiance (pie |tar la faute même, ensuite de la(iuelle ou y est entré.

Je m'étends trop sur cela, que vous avez compris en trois lignes, désirant (jue Dieu vous fasse la grâce de vous comioitre, et cpie celte connoissance vous humilie sans vous troubler, et que vous soyez assez sinq»le jiour vous accuser. Ce sont trois choses qui vous sont plus nécessaires et (|uc vous recevrez lilulôl en les demandant Nous-méme (jue par les prièics dautrui, parce <|ue Dieu se sert de ce moyen, pour vous attirer a sa conversation, de vous réserver les grâces dont vous avez besoin poiu' (|uaii(l vous les lui demanderez. (>c n'est pas que je ne mi: >euille joindre a nous puiueela, si Dieu men fait la grâce, comme il ma donné la bonne volonté de vous servir en tout ce qui me sera possible.

XXXIX.— A la sœur Catherine de Saint- Augustin. Il faut combattre la mauvaise honte et le défaut de simplicité.

Vous voyez, ma très-chère sœur, où conduit le défaut de sincérité, qui est jusques à faire des mensonges. Je vois bien que c'est une espèce de honte qui vous retient en ces rencontres-là; mais cela ne vous excuse pas, puisque la honte est un autre défaut indigne d'une âme religieuse qui doit être dans une sériosité, pour ne pas dire générosité, qui l'éloigné autant de la timidité comme de la hardiesse. Résolvez- vous donc, ma sœur, à combattre cette honte; et pour pénitence de la faute qu'elle vous a fait faire, outre les choses que vous m'avez demandées et que je vous accorde, vous me demanderez tous les jours une petite chose pour ajouter à celles-là et pour vaincre la honte que vous avez à demander, afin que vous soyez bientôt quitte de ce défaut en lui faisant une guerre continuelle, qui attirera la grâce de Dieu sur vous, pour vous rendre simple, sérieuse et généreuse : le contraire étant une bassesse et une enfance qui vous empêchent de sortir de vous-même et de vous élever vers Dieu.

Quand on fait quelque chose pour Dieu, il faut que ce soit avec une telle plénitude de cœur qu'il ne reste plus de vide où les sentimens contraires se puissent loger. Vous vous pardonnez trop ce défaut de simplicité et les niaiseries que cela vous fait faire. Si vous le connoissiez tel qu'il est, vous en auriez plus d'aversion que de tous vos autres défauts; et comme, en effet, c'est le pire de tous, puisque Notre-Seigneur dit que si noire œil est malin, tout notre corps sera ténébreux; au lieu qu'il dit auparavant, que si l'œil est simple, le corps (c'est-à-dire toutes les actions) seront himineuses , opposant la malice à la simplicité, pour nous apprendre qu'en cessant d'être simples nous devenons médians. Demandez cette grâce à Dieu par l'intercession de son saint ', qui vous a déjà tant favorisée.

Nous avons eu pensée que vous deviez tous les jours vous

' L'abbé de Saint-Cyran (note du manuscrit). 11 était mort le 1 1 octobre 1 643.

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