‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. Faugère (volume 2)Chapitre 12 sur 205 · LETTRES DE LA MÈRE AGISÈS · texte numérisé non relu

LETTRES DE LA MÈRE AGISÈS

\ous-mêmes. Je vous salue toutes deux très-humblement et de tout mon cœur, sans \ous rien dire davantage, parce que je vais prendre médecine pour payer ma rente ordinaire. Je ne suis pas tout à fait bien aise que la mère prieure se soit donné la peine de m' écrire, car encore que j'aie de la joie de ce qu'elle a pu le faire Je crains bien qu'elle n'ait fait un effort pour cela ot qu'elle ne s'en soit ressentie. Je lui en dois pour le moins deux pour celle-là, mais je ne m'en pourrai acquitter si tôt, ayant très-peu de loisir. Je salue très-chèrement ma sœur Hélène.

CCCLXXXVIII. — Ala mère Marie-Dorothée derincarnation Le Conte, prieure de Port-Royal de Paris, à P.-R -des-Champs.

Elle espère que l'étal où Dieu la met lui est une préparation à entrer dans sa charge de prieure. — Nécessité où elles sont de s'abandonner à Dieu dans l'ignorance de ce qui pourra leur arriver.

30 janvier 1662.

Vous nous donnez de la joie d'une part, ma très-chère mère, en nous faisant savoir la paix d'esprit où vous êtes, et vous nous affligez de l'autre par le mal nouveau qui vous est survenu. C'est le mélange qui se rencontre presque toujours dans la conduite de Dieu sur les âmes; il les visite le matin, et tout aussitôt il se retire pour les éprouver; mais il est véritablement présent dans le secours qu'il leur donne, au lieu qu'il ne fait que se cacher lorsiju'il semble qu'il se retire d'elles. Vous ne l'auriez peut-être pas cru, ma très-chère mère, que vous eussiez pu passer d'un état si douloureux dans un autre si tranquille, qui se répandra, s'il plaît à Dieu, jusque sur votre corps pour le rendre capable de soutenir le mal sans y succomber. Tout est entre les mains de sa providence, qui sait jusqu'où elle doit aller pour éprouver votre foi et votre vertu qui sera celle qu'il formera lui-même en vous; car qui est-ce qtii lui a donné le premier, et illui sera rendu '. 11 n'y a qu'à avoir la volonté de lui faire des présens, pour recevoir de lui ce que nous lui devons offrir.

Je m'unis à vous dans cette nouvelle grâce qu'il vous a faite,

. ' Saint Paul aux romains, ch, xi, v, 33.

CtCLXXXVIll. — A LAMLREMAUIE-DUROTIIÉE DE l'|NCAU>ATI()N. 37

qui vous a coulé bien cher, quoiqu'à présent je crois que vous n'estimez rien ce que vous avez souflert pour vous y préparer. Éloignez-vous donc pour jamais de toute défiance, au moins de celle (lui veut entrer jusque d.ins le fond de l'esprit; car pour les autres qui ne font qu'ellVayer les sens, c'est une des croix qu'il faut porter durant cette vie, et qui sert de tempérament à la douceur que l'on ressent quelquefois quand Dieu fait la grâce de respirer en sa miséricorde. Je me promets que l'état où il vous met est une préparation pour entrer dans votre charge par un autre esprit que celui dont vous l'avez reçue, et que vous travaillerez à la vigne du Seigneur de bon gré, et non comme par contrainte, n'y ayant point de bénédiction dans le travail de ceux qui préfèrent leur repos, craignant de perdre [>our eux-mêmes lorsqu'ils lâchent à gagner pour les autres, comme si le maître cju'ils servent n'avoil pas assez de bonlé pour leur donner cent fois autant que ce qu'ils ont dépensé pour les autres. Votre maladie vous aura appris tout cela, et vous fera dire avec un itroi>héle : // n enroyr le fou dans mes os, et m'a enseigné.

Mais je m'avise (|ue je vous parle comme si Tétat de nos ailaires nous permetloit de nous attendre à vous voir agir dans l'ordre ordinaire; peut-être arrivera-t-il tout autrement, et il n'y a point d'acte qui suffise pour nous préparer à des événemensque nous ignorons tout à fait; il ne faut que nous jeter entre les mains de Dieu, dans lesquelles toutes nos aventures sont renfermées , et nous reposer avec lui pendant la tenq)ête, étant assurées qu'il veillera sur nous; ou bien, s'il nous laisse jeter dans la mer, sa providence divine sera ce grand poisson où nous serons conservées, pour arriNcrà la terre ferme (jui est notre sainte pairie, et peut-être pour retourner au port d'où nous aurions été rejetées. Donnons la gloire à Dieu, ma chère mère, de ceque lui seulsaittout et|»eut tout, pendant (jue nous ignorons notre entrée et notre sortie, et que nous ne pouvons rien ni jiour l'iuinni |)Our l'autre, sinon vouloir bien (juil fasse, tout ce qui est bon devant ses yeux.

CCCLXXXIX.— A la mère Marie-Dorothée de l'Incarnation Le Conte, prieure de Port-Royal de Paris, à P.-R.-des-Champs.

Elle remercie Dieu de la disposition où elle est de se donner entièrement au service de la communauté, et l'exhorte à l'action de grâces et k la contiance en Dieu.

1 " février 1 662.

J'espère, ma très-chère mère, que vous sorlirez de la fournaise toute pure et toute polie, et que rien de vous ne sera brûlé sinon quelques restes de liens qui vous empêchoient de marcher parmi le feu, en vous tenant attachée à une trop grande défiance de vous-même, comme si Dieu ne vous pouvoit pas rendre capable de faire et de souffrir tout ce qu'il a ordonné sur vous. Nous chanterons donc ensemble un cantique à Dieu, dont vous dites déjà la préface en confessant vos péchés, comme firent ces trois enfans, qui devinrent plus justes à mesure qu'ils s'humilièrent davantage, en s'attribuant même des péchés dont ils n'étoient pas coupables. Vous avez suivi leur exemple, ma chère mère; commencez donc à louer Dieu avec eux, en ne vous souvenant plus que de ses miséricordes, qui sont si grandes sur vous.

Je le remercie de tout mon cœur de la bonne inspiration qu'il vous donne, de vous donner tout entièrement au service de la communauté. La réserve que vous y avez eue m'avoit fait bien de la peine, parce qu'il me sembloit que le refus que vous en faisiez iulérieurement, [)ar la tentation, vous mettoit au hasard que Dieu ne vous traitât avec autant de bornes que vous en mettiez au ti^avail qu'il vous ordonnoit de faire dans sa vigne. Vous avez imité Jonas qui s'enfuit de la face du Seigneur; mais il ne put éviter qu'il ne fût poursuivi de sa justice, ou plutôt de sa bonté , qui ne le vouloJt pas perdre mais qui choisit un moyen de le sauver en le perdant à la vue des hommes, en le jetant dans une prison où il s'enferma avec lui, pour mettre dans son cœur et dans sa bouche des paroles de vie et non de mort.

Ainsi, ma très-chère mère, je vous donne pour devise, ce que j'avois dans l'esprit durant ma grande maladie : Castigans

CCCLXXXIX. — A LA MÉHE MAHIK-DOROTIIÉE DE L'l.Nt:AK?«ATI<)N. 39

castigavit me Dominus, et inorti non tradidit me. Et \yais vous ajouterez : Aperitc mihi portas juslitiœ, etc. Je vous donne tout le pseaume, dont on vous dira quel(|uefois des versets pour vous fortifier et pour vous consoler; et d'autres fois on vous entretiendra de quelques petites choses bien agréables, selon qu'il s'en présentera à l'esprit de vos infirmières qui n'auront point d'égard si l'on dit l'office, ni même s'il est riienre du grand silence, quand elles verront que la malade a besoin d'être divertie de son mal, et de ne pas donner entrée à des pensées trop sérieuses qui ne sont pas de saison : car poiu'la mère prieure de Paris, on ne lui permettra pas de même quand elle sera obligée de se rendre un exemple de régularité à tout le troupeau; mais pour le présent, il faut tout à fait séparer ces deux personnes, et préférer celte pauvre affligée pour ne lui pas ajouter douleur sur douleur; afin que quand elle sera toute rél;.blie, elle sache bon gré à sa sœur aînée de la condescendance qu'elle aura eue pour elle, et qu'elle consente de bon cœur à n'être plus que sa jtetite servante, pour se soumettre à tout ce qu'elle lui ordonnera; et ce sera alors qu'on ne lui donnera plus de divertissement que j)ar mesure , et que le sérieux et l'exactitude prendront le dessus.

Cependant je voudroisbicn que ces lions qui vous déchirent, bien plus douci'meiit néanmoins (jue saint Ignace, ne fussent pas si insatiables (jue de continuer à vous mordre, mais qu'ils s'apaisassent plutôt, afin de nous apaiser nous-mêmes, et de n'être plus dans rin(iuiétude où leur férocité nous a mises. Vous ne laisserez pas de commencer à être discijde de Jésus- Christ, en ce que vous ne désirerez plus rien de lotîtes les choses (jui se voient, afin de trouver Jésus-Christ. Quel commencement, ma Ircs-chere mère, (uron |teut ajipeler la fin et la perfection de tout! Mais il faut dire le proverbe : Assez fait (|ui commence. Commençons donc, ma chère mère, el commençons en la manière (pie Dieu nous h; demande [)résenlement, les unes dans l'accusation d'elles-mèines, les autres dans l'action de grâces à Dieu, et c'est celui-ci (jui est présentement votre parlaj:e ; mais croyez-le fermement, et soyez-y tidele, je vous en supplie.

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