‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. Faugère (volume 2)Chapitre 113 sur 205 · XLII. — A la sœur Angélique de Sainte-Agnès · texte numérisé non relu

XLII. — A la sœur Angélique de Sainte-Agnès

En quoi consiste la vraie sincérité. — Comment il faut agir dans les répugnances.

Ma très-chère sœur, Il faut que je vous réponde sur ce que ■vous dites que vous n'êtes que trop sincère. Il est vrai que vous dites quelquefois vos sentimens, lorsqu'il les faudroit supprimer par mortification, afin de ne les dire que par humilité et fidélité à se faire connoître. C'est le motif qui fait la vertu, et non pas l'action. Il ne suffit pas pour être sincère de dire tout ce qu'on pense; mais il le faut dire au temps qu'il le faut, en la manière et pour la fin que l'on doit. Le temps doit être le plus tôt qu'il se peut, hormis quand la passion est émue ; la manière, simple et sans prévoir ce qui en arrivera ; la fin, pour être connue pour telle qu'on est, et par conséquent humiliée, car on n'a presque rien à dire qui ne tende à cela. C'est là la sincérité que je vous désire, dont il résulteroit la simplicité et soumission que je vous demande aussi, qui sont des vertus si excellentes qu'elles doivent être infuses, c'est-à-dire que Dieu les donne sans que nous y ayons rien contribué que la prière. Car, par où se faut-il prendre pour rendre son esprit simple? Il n'y a que le Père des esprits qui lui peut donner cette divine qualité, d'où s'ensuit une parfaite soumission, n'y ayant plus de raisonnement qui empêche de se rendre à tout. Or, pour en venir là, et pour demeurer ferme dans ce que la lumière de la grâce nous propose, il y a bien des raisons à anéantir el des réflexions à supprimer; et elle ne se voit el ne se sent que lorsque les autres vues et les sentimens humains sont assujettis à elle. C'est une chose étrange combien la raison divine est déraisonnable, non-seulement parce qu'elle est au-dessus de notre raison, mais parce qu'elle lui est contraire et ne la peut souffrir en façon du monde; non pas la raison en soi, mais la manière donl nous en usons, qui est en la mettant pour notre dernière fin, et faisant les choses par son motif; au heu que la grâce se sert de la raison en la tirant dans son ordre, parce qu'étant tirée dans cet ordre saint, elle est agie.

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