CI.— A une religieuse de Port-Royal
Elle lui dunne divers avis, parliculièrenient sur la iTi;inière de s'acquiller des devoirs de la reli;j;ion el de rofTice divin.
Ma très-chère sœur, Encore que je sois toujours obligée de prier Dieu pour tous, la prière que vous nous en faites m'oblifjfe d'y avoir une double attention, et de me joindre à vous [tour obtenir de Dieu le renouvellement de votre âme au temps que vous vous êtes engagée à une profession qui vous sépare aulant du commun des chrétiens, comme les chrélien? sont séparés des infidèle^. C'e^it ce qui nous a|)prcnd la dill'erence qu'il doit y avoir de notre manière de vie avec celle des personnes du mnndp, qui sont obligées de vivre sans crime, si elles veulent rire dans le moindre degrédu cbrii^tianisme. De même il me semble que le moindre degré de la vie religieuse, c'est d'être sans péché véniel volontaire, en sorte qu'on en ait autant d'eloignement el d'aversion (jiu^ les autres en ont des péchés moi tels. Je ne dis pas (|u'on ne commette jioint de péihés véniels volontaireintnl, mais (|ir'on n'ait pas la volonté d'en commettre, qui est une chose bien dillérente. Car ceux qu'on commet volontairement pirce (jiie l'occasion ou lu tentation emporte, on a ngrcl de les avoir commis et on 1» s expie par la pénitence ; au lieu que ceux qu'on a la volonté de commettre, on les nourrit insensiblement dans son cœur et l'on n'a presque jamais aucune intention sineero de s'en corriger ; où sent bien pourtant le jKDids qu'ils donnent à l'àme, el 1 empêchement qu'ils lui duniienl a se port<'r vers Dieu, et néanmoins on les laisse régner dans la volonté sans songer à les combattre Voyez, ma sœur, si vous n'«'n avez point de ceux-là; comme a parler de toutes choses, à entretenir toutes les sœurs (pii se veillent joindre à vous, le peu de sincérité à vous accuser, et seml»l.d)les choses, «juil semble (jiie vous teniez pour iiidillérenles, tant vous avez de liberté a les commellre el de négligence a vous en rele\eret vous punir vous-même quand vous les avez commises
Vous devez aussi vous examiner sur la manière dont vous
faites le bien, je veux dire les exercices de la religion, qui est avec si peu d'affeclion el de ferveur que vous n'en rapportez presque aucun fruit, parce que vous ne les faites pas selon l'esprit, mais selon la lettre. Je vous supplie de méditer ce verset des Psaumes : Sed in lege Domini vohmtas ejus. La volonté du juste est dans la loi, parce qu'il l'aime et la fait régner sur sa volonté propre ; au lieu que les imparfaits mettent la loi dans leur volonté, la voulant accomplir parce qu'ils le doivent, et comme par contrainte et par nécessité, ce qui fait qu'ils assujettissent cette loi toute sainte et toute pure à leur volonté imparfaite, et reliennent la vérité de Dieu prisonnière, comme dit saint Paul, au lieu de trouver leur liberté en elle, comme dit Notre-Seigneur Jésus-Cbrist, que si nous croyons en lui, la vérité nous délivrera.
Priez Dieu, ma chère sœur, qu'il opère en vous cette sainte liberté, qui rompra la chaîne de vos défauts continuels. Dites souvent ces \)d.vo\es:Dirumpe, Domine, vincula mea, etc.; mais dites-les avec gémissement, car les prières languissantes et lièdes n'obtiennent rien. Ayez toujours dans l'esprit quelques versets ou autres sentences de l'Écriture sainte pour exciter voire esprit; et surtout ayez soin de vous bien acquitter de votre office, car c'est une action de laquelle on peut dire ce que Notre-Seigneur dit de lui-même, qu'// est pour la ruine, ou pour la résurrection de ceux qui le pratiquent : n'y ayant rien qui attire tant la grâce quand il est dit avec révérence, ou qui mérite tant de châtiment quand on le dit avec négligence volontaire, ou en ne s'y préparant pas, ou après l'avoir dit de ne gémir pas du fond du cœur quand on y a fait des irrévérences par des distractions volontaires.
Je vous supplie donc, ma chère sœur, d'entreprendre soigneusement la correction d'un défaut si important, qui remédiera à tous les autres, n'y ayant rien si efficace que la prière, et principalement celle qui nous est ordonnée par l'Éghse, qui prie avec nous lorsque nous disons l'office. C'est ce qui nous le doit faire avoir en plus grande recommandation que toutes les autres prières particulières, que l'on ne voudroit pas faire sans un mouvement de dévotion croyant bien qu'elles seroient inutiles, au lieu que l'on se met à dire l'office comme à faire
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une autre uclioii. sans se mettre en peine si on a la disposition que Dieu lieiiiande de nous, pour lui offrir ce sacrifice de louanges, à quoi nous sonmies destinées. Et c'est de là que doit naître la perfection des âmes consacrées à Dieu, que sainl Paul dit, qui ne doivent s'occuper que des choses du Seigneur, afin qu'elles soient saintes de corps et d'esprit. Mais il arrive par malheur que cet exercice étant ordinaire, on y fait moins d'attention. C'est pourquoi il est besoin d'une grande fidélité pour empêcher que la coutimie ne nous refroidisse, et ne nous empêche de rendre à Diou l'honneur que nous lui devons en ces deux qualités (|u'il a d'être toujours ancien et toujours nouveau; de même nos devoirs envers sa divine majesté doivent être anciens par la persévérance, et nouveaux par un renouvellement de piété et d'amour. Je supplie N'otre-Seigneur de vous faire cette grâce ; et vous, ma chère sœur, de la lui demander aussi pour moi qui suis, etc.
Cil —A une religieuse de Port-Royal.
Charité de la mère Agnès pour le prochain.
Ma très-chère sœur. Je loue Dieu de ce que la saignée de noire mère n'a pas été pour un plus grand mal; il y auroit eu de la témérité à la dilîérer (|uand il y auroit eu encore moins de sujet, a cause des chaleurs (|ui ne peuvent |)Ius tarder à venir. Nous avons envoyé aux carmélites recommander ma sœur Anne a sa bonne Mlle; j'.ii grand' |iilié de la peine de son esprit; j'espère (lu'elle lui servira pour purifier son âme.
S'il étoit constant (jue le tils aîné des deux frères de l'Evangile eût été bon, je vous comparerois à lui, et je vous dirois comme son bon perc lui dit, que v(»us avez toujours été avec nous, et que tout ce que nous sommes est à vous; mais qu'il est bien laisounable de caresser la pauvre petite prodigue, (jui nous avoit abandonnées, et pour (pii nous tuons le veau gras, i|ui est le fruit de nos lèvres, (jui ne peuvent cacher la joie de nos cœurs de l'avoir recouvrée.
Vous réparez la faute de ce frère aîné, si ce qu'il a dit éloil
par murmure ; car je sais bien que vous en êtes si éloignée que "VOUS voudriez qu'on lui fît encore plus de caresses, s'il en éloit besoin. Pour moi je voudrois répandre mon cœur devant Dieu tous les jours de ma vie, pour action de grâces, dans l'espérance que j'ai qu'elle sera fort bonne s'il plaît à Dieu, et meilleure que vous, si elle est plus fidèle à la prière qui est inséparablement unie à la miséricorde de Dieu. Enfant, tu fuis le monde, et ton âme ravie cherche dans les déserts le Dieu qui parle au cœur.
C'est ce que votre saint et le mien nous donnent à imiter. Souvenez-TOus de moi , ma très-chère sœur, dans cette pratique, afin que Dieu m'en donne aussi le désir et reCfet. Assurez la mère prieure de ma fidélité à la bien aimer. Je salue très-humblement madame de Chazé.
GUI.— Â une religieuse de Port-Royal.
Elle l'exhorte à se retirer de la mauvaise tristesse, et à rechercher la paix de l'esprit, sans laquelle on ne saurait rien faire de bon^ etc.
Ma sœur. Je ne puis attribuer qu'à la tentation la tristesse dans laquelle vous êtes, à laquelle je vous avoue que je ne comprends rien, et que mon esprit est fermé à vous parler làdessus; si ce n'est que je vous dise les paroles de saint Jacques: Résistez au diable, et il s'enfuira de vous, approchez-vous de Dieu, et il s'approchera. Quand le Saint-Esprit nous dit ces paroles, il n'ignore point notre impuissance et notre foiblesse à faire ce qu'il nous ordonne, et néanmoins il nous parle comme si cela dépendoit de nous, pour nous faire entendre qu'il ne veut que notre consentement pour opérer tout le reste en nous. Mais je crains que vous manquiez de la volonté de sortir de l'état où vous êtes, je veux dire de la tristesse (car pour vos autres défauts, c'est une chose à pari), vous imaginant que vous avez raison; et c'est en effet ce que vous me faites entendre, quand vous dites que vous aviez demandé une personne à Dieu qui eût charité particulière pour vous, et que cela n'ayant pas réussi, vous ne voyez plus de chemin pour sortir de vos peines. Si vous n'aviez point été contente
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de nous au commencement que Dieu vous donna confiance en nous, je diroir- qu'il faut avoir patience que Dieu vous ouvre le cœur pour quelquun; mais cela ayant été de votre part et de la mienne^ je ne sais d'où vient votre mécontentement, me trouvant pour mon regard plus libre que je n'ai point encore été vers vous, et avec plus de facililé à vous parler, bien que j'avoue manquer d'onclion et d'efficace, ce qui doit être suppléé par votre humilité à vous contenter du peu (jue Dieu donne aux personnes de qui il vous fait dépendre, aimant mieux des miettes sous la table de Dieu que des pains entiers que vous trou>eriez ailleurs avec moins de soumission à son ordre.
Je ne sais de quoi vous vous avisez de parler de votre grossièreté et de ma spiritualité. Je ne me veux point mettre sur les conipliuiens sur ce regard, sinon (jue je m'étonne que vous me connoissicz si peu (|ue de croire (|ue j'aime les personnes intelligentes et subtiles; car c'est ainsi (jue je crois que vous entendez ce mol d'intelligence, qui en un autre sens est un excellent ddu du Saint-Kspril, que je voudrois (ju'il lui plût de vous comuHiuiquer et a moi aussi. Ce que je vous ai dit que vous n'étiez point spirituelle, je l'ai entendu tout simplement, voulant dire (jiu' vous preniez les choses (oui liumaincment ; <'t cest en cela même cpie je vous suis fort pro[)orlionnée, ne me rendant pas aux vues (jue la foi et la grAce me donnent de la manière dont il faudroil vivre au-dessus des sens.
J'ai déjà ijiiille ceci trois fois, et cependant je vous trouve toutes les lois que je vous rencontre plongée dans la mélancolie, que cela est fort pénilde à voir. Et ne relevez point ce mot de pénible, pour dire «lue vous êtes bien marrie de donner de la peine ; car ce n'est pas pour cela (jne je le dis, et c'est le moins (jue je puisse faire de jiorier un jieu du beaucouj) (jue vous soulfrez. Ce (jin' me fait le plus de ))eitie, c'est (ju'il me seinbU; (jue je vois cl.iireiuent (jue vous ne faites jias ce (jue vous jiouvez et devriez taire jiour vous retiier de la. Peutêtre qu'à présent que vous y avez doiiné lieu, vous ne pouvez plus remp("'clier ; mais il faut jiouitanl faire effort jiour cela, comme \ou.s feri( z couIk- luie tenlalioii où il iroil de la conservation de la yrâce de Dieu à^ résister; car on ne dit jioint
en ces occasions qu'on ne peut empêcher le consentement, parce qu'on sait bien qu'on peut avoir recours à Dieu qui donne la force pour ne succomber point. Si vous traitiez votre tristesse de la sorte, elle ne vous domineroit pas comme elle fait. Il vaudroit mieux que vous fussiez dans l'endurcissement au regard de vos fautes, que d'en avoir un sentiment et une vue qui vous rend incapable daller à Dieu pour en trouver le remède. Enfin, ma sœur, vous devez mettre toute autre chose à part pour chercher la paix de votre esprit, sans laquelle vous ne sauriez rien faire de bon, la grâce et la paix étant inséparables, au moins en un certain degré.
Ce seroit bien mon intention de vous donner quelque chose de M. de Saint-Cyran , mais je ne vous ai point encore trouvée au point que je voulois pour cela, m'étant avis que votre disposition vous ferme à tout, et que rien n'entrera en vous utilement,jusqu'à ce que cet obstacle soit levé. Il nyarien que vous pratiquiez moins que les avis qu'il vous a donnés, particulièrement ce dernier qui vous devroit être le plus considérable, étant un résultat de la connoissance et de l'application qu'il a pour votre âme. Après cela, quelle apparence y a-t-il que vous fissiez profit de ce qui a été dit aux autres, de quoi vous seriez libre de vous dispenser, n'ayant [»oint été donné de Dieu pour vous? Vous savez combien lui-même improuve la communication qu'on se fait les uns aux autres, qu'il appelle curiosité : on est si bien instruit à présent des vérités, qu'il n'y a plus qu'à les pratiquer. Il me semble que vous vous êtes coupée, car après avoir dit que vous ne vouliez point de préférences, vous en demandez aussitôt en ceci, qui est une marque que vous vous trouvez préférable aux autres. J'ai peur que cette préférence ne s'étende encore plus loin, car il faut être humble pour n'en point désirer, et vous confessez que vous ne l'êtes pas. Il y a des mois dans votre billet, que j'ai marqués, qui signifient cela; car que veut dire charité et appUcalion parlicuUère? Je n'entends point ce mol de parlicuUère, car la commune ne suflil-elle pas, qui donne à chacun selon son besoin ?
Il faut que ce soit à cette règle de particularité que vous ayez mesuré mou application vers vous pour trouver que j'en
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avois peu, car il n'y a pas une de nos sœurs pour qui j'en aie eu davantage. Que si j'ai retranché quelque chose de ce que je faisois au conunoncement, i;.i élê parce (jue je croyois que vous vous passeriez bien à moins, les choses étant à demi faites (juand on a bien commencé. Si c'est cela que vous appelez vous avoir quittée, je ne lai pas fait à cette intention, mais fauto de ^ous coiinoitre assez, croyant vous tenir, ce qui n'est pas puisque vous avez de tels senlimens de mou [irocédé.
Je ^ous trouve un peu éloignée de la dis[>osiliou d'enfant dans laquelle vous dites que Dieu vous met pour mon regard. Un enfant n'a point de défiance ni de réflexion, et vous en êtes toute rem|die. Vous m'observez beaucoup plus que je ne vous observe. Je vous supplie de penser à ce que dit le bienheureux évê(jue de Genève, qu'il faut beaucoup prier Dieu qu'il nous donne une personne pour notre conduite telle qu'elle doit être; mais (juaprès l'avoir choisie, ou plutôt reçue de Dieu, il ne faut plus l'exanuner, mais s'y soumettre sans discernement. Lu eufaiil dit ses besoins quand il en a, sans attendre (ju'on le |)révienne; et je ne saurois obtenir de vous <jue vous demandiez à nous parler, n'ayant, dites-vous, rien préparé pour dire; et vous portez écrit sur le visage ce que vous devez communiquer, et vous en avez le cœur si plein que vous n'avez jamais tout dit. Ajipelez-vous cela être comme un enfant?
Si vous me disiez que vous êtes pour moi dans la disposition d'une boime amie, je vous croirois, car c'est ainsi t|ue je l'appelle ; mais je désire i|ue cela soit tout spirituel, sans familiarité, ni remanjue si je vous aime assez. Car enlin la vraie charité ne se nourrit p.is dans le commerce extérieur, (jui consiste à référer a Dieu toute l'alleclion qu'on se porte, et pour cela n'avoir de eouuntmicalion (|ue pour la nécessite, et non pour all'ermir ce i|ue l on a l'une pour l'autre. C'est pourquoi je vous ai dit (|uel(piefois que quand je serois trois mois sans votis parlei', vous me trouveriez toujours de même; ce que je ue puis pas dire ilc vous, vous trouvant si fermée (juand il y a (juelque temps que je ne vous ai parlé, que je ne vous connois plus, et au lii.'U de parler une fois, il le faut faire ({ualre devant «|ue «le vous avoir désombragée; ce n'est pas
que j'en plaigne la peine, car je n'en ai point à vous parler, mais seulement de ce que le temps qui se devroit employer à parler de votre avancement s'emploie à vous remettre au point où l'on vous avoit laissée, dans lequel encore ne subsistez-vous guère de temps.