‹ Lettres de la mère Agnès Arnauld, abbesse de Port-Royal, publiées sur les textes authentiques avec une introduction par m. P. Faugère (volume 2)Chapitre 27 sur 205 · CDXVI.— A MADAME DE FOIX · texte numérisé non relu

CDXVI.— A MADAME DE FOIX

séries occasions de plaire à ce souverain Juge. Qu'heureuses seront Itis âmes qui pourront lor^- lever la (été de leur confiance envers Dieu, parce que leur rédemption s'approche, et qu'ils la posséderont déjà, selon ce que dit Notre-Seigneur de ceux qui sont persécutés, non-?euIement que le royaume des deux sera à eux, mai? qu'il est à eux dès le temps même qu'ils seront affligés pour Injustice.

M. Bail, par une charité incompréhensible parce qu'elle ne s'accorde pas avec tout le reste, prit la peine de nous venir prêcher le jour de saint André, où il nous dit des choses fort soHdes sur l'avantage qu'il y a d'être crucifié avec Jésus-Christ, et la persévérance qu'il faut avoir dans cet état : que si Jésus- Christ étoit descendu de la croix, il n'eût point été Sauveur, et de même, que ceux qui n'y demeurent pas toute leur vie ne seront point sauvés; que de demeurer en la croix c'est l'œuvre de Dieu, et que d'en sortir c'est l'œuvre du diable. Quand un de nos meilleurs amis seroit venu pour nous consoler et nous encourager, il n'auroit pas parlé autrement; ce qui nous vérifie cette parole : Salutem ex inimicis nostris. Enfin il a bien fortifié nos sœurs pour bien aimer la croix, comme noire Père saint liernard nous y exhorte encore plus efficacement, quand il dit (juc « l'ignominie de la croix est agréable a celui « qui n'est pas ingrat envers un Dieu crucifié. »

M. G. est plus à i)lain<lre (jue persoime s'il lui arrivoit une pareille fortune quau bon curé, à cause de linUrinilé de son corps; mais comme il n'est pas pasteur, il lui sera permis de se cacher sous les ai les de Dieu, non -sculemeutiulérieuremenl, comme il est toujours hesoiii de le l'aire, mais aussi extérieurement, comme il n'est pas permis à tous, pour n'aller pas plus loin (jiie nous-mêmes.

CDXVI. A Madame de Foix, coadjutrice de Saintes.

La sigiialure du lorinuiaire aUarjue la vérilé cl la cliarilé.— Dieu permet 1«'8 (rouilles (lui arrivent dans l'Eglise, pour séparer et discerner ceux «pu •iont véritahlemenl ii lui.

Ce\0décrmhre(\^6'i).

Que vous me faites de pitié, ma très-chère mère, de vous

voir dans de si grandes angoisses qui vous devroient dispenser de [(rendre part à la persécution de vos amis! Mais votre charité ne veut pas diminuer vos peines par cette voie, et en etîet c'est ce qui vous peut plutôt soulager et vous obtenir de Dieu la consolation dont vous avez besoin, puisque Jésus-Christ la promet à ceux qui pleurent, et (jui pleurent avec le prochain. Mais le plus digne sujet de nos larmes, c'est de pleurer sur l'Église sainte, qui est traitée par ses propres enfans avec le dernier mépris et la dernière ingratitude, et nous n'avons rien tant à craindre que de contribuer à son afUiclion en ne lui rendant pas toute la fidélité à quoi nous sommes obligées.

L'Église est attaquée dans la vérité et la charité qui sont les deux colonnes qui la soutiennent. C'est ce que l'on lâche de renverser par cette malheureuse signature, par la(|uelle on rend un témoignage contre la vérité, et on détruit la charité qu'on doit avoir pour les morts iiussi bien que pour les vivans, en souscrivant la condamnation d'un saint évêque qui n'a jamais enseigné les hérésies qu'on lui impute. S'il y alloit de moins que de ces deux crimes, on pourroit peut-être balancer ce qui seroit à faire pour éviter un si grand éclat et une si fâcheuse rupture avec une personne qui a tant d'autorité sur vous, et par sa qualité et par votre soumission. Mais quand Dieu se trouve d'un côté, et qui que ce soit de l'autre, on ne doit pomt être en doute de ce qu'il tant conclure, puisque Jésus-Christ la prononcé quand il a dit : Qui aime son père ou sa mère plus que mot, n'est pas diyue de moi.

je me tais violence, ma très-chère mère, pour oser vous parler de la sorte; je le fais dans l'extrême désir que Dieu voie cette résolution dans votre cœur, de ne point servir à deux maîtres, cl de le choisir pour voire unique seigneur; après cela il ne manquera pas de sagesse et de puissance pour détourner le mal que vous craignez, ou en donnant d'autres pensées à voire prélat, ou en adoucissant l'esprit deM"^ pour avoir coui passion de l'état où elle vous meltroit en voulant gêner votre conscience, et peut-être en lui ouvrant les yeux pour voir ([u'elle trahit la sienne en craignant plus les hommes que Dieu, entre les mains du(|uel il faudra tomber quelque jour, sans en pouvoir être délivré par les hommes; au lieu

CDXVI. — \ MADAME ME FOIX. il

qu'il nous y)Ourr<i bion dt'livrer de leur porséculion, s'il le veut faire ; el s'il ne le veut pas, ce sera pour la rendre avantageuse à notre salut. Jésus-Christ dit aujourd'hui dans l'Evangile, (jue bienheureux eut celui qui ne i^era point s^candalisé en hti. r/est se scandaliser de Jésus-Christ que de ne vouloir pas marcher par la voie qu'il nous présente, parce qu'elle est trop rude et trop difficile; et cependant peut-être n'y a-t-il que celle-là à laquelle il ait attaché notre salut.

C'est un grand malheur que les troubles qui sont dans l'Église, les pièges (ju'on tend aux unies pour les faire tomber; mais si l'on regarde d'ailleurs l'usage que Dieu en veut faire, l'on verra (jue c'est pour séparer et discerner ceux qui sont Téritablement à lui, et pour séparer la paille du froment, ce qu'il fait par ce fléau dont on se sert partout, qui ne fait i>as que la paille soit paille, mais bien que le vent l'enlève parce qu'elle n'est pas capable de lui résister.

Cependant c'est une chose déplorable qu'on veuille faire passer une chose de cette nature pour une bagatelle. Il n'y a, dit-ou, qu'a faire comme les autres (}ui n'ont jias de scrupule après l'avoir fait. Mais c'est cela même qui fait |)lus trembler, voyant que Dieu les pimit aussitôt en les couvrant de ténèbres |»ar l'endurcissement de leur cœur, de peur, comme dit l'Évangile que je crois ([u'ilest permis d'appli(juer à celte rencontre, qu'ils se convertissent, el qu'il les guérisse. Que s'il l'alloit avouer (pie ce fût une petite chose, l'on jmurroit ajouter que c'est ce petit grain de moutanle (jui devient un grand arbre, et en ceux qui cèdent, et en ceux qui résistent, les suites de cette action ne pouvant être que grandes et dans le bien el dans le mal, cinyatit que celui-ci peut faire |terdre tous les mérites que l'on pou\oit avoir ac(juis, et (pie la résistance peut donner tout le bien et tout le bonheur que Ton n'avoit pas.

Je (larle l(»ut outre, ma tics-chèrc mère, n'y ayant pdinl de milieu, piiis(|u'ou ne peut servir deux maiires, ni maivher par deux chemins dont l'un est fort large, el l'antre fort étroit mais (|ui seul conduit à la vie. .Nous désirons de rccniuidîtrc la grâce (|ue vous nous faites de rions procurer tant de prières, en offrant à Dieu les nôtres el toutes celles (pie nous pourrons obtenir, pour demander à Dieu (pi'il mette dans v(»fre r(eur le

sacré levain de la justice divine qui vous rende un pain qui soit digne de lui être présenté.

Je dis souvent en mon cœur : Quis dabit pennas skut columhœ, en l'appliquant à N. '. Je l'ai toujours désiré depuis qu'il a la conduite de votre âme , encore qu'il nous en dût coûter beaucoup; mais à présent que notre privation est égale à la vôtre, que ne ferions-nous pas pour procurer que notre pauvreté fût vos richesses ?Mais c'est pour de meilleures fins sans doute que Dieu n'a pas égard ni à vos désirs ni aux miens; il veut vous obliger d'aller à lui immédiatement, et il veut suppléer par sa présence si intime, si certaine et si continuelle, à l'absence des créatures qui nous seroient si utiles. C'est ce que nous disons tous les joursdans nos Laudes : Vous êtes apparu à mon âme comme saint, quand elle éloil dans une terre déserte sans chemin et sans eau. Et le chapitre de la semaine nous apprend que notre espérance doit être fondée sur la patience et la consolation des Écritures, desquelles on n'est pas capable de recevoir de la consolation si l'on ne veut être dans la patience et la souffrance.

GDXVII. — A Madame la marquise de Sablé.

Nos années s'écoulent ; le bon usage que nous en aurons fait ne Onira point. — Rien de plus consolant que le souvenir de la mon de Jésus- Christ.

Le premier jour de l'année 4663.

Je désire, ma très-chère sœur, que vous oubliiez toutes mes ingratitudes apparentes de l'année passée, d'avoir tant reçu de preuves de votre charité sans vous en avoir témoigné mes ressentimens, n'étant pas capable de le faire par des paroles; mais Dieu, qui aura vu mon cœur, aura peut-être eu égard à la disposition de reconnoissance où il a été, pour m'accorder ce que je lui demande en votre faveur. Nous voici, ma très-chère sœur, dans un renouvellement d'année, et celle qui vient de passer et qui s'est abîmée dans toutes les autres qui ne reviendront jamais, nous doit faire souvenir des années éternelles

* M. Singlin.

CDXVm. — A MADAME UE FOIX. 79

qui continuent sans changement. Nous avons passé, la dernière dans les alarmes, de même que la précédente, et nous y allons encore rentier; et quoi(ju'elle nous ait semblé bien longue, nous ne laissons pas d'en voir la fin, comme nous la verrons de tout le reste, hormis du bon usage (jue Dieu nous fera la grâce d'en faire, qui ne finira point. C'est une |»ensée (|ui convient bien au premier jour de l'année, où il faut adorer Dieu dans ces deux qualités qui n'ap[tartieniienl qu'à lui seul, d'être le commencement et la fin de toutes choses.

J'ose, ma très-chère sœur, vous offrir une petite image que je crois que vous aimerez bien, n'y ayant rien plus consolant que le souvenir de la mort de Jésus Christ, qui a soutt'ert pour nous délivrer de l'horrible mort de notre àme qui subsiste dans nous, (pan son immortalité, et |>our nous ôler la crainte et l'aversion naturelle (jue nous avons de celle de notre corps. C'est pourquoi ce saint suaire est environné de fleurs, pour nous faire espérer tpie nous trouverons de la douceur dans la chose du monde la plus iL-rrible, si nous nous sommes souvent représenté la mort du Fils de Dieu f)our nous y conformer et pour nous fortifier dans ses nicriles, en y joignant le peu de bien que sa grâce nous fait faire, afin que notre espérance ne soit point vaine.

Obligez-moi, ma très-chère saur, de ne jan)ais douter ni de mes tres-humbles respects, ni de mon allection très-sincère, qui me rendront toute ma vie,

Votre très-humble et très-obéissante servante, Sœur Catherine-Agnès de Sai.nt-Pail, ]{»■ ind.

CDXVIII— A Madame de Foix, coadjutrice de Saintes. Sur Tévangile du dimanche dans l'octave de rKpiphanie. {\'crs le \f) janvier <CG3j.

Notre évangile d'aujourd'hui, qui nous apprend la jKîrle de Notre-Seigneur Jésus Christ au Tem|ile, nous lait >oir que la 5ainte Vierge même a été é|»rouvée de Dieu dans la chose la plus sensible qui lui pouvoit arriver, qui est d'axoir été privée

du trésor dont Diftu l'avoit enrichie; et l'Église nous rapporte cette histoire dans roctave d'une fêle qui porte pour titre : VApparilion de Jésus-Christ, pour nous faire voir que ses manifestations et ses absences s'entresuivent, mais qu'on le possède plus longtemps et plus sûrement après l'avoir perdu, pourvu qu'on lait cherché incessamment et de toute raffeclion de son cœur, comme lit la sainte Vierge, puisqu'il est demeuré avec elle beaucoup plus d'années après cette perte qu'il n'avoit fait auparavant.

CDXIX.— A Madame de Foix, coadjutrice de Saintes.

Sur la nécessité de persévérer dans la prière et dans une ferme confiance

en Dieu.

(4 février 4663.)

La personne de qui vous désirez savoir des nouvelles, ma très-chère mère, se porte bien, Dieu merci; l'on dit qu'elle est occupée incessamment à traiter laflaire dont vous avez entendu parler, qui est un accommodement ' pour ceux que l'on appelle jansénistes ; l'on m'a dit depuis deux jours qu'elle s'acheminoit à la paix et au repos de vos amies, qui attendent le succès qu'il plaira à Dieu d'y donner : comme vous prenez tant de part à ce qui les touche, elles espèrent que vous joindrez vos prières à la miséricorde qu'elles attendent de Dieu, d'avoir moyen de le servir plus en repos.

Je me promets, ma très-chère mère, que la fête que vous aimez tant vous aura apporté quelque grâce nouvelle, qui servira à vous fortifier pour attendre avec paix et avec humilité que Dieu vous convertisse entièrement à lui; car il y a peu d'àmes qui le soient tout en un jour comme saint Paul. C'est pourquoi toute notre vie doit être employée à le demandera Dieu, comme l'Église nous le fait faire tous les jours a Compiles, pour nous enseigner que nous ne devons jamais nous désister de le désirer et de l'attendre de Dieu qui se laisse vaincre à notre persévérance.

1 Vers le mois d'août 1662, Tévèque de Comminges avait commencé des négociations pour un accomniodonicnl touclianl la signature du formulaire.

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