‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. Faugère (volume 2)Chapitre 15 sur 205 · CCCXCI.— A Madame de Foix, coadjutrice de Saintes · texte numérisé non relu

CCCXCI.— A Madame de Foix, coadjutrice de Saintes

Tous ceux qui veulent vivre dans la piété doivent soufïrir persécution.

5 [mars) 1662.

C'est sans sortir de la montagne sainte où le Père éternel nous commande d'écouter son Fils, que je m'approche de vous, ma très-chère mère, croyant que je vous trouverai là dans le même dessein de faire attention à cette voix divine, qui ne parle que de passion et de croix dans l'entretien qu'il avoit avec ces deux prophètes dans la transliguration. Il n'y a rien qu'il nous soit si nécessaire de comprendre pour nous fortifier dans les afflictions qui arrivent au dedans ou au dehors de nous pendant notre exil dans le monde. Ce n'est pas sur un sujet nouveau qui soit arrivé à notre égard que je vous parle de la sorte, puisqu'à l'heure que je me donne l'honneur de vous écrire, l'on nous donne quelque étincelle d'espérance que l'on ne nous poussera pas si promptement, ni avec tant de violence que l'on a cru jusqu'à cette heure. Mais il y a une autre guerre que nous devons bien craindre qui cesse, qui est celle de nous combattre nous-mêmes, puisque c'est une parole irrévocable, que lous ceux qui veulent vivre dans la piété doivent souffrir persécution, en portant tous les jours la croix, soit celle qu'ils prennent volontairement comme Jésus-Christ le commande, ou bien qu'on leur impose sans leur volonté, mais non pas contre leur volonté qui doit au moins suivre la disposition de Dieu, si l'on n'a pas assez de vertu pour la prévenir.

Je vous plains, ma très-chère mère, de ce que vous souffrez au sujet de la désunion de votre famille, puisqu'il n'est pas défendu aux religieuses de prendre part aux maux de leurs proches, bien qu'il ne leur soit pas permis d'en vouloir prendre à leur prospérité et à leur gloire. Que si la peine que l'on ressent de la leur n'étoit pas plus pure que celle qu'ils soufTrcnt euxmêmes, comme il arrive que les gens du monde et princi[)alement les grands, ne ressentent que ce qui touche leur ambition et leur intérêt, en ce sens-là ils ne mériteroient pas la compassion des personnes qui sont dans des sentimens con-

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