‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. Faugère (volume 2)Chapitre 20 sur 205 · AH LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS · texte numérisé non relu

AH LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS

vons agir d'une façon différente du temps de la passion et de la vie mortelle du Fils de Dieu, qui représente les âmes qui ne loiilencore que commencer d'entrer dans la voie de Dieu et de combatlre leurs inclinations; au lieu que pour bien honorer la résurrection, il faut les avoir presque surmontées et témoigner qu'on est déjà dans la liberté des enfans de Dieu en courant i)ar la voie de ses commandemens, comme n'étant plus retenus des liens de noire servitude. Allons pêcher aujourd'hui*, ma très-chère mère, dans cette mer des rencontres de la vie, où il arrive souvent des orages et des tempêtes qui ne nous empêcheront pas de prendre des poissons, pourvu que nous jetions nos rets du côté droit en adressant toutes nos intentions à Dieu etpournotre salut.

L'on nous menace de nouveau de nous priver de la paix que Noire-Seigneur donnoit hier dans l'Evangile " à ses apôtres. 3Iais comme il y ajouta ces paroles: C'est moi, ne craignez point, j'espère que s'il daigne être toujours avec nous, nous n'aurons point de ces sortes de craintes qui font perdre le courage, et qui ébranlent la fermeté où l'on doit être pour ne vouloir point sortir de la voie qu'il nous marque pour aller à lui, qui est celle de l'humiliation, de la persécution et des souffrances. Ce sera une marque si nous sommes ressuscitées avec Jésus-Christ, puisque ce mystère n'opère pas en nous comme il a fait en lui une cessation de souffrances, le temps n'en étant pas encore venu, mais plutôt une grâce nouvelle pour accomplir avec plus d'amour et de fidélité ce qui manque à sa passion, qui est qu'elle continue jusques à la fin du monde dans tous ceux qui lui afipartiennent.

CCCCXVII.— A Madame de Foix, coadjutrice de Saintes.

Sur l'étal des alYaires de Porl-Royal. — Avantages des croix eldes aftltctious que Dieu nous envoie.

23 avril 1662.

Il est aujourd'hui, ma très-chère mère, un jour trop remar-

' Mercredi de Pâques.

* Évangile du mardi de Pâques. S. Luc, ch. xxiv.

CCCXCVII. — A MADAME DK FOIX. 49

qiiable pour nous, pour ne le pas citer au commencemcnl de ce billet, c'est le jour anuivcrsaire de la première visite du lieutenant civil, (jui a été suivie de plusieurs autres et accompaiinéc des effets de ri{.'ueur (jue vous savez. Qui auroit cru (ju'au bout d'iui an nous eu fussions où nous en sommes, ou (ju'ou ne nous auroit pas rendu justice, ou (jue la violence auroit passé plus avant? Cependant no:is voici dans le même état, sans rétablissement et sans dcstructiou, Dieu n'ayant pas permis (jue les mauvaises volontés (ju'on a contre nous eussent leur accomplissement entier. Nous approchons du temjjs où il y a apparence que l'on verra la fin de fou'cs choses. Que si Dieu est pour nous, (jui sera contre nous? Et pourvu (|ue nous soyons les brebis de ce bon Pasteur, il laissera bien hurler les loups, mais il ne permettra pas (juils dévorent nos âmes, puisqu'ils n'ont point de [louvoir sur elles, non jdus que sur celle de Job.

Nous étudiouo fous les joins ce verset des pseaumes : // m'est bon, Seiyneur, ({ue vous nfai/e: humiliée, afin que j'appreniie à (jarder vos (:omma)Kl('niens. Cm il n'y a point de plus giaud commandement (jue de (ircndre sa croix tous les jours et de suivre Jésus-Christ ; mais il y a peu d'âmes qui aient le couiage de la prendre elles-mêmes, et qui n'aient besoin (ju'elle leur soit imposée, après quoi Dieu leur fait la grâce de voidoir bien la porter. Nous nous estimons heureuses (ju'il nous ait contraintes d'entrer dans la maison de deuil, où l'Ecriture dit qu'<7 vaut mieux demeurer qucdaiis une maison de banquet, comme celle du mauvais riche «jui faisoit des festins continuels. Un croiroilciue les relijjMeuses (jui vivent d'une vie réglée sont exemptes de ces crimes ; mais l'amour-iiropre a un festin secret, parce (ju'il se nourrit de viandes spirituelles, qui sont la louange et Teslime des hommes. C'est de (juGi le nôtre f.iil lin bon jeùiir, et je voiidrois «lu'il fût si maigre et si languissant qu'il \int a dclaillir tout a lait; et non pas nos frèies, les pauvres de Jésus-t^hrist, (pii sont réduits à des extrémités inconcevables et qui di'vioienl nous pénétrer de douleur. Je ne sais s'ils sont aussi inisérables en votre proNiiH.e, eounne nous enlentlons dire (|u ils sont par tout; et, (juand on joint a cela les dépenses superllues et exorbitantes i|ui se fout, il y a sujet

T. II

d'attendre de? le temps présent un châtiment de Dieu bien terrible.

CCCXCVIII.— A Madame la marquise de Sablé.

Elle lui dit qu'il seruil à désirer que nous eussions autuit de précaution pour nous préserver des maux de rânie, que nous en avons pour prévenir ceux du corps.

Gloire à Jésus au Très-Saint-Sacrement !

Ce 24 avril 1662.

Si je vous dois rendre de très-humbles remercîmens, ma trèschère sœur, de ce qu'il vous a plu de meuvoyer une grande et magnifique portion d'un fort méchant breuvage^ parce qu'il est salutaire, et que votre bon cœur désire que je me porte bien, je suis redevable à Dieu d'une action de grâces bien plus particulière, en ce jour qui est l'anniversaire de la première visite de M. le lieutenant civil, de l'excellente médecine qu'il a donnée à mon âme, en l'honorant d'une humiliation si propre à réprimer son orgueil qui est la cause de toutes ses maladies. Que n'avons-nous, ma très-chère sœur, autant de précautions pour nous en préserver que nous en avons pour prévenir des maux qu'il faut nécessairement qui arrivent tôt ou tard; au lieu que la santé de notre âme ne devroit jamais être altérée, si nous nous servions d'un antidote aussi puissant comme est la grâce de Jésus-Christ, à laquelle il n'y a point de maux qui soient incurables. Mais elle ne les guérit pas néanmoins sans nous obliger à prendre quelque médecine; et c'est à quoi nous ne nous pouvons résoudre, étant semblables à des enfans qui ne les prennent que par contrainte, parce qu'ils ne conçoivent pas l'avantage qu'il y a dans la santé. La providence de Dieu qui savoit bien notre foiblesse, n'a pas attendu (jue nous fussions résolues à vouloir bien être traitées comme les balayures de ce monde; mais nous voulant guérir par cette voie, elle nous a obligées, comme l'on dit , de faire de nécessité vertu ; et j'espère que, comme une médecine ne laisse pas de profiter encore qu'on la prenne malgré soi, celle-ci ne laissera pas de bien purger notre amour-propre, n'étant pas nécessaire de trouver du goût à luie drogue si dégoûtante. J'admire, ma

Cr.CXCIX. — A MADAME DE SABLÉ. ol

chère sœur, que vous ayez lecoura^^ede persévérer tant île jours à boire ce calice, et je m'admire aussi moi-même el toutes les personnes (jui se résolvent à celle mortification, croyant (juil ny en a point qui en voulussent faire autant, si leurconlésseur le leur avoit ordonné pour pénitence; au moins voudroil-on clioisir les drogues el en prendre de moins désagréal)les a son goût, cncoi-e 'qu'elles ne fussent pas si utiles; au lieu (ju'on aime si tendrement son corps, ({u'on rend une obéissance aveugle aux médecins (pu en sont les proleclenrs. C'est, ma chère sœur, pour vous divertir un ilemi-(|uarl dheure de temps que je vous entreliens si peu sérieusement dans ce billet, «|ui est meilleur en son principe qu'il ne l'est dans son progrès el dans sa hn.

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