‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. Faugère (volume 2)Chapitre 22 sur 205 · LETTRES DE LA MÈRE AGNKS · texte numérisé non relu

LETTRES DE LA MÈRE AGNKS

paroît en cette migraine qui avoit pris un cours si réglé depuis tant d'années, si ce u'étoit (pi'ii lui lût venu quelque autre mal qui donneroit sujet de croire ([ue l'humeur auroit fait diversion ; mais si la malade s'est bien portée définis que son grand mal l'a quittée, et qu'elle ait eu de la foi à la petite croix qu'elle mit sur sa tète, il y a tout sujet de croire que Dieu a béni sa dévotion; ce qui me fait vous supplier de me mander son nom de religion et son surnom du monde, avec son âge au juste.

Je désireroisde vous envoyer le tableau que vous me demandez, mais notre pauvreté ne nous permet pas d'en faire faire : s'il nous vient quehpie aumône, nous serons fort aises de l'y employer pour vous satisfaire. Je vous envoie de petites croix de l'babit de notre mère, et quelques-unes de la croix de son scapulaire, dont nous sommes presque épuisées, ue pouvant fournir à tous ceux qui nous en demandent. La révérende mère en fera la distribution comme il lui plaira. Je vous supplie de l'assurer de mes respects Irès-liunibles, et de la confiance que j'ai en ses saintes prières ,que je lui demande en toute humilité, particulièrement pour une de nos novices', du nombre de celles qui sont exilées, et qui est morte depuis huit jours avec bien de la joie de ce qu'on ne lui pouvoit plus faire perdre sa vocation, et de ce qu'elle revenoit en cette maison avec les sœurs qui l'ont précédée dans ce même passage, pour y attendre la résurrection générale. Nous tiendrions ses compagnes fort heureuses de la suivre bientôt, si l'on doit exécuter envers elles le dessein qu'on a de leur ôter le moyen de servir Dieu en paix, comme elles ont fait juscju'à présent.

Je suis, ma très-chère mère, entièrement à vous.

CDVI. — A Madame de Foix, coadjutrice de Saintes.

Sur la mort d'une de ses religieuses. — M. de Péréfixe esl numnié archevêque de Paris.

2 juillet \ 662.

Encore que je me fusse attendue, ma très-chère mère, d'ap- > La sœur Baudrand .

CUVl. — A MADAME DE FOIX. 01

prendre les nouvelles de la mort de voire chère lille, je n'ai pas laissé d'en être touchée sensiblement en me mettant en votre place, dans la connoissance <|ne j'ai de votre tendresse et de la |»arfaite amitié que vous aviez pour une [)ersonne 'pii vous étoit si fidèle; l'otrrande que vous faites à Dieu d'une chose qui vous étoit si précieuse est un présent lii-^iie de lui, à (jui rien n'est ajrréable s'il nenl'cinu' ce (pie nmis avons de plus cher. Je sais, ma chère mère, que vous avez cette disposition dans le fond du cœur; mais la natiue est foihle, et Dieu l'a vnulu éprouver en un leiups où votre maladie ne vous donne pas tonte la libei'tâ d'esprit dont on a besoin pour faire à soi-même de si j,Tandes violences; aussi ne demande-t-il pas qu'on assujettisse tous ses senlimens pour accepter toutes les afflictions (pi'il nous envoie, mais seulruient (pion ait la volonté de le faire, et (ju'on attende cpie la ^ràce foiine en nous le consentement qu'il veut que nous ayons à toutes les privations «pii nous ai'iivent.

Vous aurez appris, et avec étomiemeiit comme je crois, la mort de M. de Toulouse', qui n'a porlé le litre d'archevè(pie de Pai'is (pie dans la bouche des colporteurs (pii ont crié, d-nix jours devant sa mort, le bref (jue le pap<; lui adrcssoit, et (pie lui-même avoit pris soin de faire impi imer. Le roi a nommé M. de Rhodez* pour son successeur; et cependant il y a i\c^ grands-vicaires (In cliapiire (pii ont un zèle fort aident |)oiir faire valoir leur autorité en faisant des entreprises Irèsextraordinaires. Je finirai par l'instruclion tpie nous donne saint Au;;iistin, de ne craindre que les menaces du Toiit-IMiissant, de n'aimer que les |)romesses du Toul-Puiss.mt, et de mépriser tout le monde soit dans ses |)i-omesses., soit dans ses menaces.

< Pierre de Marca, arciievêque de Toulouse, nommé arclievë(|iie de Paris il la lin de fi-vritT \MÎ, indunil le 20 juin suivant.

* Uarduuiii de Beaunioiil de l'éiélixe, évt'<|ue île Rlio l(V., nomme aiclie- \(''i|ue de i'aris a l.i lin de juin \6ijl, ne pul prendre pussessinn (|u°:iu mois d'avril IGG-i. l'endanl la vacance du sié^e, le cliapilte nomma sept grands vicaires».

CDVII.— A Madame de Foix, coadjutrice de Saintes.

Sur l'ublii^iilion de dé|)endre de Dieu seul, el de ne point anticiper par rinquiétude des maux qui peut-être n'arriveront point.

12 aoûl 1662,

J'avoue que je suis fort coupable quand je laisse passer quelque ordinaire sans vous dire des nouvelles de vos amis, connue vous me l'avez commandé si expressément; je suis bien résolue que cela n'arrivera plus. 31ais en vérité votre affection est excessive, de vous in(|uiéter si fort quand vous n'en recevez [)as; en sorte que, lorsque nous soiTimes en paix, vous êtes dans la douleur par anticipation des maux qui ne nous arriveront peut-être pas, encore qu'il y ait toute apparence, et qu'on ne suspende l'exécution des mauvais desseins qu'à cause de notre appel K 11 est vrai que nous devons avoir, et tous ceux qui nous aiment, une grande dépendance de Dieu seul, voyant qu'il n'y a personne eu qui nous puissions trouver aucun appui; mais c'est tout dire, quand on peut avoir recours à Dieu, et qu'on est assuré qu'il peut tout, et que par conséquent s'il ne nous délivre pas, ce sera qu'il ne le voudra pas. Quand on ne veut que sa volonté, on est content de tout ce qu'il l'ait, et l'on ne s'abat point, dans un état si pénible que celui où noussouunes, de ne savoir ce que nous deviendrons, parce qu'on tâcbe de pratiquer ce que dit Notrc-Seigneur : qu'à chaque jour suffit sa malice. Je vous supplie, ma trèscbère mère, de faire de même, et de ne point anticiper des maux qui peut-être n'arriveront point. Car qui sait si Dieu ne fera point voir sa puissance, pour protéger des personnes que je crois innocentes de tout ce qu'on leur impose? Que s'il permet que nous soyons op|)rimées, je ne doute point qu'il ne soit avec nous pour nous fortifier, et qu'il ne vous donne comme à nous la grâce de supporter notre altliclion sans en être si

» Les nouveaux grands-vicaires de Paris donnèrent un mandement ordonnant encore plus expressément la sii^nature du formulaire. Néanmoins leur juridiction lut contestée, et les religieuses de Port-Royal en appelèrent |)ar au acte du 22 iuillel.

CDVIII. — A l.A S(»:iU r.llAlU.OlTK DE SAIM-BERNARD. (33

consternée, comme je vois que vous êtes déjà, \olre bon naturel, qui est encore rehaussé par une charité toute chrétienne, vous pénétrant le cœur de la compassion (|ue vous avez pour nous.

J'ose vous dire que c'est une curiosité de vouloir savoir l'auteur de la traduction de Vlmitalion de Jésus-Christ ', puisque ce livre ne sera pas moins beau ni moins utile quand vous ne saurez ()as le nom du traducteur. Pour la Vie des Saints, on y travaille toujours; chacun sait que c'est M. d'Andilly : mais vous |)ouvf z juirer (ju'il n'a guèn? de repos ni de loisir a cause de la persécution (juon tait a Port-Royal, qui arrête heancoup de bonnes choses que ces messieurs seroient capables de l'aire, mais il est pour eux le temps de soutfrir pour l^lise, et non pas de la servir par leurs écrits.

CDVIII.— A la sœur Charlotte de Saint-Bernard de Saint-Simon'.

\u sujet (le M""^ de r.ii'Vfca-iir, qui sorlil de Poil-Royal le l jiiillel UKii, el qui rép ludil be3ucnu|) de calomnies el de plaiules auiéres couue les religieuses de Porl-Royal el leurs supérieurs*.

Gloire à Jésus auTrès-Saint-Sacremenl!

Ce 17 août 1602.

J'aurois désiré, ma tris-chère sœur, de vous écrire aussitôt que je reçus votre lettre, pour vous consoler de la juste douleur où vous êtes de l'étal de madame voire sœur. Je ne |>uis néanmoins vous dire autre choa-, sinon ce (jue Dieu a déjà mis dans votre cœur, qui est qu'il faut adoier ses ju^^emens et s'y soumettre avec une humilité prolondc, sachant que ce sont des abîmes iuc()mprchcn>ii)les, ou l'on se perd (juand ou les veut approfondir, et où l'on se sauve «juand on leur rend la révérence (jui leur est due, en confessant (ju'ils sont toujours justes et saints, (lest eu des occasions scndjjablcs (pie Dieu sonde lésâmes |>oui' counoilre. ou pliilôl pour iriu- .ippreiidre

I l.a Irailiuiiuiide M. d«; S.icv, (jui p;irul sous Ir pseudonyme de ilii ficiiil. * Klle avail éli* associée a l'iul-U'ival, ou l'Ili- lil piofosinii li- t I juin Ki'Wl. i'iile est nirtrle le ill janvier lO/i, àj^i-e tie '•')'.'» ans. » V. l. I, p. IJI.

6i LETTRES DE LA MÈRE AGNÈS.

à elles-mêmes si elles sont solidement établies dans la foi qu'elles doivent avoir en lui, qui ne doit point être ébranlée par aucun événement, non pas même de ceux qui semblent contraires au dessein général qu'il a de sauver les âmes, et que nous devons avoir avec lui, particulièrement pour celles qui ne font qu'une môme chose avec nous. C'est, dis-je, en ces rencontres quil faut demeurer ferme pour désirer toujours et pour ne désespérer jamais qu'il ne puisse sauver ces âmes, encore qu'on les voie dans im si grand éloignement de ce (|ui les doit conduire à leur salut. Il faut faire pour elles ce qu'elles devroient faire elles-mêmes, qui seroit d'exposer à Dieu leur misère, et de lui dire les paroles de l'Évangile : Seigneur, si vous voulez, vous me pouvez guérir. Il est vrai qu'il faut être toucbé de Dieu avant que de lui pouvoir faire cette prière; et c'est ce premier mouvement d'une conversion véritable que vous devez demander sans cesse à Dieu pour elle, en vous servant des paroles de la Cananée : Miserere mei, fili David ; soror mea maie a dœmonio vexatur.

Cependant que vous serez occupée à demander à Dieu qu'il la délivre des agitations qu'elle souffre par les violences de son esprit, qui la tourmente autant que le démon fait les corps qu'il possède, si votre charité, aussi bien que votre devoir, vous fait oublier toutes choses jiour ne penser qu'à celle-là, vous trouverez par ce moyen la guérison de vos misères [)ropres, en vous avançant dans l'humilité par la vue d'un objet qui vous présente tant lie motifs de vous humilier, dans la patience au regard de tout ce (jue Dieu [)ermettra (jue nous souffrions de cette personne, dans le silence et la suppression des plaintes, ne considérant (|uo ce qu'elle fait contre Dieu et non ce (jui nous regarde. Enlin, ma chère sœur, vous trouverez dans cette seule occasion de (juoi rendre à Dieu tout ce qu'il vous demande, et de quoi réparer toutes les fautes (jue vous croyez avoir faites contre l'usage de la grâc<! que vous avez reçue de lui, prcférablement à celles avec lesquelles il sembloit que vous la deviez partager.

Nous sonmies obligées avec vous de désiier que madame volie sœur retourne a son cœui-, comme Dieu même l'y convie par sa |)arole, et nous devons l'aire celte prière à Dieu avec

rniX.— A MADAME PKUIEK. Ori

toute sorte d'instance, ni.iis tout cnsonil)le dan? la [>aix de notre rs|irit, qui ne doit désirer (pie ce (|iii est dans l'ordre de Dieu. Faites-en de même, ma très-clièrc sœnr, cl no permettez pas (lue le sentiment île la nature, (jui est si pressant, se mêle avec les instincts de la \iriicc qui sera plus efllcace et plus puic quand vous vous serez dépouillée de tout intérêt.

Je vous puis assurer qu'ensuite de tout ceci je me suis trouvée plus unie à vous qu'auparavant, et (|ue j'ai beaucoup ressenti votre douleur quoi(iuc n'ayant aucune part au sujet qui vous la donne, que vous réparez plulôt en vous tournant toute du côté où vous trouvez plus d'innocence et de justice ; prenez garde seulement à ne point diminuer le parfait usage que vous devez faire de toutes les circonstances de votre aftliction, en voulant savoir plus de choses (ju'on ne vous en dit et que nous n'en savons nous-mêmes, ne nous en(|uérantde rien, et ne nous arrêtant point aux rajipoits vaj^iies (jue l'on nous en fait.

Il ne me reste de temps (juc pour vous assurer, ma trèschère sœur, (jue je suis entièrement à vous.

CDIX.— A Madame Périer.

Sm l;i mort de son Irùrc, M. Biaise Pascal, arrivée le l!> aoùl.

(iloire à Jésus au Très-Saint-Sacrcment!

Ce 20 (imU IGfii.

Je désircrois que vous vissiez mon cœur; vous y verriez, ma très-chère soMir, les senliuiens de doideur (|ue je dois avoir de la pertiî t|ue nous a\ons faile, et l'exhèuie couq»assiou que j'ai de la vôtre (pii est incomparable. Jaurois sujet de croire (jUC ce billet vous seroit plulôt une |iein(! tiu'tin soulagement, n'avant que des paroles foibles et trop iné^Mles au sujet poiulecjiiel je vous le fais, si je n'avois prié Dieu auparavant de vous le rendre agréable, et de soullVir (pu' je vous représente ce (pie votre foi vous îik t devant les yeux, mais (juils ne peuvent voir parce (pi'ils sont lro|» ollusipies de larmes <pii novent en vous toutes les consolations (pie vous pourriez

prendre dans une mort aussi heureuse que celle que nous pleurons. Mais je n'ai ^arde decroire que le fond de \otre cœur ne soit dans la souniission que vous devez à Dieu; et qu'ainsi vous ayant fait lui-même une si grande et si profonde plaie, il ne trouve moyen de la guérir, en vous faisant profiter d'une occasion aussi extraordinaire et aussi unique que celle-ci. Ce sera, ma chère sœur , lorsque par un effet de sa grâce, qui est aussi puissante qu'elle est incompréhensible, il changera votre trouble en une paix, en considérant que Taffection que vous aviez pour ce cher frère, quelque grande et extrême qu'elle fût, ne pouvoit aller jusqu'à lui procurer autant de bonheur que celui qu'il a reçu en inunolant sa vie à Dieu dans des dispositions toutes chrétiennes et toutes saintes. Ces pensées, ma chère sœur, n'empêchent pas que la nature ne souffre, puisqu'il est impossible qu'elle ne soit déchirée par une si rude séparation; mais elles calment l'esprit et empêchent lesraisonnemens qui se présentent, qui produiroient toujours de nouvelles douleurs. Et c'est encore ce qui oblige une âme ({ui écoute Dieu dans ces rencontres, de lui dire avec le prophète : Je me suis tu, et je n'ai point ouvert la bouche, parce que vous l'avez fait.

Vous êtes seule, ma chère sœur, à recueillir la succession d'un frère et d'une sœur qui étoient riches des biens de Dieu, qui sans doute les fera passer en vous, si vous voulez bien les acheter au prix de votre solitude, et de la privation où il vous met de ces chères personnes ; si ce n'est qu'on ne peut appeler une privation, ni un véritable éloignement, une absence qui vous les rend plus présents qu'ils ne pourroient être étant dans le monde, puisque Dieu étant partout, vous les trouvez toujours en lui dans lequel ils vivent. Et de même que vous tiendrez la place de ces deux personnes qui nous ont été si intimes, c'est ce qui nous obligera de recueillir en vous tous lessentimens d'affection et de respect que nous avions pour elles. Faites-nous Ihonneur, ma chère sœur, d'acce[)ter l'offre que je vous eu fuis, et de croire que je serai toujours, avec une entière sincérité, etc.,

Sœur Agnès, R»e ind.

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