XLVIH. — A LA SŒUR ANGÉLIQUE DE SAINTE-AGNÈS
soit vrai qu'on l'alfoiblisse souvent par l'adhérence que l'on a à soi-même, au lieu d aller à Dieu dans toutes les misères où on se rencontre.
Souvent, ma chère sœur, nos captivités viennent du pende confiance que nous avons en Dieu, de qui l'on ne connoît pas assez les grâces, ce qui feroit accepter la privation de celles que l'on n'a pas comme une pénitence, et non comme une marque de son courroux. Vous avez expérimenté sa charité, ma très-chère sœur, d'une manière si particulière, (jue vous ne la saïuiez oublier sans ingratitude. Et il ne faut point alléguer que vous n'y correspondez pas ; car c'est par amour et confiance qu'on le doit faire, après quoi viendront les effets des bonnes œuvres; car les bons arbres portent de bons frnits; et on veut avant que d'être bon, c'est-à-dire, avant que d'aimer Dieu qui est la racine de toutes les vertus, les avoir pour s'assurer (jue l'on est à Dieu ; c<,'la ne se [»eul; il faut auparavant s'abandonner à lui pojir porter sa misère toute sa vie, aimant mieux être misérable et imparfaite av( c lui, car il dit : }'enez à moi vous lous qui Iraraillez et rirs rharfjés, el je voux soulagerai; au lieu qu'il réprouve les forts qui s'a[>puit'nt sur euxmêmes. Il me semble, ma chère sœur, que Dieu n'est |iroprement Dieu <|ue des âmes qui lui laissent l'entière disposition de leur être; je veux dire (jue c'est en celles-là qu'il ai;it divinement, parce que n'étant |)lus rien, elles se rendent l'objet de sa divine puissance.
Il arrive souvent (|u'au lieu de rejzanb'r Dieu par une véritable contiance, suivant ces paroles : Levaii orulos meos in montes, uudè véniel, etc., on rej^ardc les choses qui se présimlent, el y trouvant pour lonlinaire beaucoup de diflicnllés, cette vue alVoiblit ; et voulant après invo(picr Di«'u, on le fait avec trouble el scrupule de ses répugnances, ce (jui empêche d'en ressentir le secours, et |>eut-être aussi Nolre-S(îit:neur le rt'fus<;, parce (pion ne la pas assez tôt recherché: ce (ju'ou devroilsoulVrir avec amour, considérant «lue Dieu nous châtie parce (|u'il nous aime, alin de nous obli;;er une autre fois d'allei- droit a lui, ce qui nons tloimeroil sujet de dire : lu iho furiemus virhilrm, el ipsr tid nihilum ileiittret lriUulunle% uns.
Kiiliu, ma chère s(eiu-, il ne Lnil point dunner lieu au scru-
pule qui resserre trop l'esprit, et ce resserrement empêche souvent d'aller à Dieu pour le remède de nos manquemens, dont on doit dévorer riiumiliation, ce qui se fait mieux en les oubliant qu'en s'y appliquant; au moins faut-il que cette application soit légère et comme de loin, pour éviter la trop forte impression que l'orgueil et l'amour-propreen donnent quand les fautes sont récentes; et après quelque temps on peut rappeler ce souvenir pour s'exciter à la componction, parce qu'alors on ne les estime quasi plus rien, s'en étant consolé par la longueur du temps qui les efface de l'esprit, pour preuve que notre douleur est purement humaine, et non à la vue de Dieu, devant lequel nos manquemens subsistent jusqu'à ce que sa grâce les ait réparés. La vue et le regret de nos fautes qui ne nous portent point à nous humilier devant Dieu et à lui exposer notre foiblesse, est plutôt un effet d'amour-propre que de pénitence. M. Singlin m'a plusieurs fois donné leZ>c profundis, et m'a donné par ce moyen dévotion à ce psaume, qui est fort convenable aux âmes imparfaites qui doivent crier à Dieu du fond de leurs misères, afin qu'il ne remarque pas leurs fautes, qui les feroient défaillir en sa présence.
Touchant ce que vous dites de cette sœur, ne pensez pas en vous-même, ma chère sœur, qu'elle parloit trop hautement, car sa faute n'empêche point la vôtre. Il faut avoir dessein d'agir plus humblement, principalement aux conférences, et de ne s'opposer à rien qu'avec grande indifférence, et seulement par discours. C'est un lieu de pratiquer plusieurs vertus, et l'on y fait quelquefois plusieurs fautes. Demandez à Dieu, ma chère sœur, la véritable simplicité naissant de la charité qui ne pense point de mal, et qui a des inventions et des subtilités pour excuser les défauts d'autrui, comme la corruption naturelle en a pour les remarquer et les exagérer. Votre veille devant le Saint- Sacrement aura réparé cette faute, et j'espère (jueDieu recevra votre sincérité pour votre pénitence, et qu'il agréera que vous vous approchiez de l'Agneau de Dieu, qui ôte les péchés des âmes qui veulent imiter sa douceur et sa charité.
Je suis tout à vous, ma chère sœur.