‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. Faugère (volume 2)Chapitre 178 sur 205 · XCV.— A' une religieuse de Port-Royal · texte numérisé non relu

XCV.— A' une religieuse de Port-Royal

Elle l'exliorle à demeurer en paix dans son emploi : l'obéissance couvre les failles, il faut se présenter devant Dieu avec amour et humilité.

Il faut demander à Dieu la grâce de se bien acquitter des choses, qui nous sont enjointes, et non pas désirer d'en être déchargé, qui est plutôt vouloir cacher son imperfection que la corriger.

Ayez toujours attention à bien soigner pour faire aller les sœurs à confesse. Il faut toujours préférer le temps du confesseur à celui des sœurs, étant bien plus raisonnable que ce soient elles qui attendent que non pas lui. C'est ce qu'on ne peut guère éviter que cette attente des sœurs : il ne s'en faut point inquiéter; elles emploient bien le temps si elles ont patience et demeurent paisiblement devant Dieu, attendant que leur heure soit venue pour recevoir la grâce de Dieu, qui mérite bien d'être attendue.

Xf.V.— A L.NE nEI.KilElSE 1»E l'dRTHOYAI.. 493

Vous failes cette action avec chagrin cl trop peu de simplicité. Vous devez aimer la distraction (jue cela vous apporte, puisque Dieu veut que vous l'ayez. U'iand la volonté est unie a Dieu par conformité, la dissi|»alion (jui surs lent involontairement ne rompt [;as celte union; au contraire, elle donne lieu à la patience, qui est une autre verlu qui nous lie de nouveau à Dieu, pourvu que l'amour-propre ne vienne point à la traverse pour incjuiéler l'âme et lui taire croire que tout ce qu'elle fait n'est point agréable à Dieu, parce que ce sont des choses qui lui sont désagréables à lui-même, où son orgueil naturel ou spirituel n'est pas satisfait. Or, la mar(iue i>our connoîlre celte cupiditc, c'est larellcxion; comim; au contiaire la marque qu'on agit par charité, c'est de n'en point avoir et de ne penser (ju'à l'avL-nir. Par exemple, vous faites des fautes dans le soin (ju'on vous a donné pour l'aire aller les sœurs à confesse; il ne faut point tant ruminer d'où elles viennent, et chercher des expédiens pour n'en i)lus faire [principalement celui de s'en exempter) ; mais il faut dire a Dieu après les avoir reconmics en sa présence : Mon Dieu, c'est l'obéissance qui m'a imposé cet emploi, je m'y soumets pour vous plaire, et j'espère en votre grâce pour m'en accpiitter mieux (jue je n'ai fait; et après cela demeurer en paix dans cet exercice, n'appréhendant point d'y faire des fautes (jui ne seront qu'extérieures, y procédant de la sorte sans aucune autre fin (jue d'obéir; car en ce cas l'obéissance couvre, c'est-à-dire consume les fautes, aussi bien que la charité.

Toutes les choses (jui vous passent par l'esprit contre' le pro'jliain ne sont rien, poiuvu (jue vous ne discouiicz [>oiut inlerieuremeut sur ce ^\u^^ vous xtycz. Dites en vous-mtine : L'honmte voit la face, mais Dieu voit le cœur. El pour toutes ces pensées d amour-propre qui vous font désirer d'être utile a plusieurs choses, dites avec révérence ces [Kiroles du Fils de Dieu : Une seule chose est nécessaire: et sachez que cette seule chose nécessaire c'est de faire ce a (|uoi Dieu nous appli»|ue, et ne d('sirer rien de plus, parce cpic tout le reste est inutile n notre salut.

Il est vrai que l'on ne pculèire eu grâce sans avoir de lliuinililé; mais tout de même ({u'uii ue sait pas si on est en la

grâce de Dieu ou non, on ne sait pas aussi si on est assez humble pour être en grâce, car il n'est pas besoin de Fètre parfaitement : Dieu souffre en nous des diminutions et des défauts dans la vertu, sans pourtant nous priver de sa grâce. Je ne pense pas que vous soyez aussi humble que la règle nous y oblige, mais je ne pense pas aussi que vous en soyez si éloignée que cela vous éloigne de Dieu. Vous avez un peu de tous les degrés, et je crois que vous désirez d'y entrer toujours davantage et que vous invoquez Dieu pour cela. Il ne se faut pas juger soi-même, non plus qu'aucun autre; quand vous ne voyez point de signe évident d'orgueil en vous, vous pouvez humblement espérer que Dieu vous donne quelque part à l'humilité, car sans sa grâce nous serions aussi orgueilleuses que des démons.

Il se faut présenter devant Dieu après ses fautes avec plus d'amour et d'humilité qu'auparavant; avec amour, parce que la seule charité couvre et efface les péchés ; avec humilité, ne faisant pas celte approche ni cette confiance sur le fondement de ses mérites, mais plutôt en suite de la connoissance de notre extrême misère, à laquelle nous savons qu'il n'y a que la seule bonté divine qui puisse remédier.

Il est vrai qii'il y auroit du défaut de sincérité et de simplicité à demander une même chose à deux personnes sans dire qu'on l'a déjà demandée, et que c'est le mieux de dire que l'on sen est enquis, mais que l'on n'est pas satisfait de la réponse, si c'est cela et pour cela qu'on en reparle.

XCVI— A une religieuse de Port-Royal.

Sur la sainte couiniunion. — L'amour du silence est une gramJe marque du règne de Dieu en l'âme.

Ma très-chère sœur, Il me semble que vous ne fîtes pas bien de refuser la sainte Communion d'une façon si résolue. Il faut exposer son état et se laisser juger à ceux de qui l'on doit dépendre. Si vous eussiez été plus docile, je vous eusse fait communier, parce que Dedil fragilibus Corporis ferculum, et je

XCVIl. — A INE RELIGIEUSE DE PORT-ROYAL. 495

crois que vos fautes sont de cette sorte, c'est pourquoi il faut se subslanter et non pas jeûner. Et je crois vous engager davantage à la fidélité que vous devez a Dieu par la réception de sa grâce, (juo [»ar la consiiiéralion de votre iiuli;:nilé. Si je croyois que Dieu voulût autre chose de vous, je vous la conseillerois. Je suis bien aise (|ue vous affectionniez le silence, et que vous ayez du sentiment des fautes (jue vous y faites. C'est le tout des àuies religieuses, jiarce qu'en cela seul consiste Tabrégé de toutes les vertus, et la plus grande marque du règne de Dieu en l'àmcqui possède tout quand il s'est emparé de la langue. Il faut donc s'estimer coupable quand on y a manqué, m;ns non pas se condamner si fort que l'on se retire de Dieu, sans lequel nous n'aurons jamais cette grâce. J'aime mieux votre état présent que celui (|ue vous regrettez. Esjiérez beaucoup de Dieu, et ne pensez (ju'a augmenter votre conliance et votre charité. Vous n'êtes point assez simple, c'est ce qui lait que vous vous examinez trop.

XCVII— A une religieuse de Port-Royal.

Elle l'exiiorle ù vaincre lu lenlalion ou elle était, et ii écouler la \'iix

de Dieu.

Ma sœur, Je suis extrêmement marrie de vous voir demeurer si longt('nq)S dans l'adhérence à votre tentation, dont vous n'ignorez point l'importance et le dommage qu'elle vous fait. Vous vous en plaignez lorsqu'elle ne vous est qu'un sujet de patience et de péniteuce; et mainteuant (|u'elle domine eu vous et y ruine la |iéniteuce ntéme, vous la soutirez et vous y rendez contre tant de mouvemens que je ne doute point que Dieu ne vous doimc du contraire. Je sais bien «pu; la giâee est Inilile ellopposition violente, mais un regard vers Dieu redoublera cette première grâce, qui n'attend (|ue votre coopération pour se forlilier et vous faire surmonter toutes vos jx.ines. Au nom de Di. ii, ma sa-ur, rendez-vous a ce ((u'il vous dit dans le fond de votre ù::ic uù il a imprimé lacounoissancc de la vérité. Notre-SeigneiH" dit tpte la rr///*' ilcltvre les âmes, c'csl-a-dirc quand ou lu suit, eu lejelaul tout eu que l'ciipril de

mensonge nous suggère. Vous n'a\ez jamais trouvé de repos dans l'entretien de vos pensées, mais vous en avez éprouvé dans la soumission à laquelle Dieu vous a plusieurs l'ois engagée par de fortes inspirations; rentrez-y. je vous supplie , pour n'en sortir jamais, pensant a ces paroles de notre règle : Si aujûurd'hui vous entendez sa voix, gardez-vous bien d'endurcir vos cœurs.

Page 1