‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. Faugère (volume 2)Chapitre 132 sur 205 · LVI. — A INK RELIGIEUSE DE PORT-ROYAL · texte numérisé non relu

LVI. — A INK RELIGIEUSE DE PORT-ROYAL

Vous faites une grande faule de donner lieu à la pensée que Dieu s't'loi^;ne de vous par justice. Vous pouvez bien croire qu'il se retire pour vous |)unirdu peu de lidélité que vous avez à vous entretenir avec lui, mais non point vous aljandonner : c'est oublier rinriiiie misériLorde qu'il vous a laite de vous convertir à lui. 11 nie semble (jue sa divine Majesté est grande ment oITensée de cette opinion, que l'on a si souvent au cœur et en la bouche : Dieu m'abandonne; il ne me donne rien. C'est une |)arole damour-propre qui n'estime rien toutes les grâces précédentes, dont nous sommes obligés d'avoir une reconnoissance continuell»'. s'il n'en reçoit de nouvelles et qui soient sensibles et satisfaisantes : car nous ne faisons point de cas des grâces secrètes par lesquelles Dieu nous soutient et nous préserve de tomber en de grièves fautes, de (juoi nous ne pourrions nous garantir de nous-mêmes. Ayez donc un autre sentiment de Dieu, ma sœur, et comme dit la sainte Ecriture : Sentez de lui en bien, afin (]u'il vous ddune selon votre cœur, c'est-à-dire ipiil vous traite selon la (lis|iosition que vous aurez à son égard. Cependant on reconuuence tous les jours ces plaintes, (|ui mérileroieul (|ue Dieu nous fît dire vrai et nous abandonnât, comme il a droit de le faire.

Notre-Seigneur dcmandoit, dans l'Évangile, à ceux qui désiroienl (pTil fit miracle eu leur faveur : Croyez-vous que je le puisse faire'/ C'est la même chose qu'il vous demande; tt il ne faut point répli»pier que vous savez bien qu'il le peut, mais (|ue vous vous en rendez iudigut' : car la conliance en Dieu n'a pas son fondement en nos mérites, mais en sa charité infinie, (jui a mérité pour nous et nous domic ^:ratuitcment tout ce que nous avons besoin pour 1 aimer et le servir connue nous devons. Je vous supplie donc, ma sœur, n'ayez jamais de défiance de Dieu, et ne vous plaif^ncz |»oint tant de vos défauts; espérez (jue Dieu vous eu dcli\r('ia (|uaii(l il lui plaira ; et cependant soutVrez-les avec patience comme vous souffrez les inlirmités de votre coi|is, sachant (puî vous ne feriez pas bien dt; bs exagérer vi de témoigner de l'aiixiét'' pour eu èlre soulagée. Vous ne feri«'Z pas néanmoins tant de mal d'avoir cette disposition pour voir»' santé qui; pour votre âme : car Dieu a donne ipielque vertu aux remèdes, et permet qu'on en use:

mais il s'est réservé la guérison des âmes, donl il est le médecin et la médecine, n'y ayant que lui qui nous puisse persuader le bien et nous le faire faire.

J'ai une pensée sur le saint temps où nous sommes, qui est qu'il nous doit arriver ce qui a été dit à la sainte Vierge : Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la vertu du Souverain vous couvrira, et ensuite ce qui naîtra de vous sera saint; car nos œuvres ne sauroient être saintes qu'après que le Saint-Esprit sera survenu en nous. La sainte Vierge le reçut dans sa cellule; et c'est dans ce même lien, dans la retraite secrète du cœur, que les âmes reçoivent ce même Esprit, ce qui a besoin aussi d'une solitude extérieure : c'est pourquoi vous faites fort bien de demeurer en la cellule autant que vous le pourrez, sans endurer trop de froid.

Il ne faut point demander de nouveaux moyens pour pratiquer la vertu ; la religion vous en fournit à toute heure. L'oraison est le plus excellent de tous, (jue vous ne pratiquez pas assez fidèlement; n'y manquez plus à l'avenir, et quand elle vous sera par trop pénible par votre indévotion , n'en faites qu'un quart d'heure, ou un demi-quart d'heure à la fois ; peut-être que la lecture de saint Augustin, qui est un colloque perpétuel avec Dieu, vous donnera de Fonction. N'omettez jamais, pour dire l'office, de vous y préparer et à vous mettre aussi devant Dieu, quand il est achevé , pour satisfaire par un gémissement intérieur au peu d'amour que vous avez eu en le disant.

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